À deux mains, il la tient, sa tête penchée sur une page désespérément vierge.
Isidore écrit, pour d’autres. Prête-plume spécialisé dans l’autobiographie de chanteurs à succès, avec quelques incursions dans le monde du sport (« le nouveau prince du ballon rond » entraîné « à l’insu de son plein grès » dans une affaire de mœurs impliquant une demoiselle qui, malgré les apparences, n’avait pas exactement atteint la majorité légale) ou du cinématographe (la comédienne autodidacte qu’un tempérament volcanique cantonna à l’interprétation hystérique de personnages taiseux et mélancoliques mis en scène par des cinéastes mélancoliques et taiseux). Il en a écrit une quinzaine, de ces livres sur la couverture desquels son nom n’apparaît jamais, sans plus tirer de fierté que de honte de ce travail qui lui permet sinon de vivre, au moins d’avoir l’estomac plein et le crâne à l’abri.
La plupart du temps, c’est simple. Quelqu’un le contacte pour lui faire savoir que monsieur X ou madame Y aimerait tant partager avec le plus grand nombre la saga palpitante de sa carrière mais, fichtre ! les journées ne sont pas assez longues, et puis chacun son métier pas vrai ?, donc il lui serait fourni toutes les informations utiles qu’il n’aura plus qu’à agencer convenablement. Quatre ou cinq rendez-vous sont ordinairement nécessaires pour recueillir les souvenirs, relever les noms, dates et lieux, noter les considérations de l’impétrant sur les joies et les peines de la vie d’artiste ou, plus rarement, de l’humaine condition ; et, habituellement, deux ou trois mois, pour façonner un texte dont la rédaction ne fait l’objet d’aucune autre directive que la mise en valeur de son auteur ″officiel″.
Sauf que cette fois, il tombe sur un os, Isidore. Au moment de narrer les aventures amoureuses d’un chanteur de charme en fin de course, il cale. Il bloque. Incapable de trouver les mots adéquats pour retranscrire la rencontre avec sa première femme, que le crooner des ehpad lui a pourtant relatée avec force détails, multipliant les coups de coude complices et les clins d’œil de connivence : à l’époque où il était vendeur d’aspirateurs au porte-à-porte, en prenant son pastis du soir dans un bar de quartier, il croise une femme dont le format (réduit) et la couleur (vive) de la jupe suffisent à le convaincre de l’irréfutable existence du coup de foudre. S’il n’a pas l’occasion d’échanger avec l’objet de son émoi autre chose qu’une œillade, le hasard va promptement consoler la frustration dans laquelle la brièveté de l’entrevue l’a laissée, en faisant de l’inconnue sa première cliente du matin suivant. Il n’est pas utile de préciser que la situation, qui ne relève objectivement que de l’heureuse coïncidence, est immédiatement interprétée par le VRP multicartes non comme un vulgaire signe du destin mais bien comme une exceptionnelle faveur de Cupidon en personne, descendu sur terre pour lui offrir sur un plateau rien moins que la femme de sa vie (avec laquelle il restera, de fait, marié trois ans).
La fougue notable qui portait le récit de ce souvenir multi décennal aurait pu le parer des atours de la bluette romantico-sensuelle propre aux romans de gare si le registre de vocabulaire, tout autant que le ton du narrateur, ne l’avaient irrémédiablement entraîné sur le terrain instable du scénario bâclé de ces film pour adultes dans lesquels un réparateur de photocopieuse au torse exagérément velu oublie bien vite l’objectif premier de son intervention technique pour s’occuper en priorité de la secrétaire court vêtue, tandis qu’une effroyable mélodie sirupeuse sortie d’un synthétiseur bon marché vient se mêler aux ahanements bestiaux des deux individus dont le comportement dépasse allègrement les frontières de la faute professionnelles.
Isidore ne peut quand même pas l’écrire telle quelle, l’histoire. Sûrement pas.
Comment alors ? Sur quel ton ? Dans quel style ? Avec quels mots ? Parfois, tout lui paraît à ce point usé, usagé, inutile, que seul un miracle permet encore d’ordonner d’une manière originale les mêmes sempiternelles 26 lettres.
Aujourd’hui, le miracle tarde à se produire.
Isidore en est à ce niveau de lamentations intimes, lorsqu’il s’aperçoit que, depuis trop longtemps, son regard errant s’est arrêté sur une paire de genoux qui dépasse d’une courte jupe orange.
