« C’est quoi encore ces conneries ?! »
Le vieux moustachu a braillé si fort que tous les consommateurs interrompent leur conversation pour tourner vers lui des yeux pleins d’étonnement ou d’inquiétude.
— N’importe quoi ! ajoute-t-il sur le même ton.
— Qu’est-ce qu’il a Bébert ? demande le patron depuis l’arrière du comptoir.
L’interrogé met quelques secondes à détacher son regard de la feuille posée devant lui avant de désigner d’un coup de menton la pochette cartonnée d’où il l’a sortie.
— J’ai trouvé ça sur la banquette.
— C’est sûrement à Georges.
— C’est qui ça, Georges ?
— Un jeune du quartier qui vient souvent ici pour écrire.
— Bin, vaudrait mieux pas que j’le croise ton jeune du quartier, parce que j’pourrais bien lui foutre mon poing par la gueule ! s’emporte Bébert.
à ce moment-là, justement, le Georges en question pousse la porte du café.
— J’ai dû oublié des papiers, dit-il en entrant.
Comme rien ne sort de la bouche que le patron a pourtant ouverte pour lui répondre, il balaie la salle du regard, jusqu’à la table occupée par Bébert.
— Ah, les voilà.
Il a l’air soulagé, Georges, et s’apprête à s’avancer. Mais quand il prend conscience du silence pesant qui règne dans la salle d’ordinaire animée, il hésite à se lancer.
— C’est toi qu’as écrit ces sornettes ? l’interpelle Bébert.
Georges se fige tout à fait pour le dévisager.
— Y aurait-il un problème ?
— Un problème ? explose Bébert. Un peu, oui, qu’y en aurait-il un !
Il secoue la feuille au-dessus de sa tête, comme une massue avec laquelle l’idée lui serait venue d’assommer son interlocuteur.
— Du calme Bébert, intervient le patron.
— Oui, calmez-vous. C’est sans doute un malentendu, dit Georges.
— Hein, que, quoi, moi, un mal… me cal… ?!, s’étrangle Bébert. Comment tu veux que j’me calme quand j’tombe sur un truc pareil ?
Il se met à lire à voix haute : « Avec son front anormalement bas, son œil obstinément torve et sa moustache abusivement broussailleuse ourlant une lippe outrageusement arrogante, Albert Einstein présentait dès son plus jeune âge tous les caractères de la brute épaisse. Volontiers introverti, il n’hésitait pourtant jamais à tomber à bras raccourcis sur l’un de ses camarades de classe pour peu qu’il l’estimât doté d’une tête qui ne lui revenait pas. S’ensuivait pour le malheureux une râclée aussi solide qu’expéditive qui le laissait, dans le meilleur des cas, le nez en sang et la pommette ouverte. De punitions en exclusions, Albert faisait le désespoir de ses parents qui se résignèrent à écourter sa scolarité pour l’envoyer en apprentissage chez un boucher de leur connaissance, où sa férocité délirante trouva à s’exprimer pleinement dans la découpe des carcasses de bœufs et de cochons. Contre toute attente, il se montra d’une telle efficacité dans l’exécution de cette tâche ingrate que son patron lui confia petit à petit des responsabilités de plus en plus nombreuses et importantes, jusqu’à le charger, lorsqu’il eut atteint l’âge de conduire des véhicules automobiles, des livraisons aux clients. Un matin qu’il circulait sur une route de campagne, Albert aperçut au loin une silhouette s’activant autour d’une voiture immobilisée sur le bas-côté. Après avoir garé la camionnette, il s’approcha et, découvrant l’auréole triangulaire en lévitation au-dessus du crâne de l’inconnu, comprit qu’il se trouvait en présence de Dieu en personne. Les mains pleines de cambouis, celui-ci était occupé à changer une roue. Albert lui proposa son aide mais Dieu, de très méchante humeur, repoussa l’offre en bougonnant et se pencha pour s’affairer sur le cric. C’est à cet instant qu’Albert constata qu’il ne portait rien sous sa toge. Les jours suivants, les pensées d’Albert furent occupées en permanence et en intégralité par l’image du fessier divin. Son travail en souffrit fatalement. À tel point que son patron, en dépit de l’attachement qu’il avait pour son arpète, le menaça de le licencier s’il ne se ressaisissait pas. Albert se mit alors à compter systématiquement, méticuleusement et bientôt obsessionnellement les rumstecks et autres faux-filets qui lui passaient entre les mains. Il compta combien il en coupait par heure, combien il en couperait en un an et combien il en aurait coupé à la fin de sa vie s’il venait à mourir centenaire, puis combien il en pouvait couper dans un bœuf entier, combien il en faudrait de ces bœufs pour nourrir la ville entière pendant une semaine et combien encore pour nourrir le département jusqu’à la fin de la décennie si le nombre de végétariens venait à augmenter de 0,2% tous les trois mois. Après quelques semaines, le cerveau d’Albert débordait de chiffres et de calculs. Où ses collègues ne voyaient que sang, os et muscles, il discernait des fractions, des racines carrées et des équations à doubles inconnues. Et puis un soir, en rentrant chez lui, sans prendre la peine de se changer ni de laver ses avant-bras criblés jusqu’aux coudes d’éclats écarlates, Albert Einstein rédigea d’un seul trait la théorie de la relativité qui allait faire sa gloire et conduire, bien des années plus tard, à l’élaboration de la bombe atomique. »
Bébert relève la tête pour chercher dans l’assistance qui l’a écouté avec une attention notable, une réaction qui ne vient pas. Tiraillé entre la déception et l’incompréhension, il est la proie d’un abattement subitement si profond que la feuille lui glisse entre les doigts pour glisser en planant jusqu’au carrelage, tandis que d’une voix presque désespérée, il bredouille : « Combien de temps ça va durer cette histoire de bombe atomique ? »
Intrigué, Georges, dont la crainte s’est muée en compassion, vient s’assoir à ses côtés.
