Perchée au sommet d’un tabouret, Monika sirote tranquillement un cocktail lorsqu’elle remarque un type qui, du fond de la salle, contemple ostensiblement ses genoux.
– Et probablement un peu plus, pense-t-elle.
Elle a l’habitude de croiser ce genre de rustres, de malpolis, de malappris, pour lesquels le port d’une tenue vestimentaire ajustée constitue une autorisation, presqu’une invitation, à laisser déborder la portion la plus libidineuse de leurs pulsions. Ça lui arrive fréquemment. Très fréquemment. Pas de temps en temps, par hasard ou malchance. Non, à chaque fois, en fait. Il lui suffit de se montrer dans un lieu public pour qu’immédiatement nombre de regards alentours se concentrent sur elle. Certains, étonnés ou intrigués, la parcourent de haut en bas, puis dans l’autre sens. Avec curiosité, embarras, désarroi parfois. Elle ne s’en formalise pas outre mesure. D’autres, par contre, peu nombreux mais toujours indiscrets, l’irritent davantage. Pas tant à cause de leur sournoise insistance, que de la mine satisfaite qui l’accompagne. Cette façon de suggérer, par un sourire de connivence forcée, qu’elle devrait se sentir flattée, sinon fière, que lui soit ainsi accordé une telle attention.
« Avec une jupe aussi courte, il faut t’attendre à te faire reluquer ! »
Elle se souvient que sa mère lui avait dit ça, un jour qu’elle s’était présentée au déjeuner dominical vêtue, entre autres, d’une jupe orange particulièrement mini. Elle avait quoi ? 17, 18 ans ? Un âge, en tout cas, auquel elle choisissait seule ses vêtements. Ce qui n’empêchait évidemment pas ses parents de lui donner leur avis sur le sujet, y compris quand elle ne le sollicitait pas. La remarque maternelle tenait moins du jugement ou du reproche que d’une sorte de mise en garde, maladroite mais bienveillante. Monika, qui connaissait trop bien le terrain miné sur lequel ces échanges d’opinions pouvaient l’entraîner, s’était abstenue de répliquer. Contrairement à son père qui, du bout de la table, avait cru bon d’ajouter : « On ne reluque que ce qui en vaut la peine. » Il s’agissait, dans sa bouche, d’un compliment. D’un vrai compliment, Monika n’en avait pas douté. Si elle en apprécia l’intention, la formulation l’emplit d’une désolation navrée qu’elle avait également préféré conserver pour elle. Sa mère, pour sa part, ne se montra pas disposée à une égale diplomatie et asséna à son époux un « Oh toi évidemment… » suffisamment évasif pour que chacun puisse chercher de son côté la nature de l’évidence évoquée sur un ton mêlant la perfidie de l’insinuation et l’amertume de la résignation. L’homme força quelque peu son indignation, la femme tint vigoureusement la position et le ton monta gentiment jusqu’au dessert pendant lequel la tradition familiale voulait que la tarte tatin écarte, temporairement, tous les désaccords.
Sortant de ses souvenirs, Monika se tourne à nouveau vers le mateur de rotules qui n’a quasiment pas bougé d’un pouce. Insensible au coup d’œil, lourd de lassitude affligée, qu’elle lui lance, il ne fait même pas semblant de vouloir interrompre l’indiscrète inspection, à présent, de ses cuisses. Monika fronce les sourcils, troublée. Ce visage… Autant qu’elle puisse en juger à cette distance, il lui semble qu’elle l’a déjà vu. Est-ce que ce ne serait pas ce gars, là ? Ce fournisseur qu’elle a croisé la veille sur son lieu de travail ?
Ce matin-là, le hasard voulut que, au moment précis où la sonnette retentit, Monika se trouve juste derrière la porte. Elle l’ouvrit donc illico pour faire face à un homme qui, sans doute surpris par la rapidité de sa réaction, la dévisageait stupidement, un doigt toujours posé sur le bouton. Monika ne put dissimuler tout à fait un rictus moqueur quand le visiteur, jugeant utile de préciser qu’il se prénommait Isidore, lui tendit une main moite qu’elle serra mollement. Elle voyait bien qu’il était égaré dans ses repères faussés. D’ordinaire, supposa-t-elle, il devait sonner, patienter et caler la progression de son sourire niais sur le bruit croissant des pas derrière la porte. Mais là, il avait été saisi à froid. Pris au dépourvu. « Il doit s’imaginer que je l’attendais avec… impatience » pensa Monika. Et ça l’amusait plutôt de se dire que l’hypothèse pouvait germer sous le crâne du bonhomme quand la réalité était autrement moins romanesque : l’accès des sanitaires se trouve précisément dans l’axe de l’entrée principale ; elle en sortait en trombe ; il a sonné. Une bête coïncidence.