Si quelqu’un repérait son attitude, il serait en droit de la juger déplacée. Quelqu’un dans la salle, autour de lui. Ou quelqu’un comme la femme dont il détaille les rotules. Ou bien quelqu’un comme lui-même. Il n’a tellement pas envie d’être ce genre d’homme. Mais quelquefois, quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise, il a l’impression de l’être quand même un peu. De ne pas pouvoir y échapper. Lorsqu’il était jeune, ils se posaient des tas de questions sur les filles et les garçons, ses copains et lui, mais ne leur trouvaient jamais de réponse. Ils étaient tous tellement complexés. Moins par ce qu’ils ressentaient que par ce qu’ils pensaient devoir ressentir, sans y parvenir.
Isidore voit tout ça dans les jambes qu’il continue de scruter, obstinément, sans réellement les regarder. En revanche, il ne voit pas la serveuse qui s’approche de leur propriétaire.
– Tu as remarqué le mec qui te reluque avec des yeux de veau ? demande-t-elle.
– Des yeux de veau ? s’étonne Monika.
Elle se tourne vers Isidore qu’elle observe, intriguée.
– Non, dit-elle pensivement, je crois que ce sont les siens.
Comme elle était jusqu’ici restée immobile, perdue dans ses pensées, le mouvement soudain de ses boucles aux reflets vermeils fait sursauter Isidore. Son regard croise celui de Monika qui le soutient.
Il se dit qu’elle doit en avoir assez des dragueurs. Que s’il était à sa place, il en aurait assez. Seulement, il n’y est pas, à sa place. Les rôles ne s’inversent pas si facilement et le malaise qui s’installe éloigne définitivement la perspective d’une subite inspiration, apte à relancer ses préoccupations littéraires initiales. Isidore sent qu’il est à présent prudent de battre en retraite.
Ils se lèvent en même temps. Lui pour gagner la sortie, elle pour se rendre aux toilettes. Monika croit qu’il va l’aborder. Isidore pense qu’elle veut le blâmer. Il se détourne vivement pendant qu’elle hâte insensiblement l’allure.
L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais le jour suivant, Isidore est invité à diner chez des amis et, forcément, en arrivant, sur qui tombe-t-il, comme par hasard ? : Monika.
Son « Bonsoir » est laconique. Sa mine impassible laisse deviner qu’elle l’a sans doute reconnu sans éprouver le besoin ni l’envie d’évoquer leur précédente entrevue.
Que pourrait-elle dire, du reste ? « C’est toi qui me matais le derche au bistrot » ? Non. Plus délicate. Du genre : « Il n’est pas impossible que nous nous soyons déjà partiellement croisés », avec une inflexion singulière de la lèvre lorsqu’elle prononcerait l’adverbe.
Isidore hésite à dire un truc idiot, « Bin décidément » ou « On ne se quitte plus ». Avant même qu’il n’ait eu le temps de mesurer précisément l’opportunité d’une telle remarque, Monika s’est éloignée.
– Qui est-ce ? demande-t-il à la maîtresse de maison.
– Une collègue, rentrée hier de l’étranger, répond Angèle. Je l’ai invitée parce qu’elle ne connaît personne en ville. Pourquoi ?
– Je…, commence Isidore.
Ensuite, il attrape un verre et boit, lentement, en espérant que son interlocutrice trouve mieux à faire qu’attendre la fin de sa phrase.
À table, il est assis en face de Monika.
– Et ton bouquin ? lui demande Lucien.
– Je suis coincé sur la première épouse.
Ceux qui savent de quoi il retourne s’étonnent qu’Isidore ne soit toujours pas sorti de ce mauvais pas, les autres s’interrogent sur le sens de cette phrase énigmatique.
– Non, pas ce bouquin. Le tien.
– Vous écrivez ? demande Monika.
– Essentiellement des biographies, pour des gens qui n’ont pas le temps de le faire eux même.
– Pas uniquement, proteste Lucien.
– Tiens donc, dit Monika sans détourner la tête.
– Un roman qui traine depuis si longtemps, bredouille Isidore, que je finis par croire que je n’ai pas vraiment envie de le terminer. Ou que je n’en suis pas capable.
– Tu rigoles. C’est un projet magnifique. Avec une construction épatante et des rebondissements à tire larigot.
– À tire larigot, rien que ça, sourit Monika.