— Il ne faut pas vous mettre dans des états pareils. C’est juste le début d’une histoire que j’ai inventée.
Un article pour le journal du lycée, explique-t-il, dont le prochain numéro sera consacré à la science, mais lui, la science, ce n’est pas vraiment son rayon, alors il a eu, comme ça, l’idée d’écrire une vie d’Einstein en partant d’éléments réels, comme par exemple ses difficultés scolaires, son rapport à Dieu ou encore sa déclaration selon laquelle si c’était à refaire il serait cordonnier – sauf qu’il a choisi d’en faire un boucher, « parce que c’est plus rigolo » – et là-dessus il pensait broder une réflexion amusante sur le décalage qu’il y a souvent entre le chercheur et le monde qui l’entoure, et aussi sur sa responsabilité, au chercheur pas au monde, quant aux conséquences de ses découvertes.
— Enfin tout ça quoi, conclut Georges.
— Vous trouvez peut-être ça marrant, réplique Bébert, mais moi je vous assure qu’au bout d’un moment ça devient lourd de toujours s’entendre reprocher la même chose.
Georges n’est pas très sûr de bien comprendre ce que raconte Bébert qui ajoute : « J’aimerais bien qu’on me laisse tranquille avec la bombe atomique. »
Pas très sûr du tout.
— Vous n’êtes pas en train de me dire que vous êtes Albert Einstein ? risque-t-il finalement.
— Qui d’autre, d’après toi ?
Georges lance un regard perplexe au patron qui se tapote la tempe du bout de l’index.
— Mais Einstein est… Enfin, il est mort, quoi. Depuis plus de soixante ans.
— Comme si je l’savais pas ! répond Bébert.
Georges se demande s’il lui faut insister et comment, ou s’il est préférable de lâcher l’affaire. L’ouverture de la porte du café sur deux hommes en blouse blanche le dispense de trancher le dilemme.
— Bin non, ce n’est pas sérieux, dit l’un en s’approchant de la table.
— Ça fait une heure qu’on te cherche, ajoute l’autre en le suivant. Le professeur ne va pas être content.
— Pas content du tout.
Sans laisser à Bébert le temps de répliquer, ils le saisissent chacun par un bras et l’entraînent vers la sortie.
— Le professeur ? demande Georges.
— Le professeur Rabolit, précise un infirmier en refermant la porte derrière lui.
Et comme Georges affiche une moue interrogative, le patron précise à son intention : « C’est le directeur de l’asile de fous. »
Quelques minutes plus tard, le professeur Rabolit accueille Bébert en fronçant les sourcils.
— Et notre accord ? dit-il. Vous pouvez sortir mais il faut être de retour avant midi, pour prendre vos médicaments. Sinon, vous savez ce qu’il risque d’arriver.
Bébert, penaud, baisse la tête.
— J’ai pas vu l’temps passé, dit-il. J’étais en train d’lire.
— De lire ? Vous n’étiez pas au café plutôt ?
Rabolit interroge du coin de l’œil les infirmiers qui confirment d’un hochement de tête. Dans le principe, ce n’est pas incompatible, parce que rien n’empêche ni n’interdit de lire dans un café, mais le pincement de lèvres du directeur indique assez clairement que ce n’est pas vraiment l’hypothèse qui lui vient à l’esprit.
— Accompagnez-le dans sa chambre, dit-il.
Tandis que les infirmiers s’exécutent, l’un d’eux tend à Bébert une boîte de cachets.
— Si tu fais l’idiot, dit-il en entrant dans la chambre, on sera obligé de t’enlever tout ça.
La pièce est remplie d’appareils bizarres, bricolés avec des bouts de ficelles, des morceaux de bois, des fils électriques, des ampoules, tout un bric à brac récupéré à droite à gauche par Bébert lors de ses sorties. Lui prétend que ce sont de vraies machines dont personne ne peut soupçonner l’utilité parce qu’elles ont dix ou vingt ans d’avance sur les connaissances scientifiques actuelles. Mais quand on lui demande à quoi elles servent, il reste muet et si on lui propose de les faire fonctionner, pour voir, il répond, affolé, que c’est trop dangereux, bien trop, et qu’il ne voudrait surtout pas être tenu pour responsable du malheur qui peut-être pourrait se produire. D’abord réticent, le professeur Rabolit avait examiné avec soin la première de ces « inventions » et, la jugeant « totalement inoffensive et absolument inutile », avait autorisé Bébert à continuer. Il avait estimé que cela ne pouvait pas lui faire de mal, au contraire, et qu’au pire, même si l’intérêt thérapeutique n’était pas avéré, pendant ce temps-là il se tenait à carreaux.
Resté seul dans la chambre, Bébert s’avance jusqu’à l’armoire pour en sortir une de ses machines qu’il pose sur la table en marmonnant.
— Ils m’emmerdent avec leur bombe. Toujours la même rengaine. Je vais régler ça une bonne fois pour toutes !
Il place sur sa tête un casque relié à un boitier couvert d’interrupteurs et de fils qui dépassent dans tous les sens.
— Allez zou ! dit-il en appuyant sur un bouton.
La machine se met à vibrer, des flashs multicolores à crépiter autour du casque à toute vitesse, alors qu’un sifflement strident se fait entendre. Son volume croit, lentement d’abord, puis de plus en plus rapidement pour aller se perdre dans les ultra-sons. Après quoi tout s’arrête, net. Bébert retire le casque pour constater que sa chambre s’est transformée en laboratoire et vérifier sur le calendrier accroché au mur qu’il est bien en 1905.
Quand il pénètre dans le salon voisin, son regard croise un grand miroir dans le reflet duquel l’air lugubre qu’il se découvre le paralyse. Un jeune-homme qui lui ressemble trait pour trait le tire de sa léthargie.
— Où étais-tu ?
— Dans le labo.
— Qu’est-ce que tu bricoles encore ? demande Franck, le frère jumeau d’Albert. Tu prépares la conférence ?
Depuis quelques jours, il le harcèle pour l’inciter à faire une présentation de leurs travaux devant l’Académie des Sciences. Albert, pour sa part, est partisan de s’en tenir à l’article qu’ils ont déjà publié dans une revue spécialisée sous le titre : « L’inertie d’un corps dépend-elle de son contenu en énergie ? », mais Franck pense que ce n’est pas suffisant, qu’il faut être plus ambitieux.
— ça sera énorme, dit-il. Révolutionnaire !
Albert ne partage pas son enthousiasme.
— Justement, est-ce que ce n’est pas trop tôt ? Je ne suis pas sûr que la société soit prête à accepter ça.
— Accepter ? Carrément qu’elle n’y est pas prête. C’est pour ça que ce sera révolutionnaire. Nous avons des années d’avance. Mais si nous traînons, nous serons vite rattrapés et nous risquons de nous faire doubler par ce con de Max Planck.
Albert se renfrogne.
— Qu’est ce qui te fait peur ? poursuit Franck. La notoriété ? La richesse ? Dans quelques semaines tu seras assez célèbre pour obtenir tout ce que tu veux. Finis les expériences improvisées avec les moyens du bord dans des chambres exigües aménagées en laboratoire de fortune. À nous la gloire, le fric et… les gonzesses.
Il accompagne ce dernier argument d’un clin d’œil appuyé.
— Ce n’est pas ça, dit Albert. La reconnaissance, la réussite, c’est très bien. Mais après ? Si nos travaux étaient utilisés à mauvais escient ? Qui te dit que notre découverte ne servira pas à développer une arme ? Une bombe atomique, par exemple.
— Une quoi ?
— Une bombe atomique. Un engin explosif dans lequel l’énergie est obtenue par la fission nucléaire d’une masse critique d’éléments fissibles.
— Qu’est-ce qu’on s’en fout ? Je ne comprends même pas de quoi tu parles. Pense au pognon bon sang ! Aux nanas ! On va s’en fourrer jusque-là, mon petit vieux !