– C’est une sorte d’intrigue à tiroirs. Des histoires qui s’entremêlent.
– Autour d’une histoire principale, intervient Lucien. Celle du gardien de phare qui trouve une sirène sur les rochers.
Monika hausse un sourcil.
– Ce n’est pas une vraie sirène, dit Isidore, mais une fille qui participe à un bal masqué, sur un bateau, et tombe par-dessus bord en se battant avec un poussin.
Monika fronce nettement les sourcils.
– Un banquier déguisé en poussin, précise Isidore. Il pense que la sirène est la fille d’un prince scandinave qui…
– Vous plaisantez ?
L’intonation de Monika est si cassante qu’un silence absolu envahit la salle.
Isidore écarquille les yeux.
– C’est une blague ? s’indigne Monika.
– Une blague ?
– Enfin : le poussin, la sirène.
– Ça peut sembler un peu con, mais il faut le lire pour…
– Non, ce n’est pas ça.
Monika s’interrompt, toise un à un les convives qui la guettent, revient à Isidore.
– Que se passe-t-il après ?
– Après, la femme manque se noyer dans l’eau glacée. Heureusement un banc de sardines la maintient à la surface et, à l’aube, son corps inanimé git au pied d’un phare. Le gardien la monte dans sa chambre et, en l’enroulant dans une couverture, découvre un alignement de grains de beauté qui dessinent…
– Ursa Major ?
– Plait-il ?
– La Grande Ourse ?
– Oui, la Grande Ourse.
Isidore hausse un sourcil.
– Et ? dit Monika.
Il s’agit moins d’un encouragement que d’une injonction à poursuivre.
– Le gardien de phare est un ancien bagnard, déporté par erreur sur dénonciation d’un rival qui l’a fait accuser du meurtre d’un ténor au beau milieu d’une…
– Représentation ?
Isidore opine en haussant plus hardiment son second sourcil.
– Au bagne, il apprend que sa femme est morte…
– En couche…
– Et il décide de s’évader en creusant un tunnel avec l’aide…
– D’une taupe apprivoisée.
Isidore fronce nettement les sourcils.
– Que ?
– Franchement…, l’interrompt Monika, qui êtes-vous ?
Isidore n’est pas sûr de bien comprendre le sens exact de la question à laquelle il ne lui est pas laissé le temps de répondre.
– Votre histoire, c’est celle de mon arrière-grand-mère.
– Votre grand-mère ?
– Non, arrière. Qui vous l’a raconté ?
– Elle avait la Grande Ourse dans le dos votre arrière-grand-mère ?
– Oui.
– Et sa fille aussi ?
– Ses filles : des jumelles. Chacune sur une…
– Omoplate différente.
– C’est comme ça qu’il l’a…
– Reconnue.
Isidore n’a pas la force de refermer totalement la bouche.
– Comme il devait se cacher, à son retour du bagne…
– Il a trouvé un boulot de gardien de phare.
– En voyant le dos de la sirène, il a su…
– Que c’était l’une de ses filles.
– Celle qui faisait…
– Partie d’une…
– Troupe de…
– Trapézi…
– Stes.
Ils marquent ensemble un temps d’arrêt.
– Vous avez lu mes brouillons, dit Isidore. C’est toi Lucien ?
– Non, je t’assure.
– Alors qui ? gronde Isidore.
– Alors quoi ? s’emporte Monika.
– Je n’aime pas beaucoup que l’on se paie ma tête.
– Ni moi la mienne.
Les répliques qui suivent sont du même type et d’un contenu semblable. À force de « C’est donc bien » et de « Comment se fait-il », entrecoupés d’une bonne quantité de « Oui, mais non », on finit par admettre que personne ne ment et par comprendre que tout le monde dit sa vérité. Gagnant en intensité sans perdre de son mystère, la conversation se prolonge, tard dans la nuit, puis tôt le matin, après qu’Isidore et Monika aient été quasiment jetés à la porte par leurs hôtes qui n’en peuvent plus de les entendre discuter et supposer et s’étonner et s’extasier.
Un moineau chante dans les branches d’un marronnier que traversent les rayons du soleil levant. Monika plisse ses yeux fatigués.
– Votre grand-mère, dit Isidore.
– Arrière, corrige Monika.
– Votre arrière-grand-mère, elle n’écoute pas les chanteurs de charme, par hasard ?
La réponse de Monika se perd dans le vacarme du camion-poubelle qui s’avance.