— Et Nagasaki ? Et Hiroshima ? On s’en fout aussi ?
Franck reste bouche bée. L’expression qui s’étale sur son visage dit clairement son ignorance de ce que peut être Hirosaki ou Nagashima.
— Tu ne vas pas me laisser tomber maintenant ? Pas après dix ans de travail en commun !
Albert détourne les yeux.
— Si tu as des cas de consciences, s’emporte Franck, c’est ton problème. Moi, j’irai jusqu’au bout. Avec ou sans toi !
à l’inflexible volonté de Franck, Albert ne peut qu’opposer sa propre détermination. Le ton monte, les mots deviennent cris, les supplications se font menaces, et, par un enchainement funeste de vilains gestes, les jumeaux finissent sur le tapis, se tirant la moustache en s’échangeant des coups dans les côtes. Franck serre le cou de son frère jusqu’à le faire suffoquer. La main d’Albert, battant l’espace en moulinets désespérés, rencontre un tisonnier avec lequel il porte un coup sur le front de Franck qui tombe comme une bûche. Lorsqu’Albert a repris son souffle et qu’il se tourne vers son jumeau, il le trouve immobile, la tête baignant dans une flaque de sang. Même si la médecine n’est pas sa spécialité, il comprend immédiatement que Franck est mort, qu’il vient de le tuer. La panique le gagne. Que faire ? Où aller ? Va-t-il finir sa vie en prison ? Une idée lui vient soudain : il lui suffit de remonter le temps de nouveau et de ne pas tuer son frère. Mais, au moment de régler l’engin qui aurait dû lui permettre de revenir trois semaines plus tôt, une erreur de manipulation le fait partir un siècle plus tard. « Un coup pour rien, pense-t-il. J’y retourne immédiatement. »
Il appuie sur le bouton, un bruit inquiétant se fait entendre, une fumée grise s’élève et Albert Einstein se retrouve coincé en 2005, avec sa mauvaise conscience.
Il ne connait plus dés lors de répit. La nuit, il s’éveille en sursaut, en proie à de terribles cauchemars peuplés de corps irradiés et de frère au crâne fendu. Le jour, son reflet dans les vitres, lui renvoie l’image de ce jumeau revenu d’entre les morts pour réclamer justice. Partout il sent le regard accusateur des autres. Personne, évidemment, ne lui demande de rendre des comptes, ni pour Franck, ni pour Hiroshima, ni pour quoi que ce soit, mais ce silence devient bientôt pour Albert, qui sombre peu à peu dans la démence, la preuve évidente qu’ils savent tous et affectent de n’en pas parler pour attiser sa culpabilité et le torturer jusqu’à ce qu’il se dénonce de lui-même. Au bout de quelques mois, n’y tenant plus, il se rend au commissariat où, après avoir écouté son histoire, un fonctionnaire de police le fait conduire à l’asile psychiatrique.
Les médecins qui l’examinent ne sont pas long à établir un diagnostic.
— Délire schizophrène aigu, disent-ils.
— Je vous assure, proteste Albert, que j’ai tué mon frère jumeau pour sauver l’humanité. Et j’ai échoué.
— Albert Einstein n’a jamais eu de frère jumeau, affirme le professeur Rabolit. Il est mort en 1955 à Princeton et vous, mon pauvre ami…
Laissant sa phrase en suspens, il se tourne vers ses confrères pour ajouter avec un sourire de connivence : « Nous avons déjà un Napoléon et deux Jésus. Il nous manquait un Einstein. »
Grâce aux médicaments qui calment ses angoisses, Albert retrouve progressivement un semblant d’équilibre et gagne la sympathie des surveillants qui le surnomment Bébert. Comme aucun parent ne se manifeste, et pour cause, il est autorisé à rester dans l’hôpital à condition qu’il poursuive son traitement. Le matin, il entretient le jardin, avant d’aller se promener dans le quartier. L’après-midi, il bricole dans sa chambre. Des engins farfelus, d’après le professeur Rabolit. Une machine à voyager dans le temps, selon Bébert qui ne peut se résoudre à ce que sa théorie de la relativité ait été récupérée à des fins militaires et veut croire encore qu’il peut rattraper le coup.
Dix années passent ainsi.
Un jour, dans un café, Bébert trouve par hasard une pochette cartonnée oubliée sur une banquette. Il est sur le point de la porter au patron lorsque, l’ouvrant pour en examiner le contenu, ses yeux tombent sur une feuille où son nom apparaît. Intrigué, il parcourt le texte et, à la dernière ligne, gagné par une colère qu’il ne peut contenir, il se met à brailler : « C’est quoi encore ces conneries ! »