Bon, puisqu’il était là pour réparer la machine, elle l’invita à la suivre dans le couloir qui menait au local technique.
Elle n’avait pas fait deux pas quand elle ressentit une gêne inattendue dans la zone de son sillon inter-fessier où sa culotte, soumise à une anormale rétractation, procédait à un repli intempestif.
Afin d’échapper au parfum de synthèse du désodorisant d’intérieur (théoriquement : ambiance de sous-bois baignés de jasmin aux accents ambrés, pratiquement : charogne de marcassin dans l’arrière-cour d’une usine pétrochimique) dont les infectes effluves avaient tendance à se fixer durablement dans son opulente chevelure, elle était sortie si hâtivement des toilettes qu’elle avait négligé de réajuster correctement sa jupe, façonnée dans un tissu à l’élasticité hors du commun (85% viscose, 15% élasthanne) qui garantissait, certes, une adhérence extrême permettant au vêtement de longer avec la plus troublante exactitude les frontières de sa silhouette, mais impliquait, en contrepartie, une affinité contrariée avec les sous-vêtements à bords crénelés. D’un habile mouvement conjugué des hanches et des fesses, soutenu par une contraction répétée du périnée, elle tenta donc de réduire le rebelle bourrelet et ce n’est qu’en arrivant au bout du corridor qu’elle prit conscience que la manœuvre, d’une parfaite inefficacité du reste, imposait à sa démarche un chaloupement dont l’excessive, bien qu’involontaire, suggestivité pouvait être mal interprétée par le visiteur qui la suivait de près.
Elle poussa la porte, s’avança au milieu de la pièce et se retourna vers le technicien. Son front écarlate était couvert de gouttelettes. Devinant sans peine l’origine de cet échauffement inattendu, Monika fut tentée de demander à Isidore s’il était venu en courant. Puis, estimant qu’il était imprudent d’attiser une sensibilité manifestement crispée, elle se contenta d’arborer un impassible faciès, peu susceptible d’encourager une éventuelle concupiscence. Le résultat ne fut pas à la hauteur de ses espérances. Au mépris des principes fondamentaux de la politesse, comme des notions élémentaires de l’autocensure, Isidore, apparemment impatient de tester tout à la fois la vigueur de ses glandes sudoripares et la résistance de son slip, fixait désormais avec une abusive obstination son buste, étroitement enserré dans un sous-pull dont la maille polyester dorée épousait fidèlement les contours de sa poitrine.
S’il n’était pas totalement impossible que l’homme fut membre d’une société occulte d’amateurs de lurex s’étant fixé pour impérieux objectif de percer, par un examen visuel minutieux, le secret des techniques propres à son tricotage, il semblait toutefois plus probable qu’il appartînt à cette catégorie d’individus réunis par une analogue passion monomaniaque pour les thorax féminins et la commune conviction qu’un plissement prolongé des paupières permet le développement de facultés visuelles transvestimentaires. Catégorie autrement appelée, en faisant l’effort d’un arrondissement des données statistiques, ″les mâles″.
Contrairement à ce que ses choix vestimentaires laissaient constamment penser à certaines personnes promptes aux jugements hâtifs, Monika n’avait pas de velléité exhibitionniste. Il y eut une époque, au contraire, où elle aurait même préféré être littéralement invisible. Une époque où ses lunettes de myope, ses envahissantes taches de rousseur et ses cheveux furieusement orangés lui valaient les quolibets de garçons imbéciles dont l’atterrante immaturité s’exprimait dans d’incessantes poursuites à travers la cour de récréation, émaillées de cruelles railleries construites autour de sobriquets volontairement blessants tels que“la rouquemoute bigleuse” ou “la quat’z’yeux qui schmoute”, qui la hantèrent durablement. Dans son cœur juvénile, la honte cédait quelquefois la place à une colère sourde qui la poussait à souhaiter leur mort, à tous, à la suite de monstrueux sévices, imaginés avec un luxe de détails qui l’effrayait elle-même.
Il lui suffisait d’être confrontée à des lourdauds du gabarit de l’observateur mammaire qui se tenait présentement devant elle pour qu’immédiatement elle voit rejaillir ces envies de meurtres. Ce jour-là pas plus que les précédents, elle ne passa pourtant à l’acte et se contenta, pour faire sortir le détraqué de sa léthargie contemplative, de simuler une quinte de toux. L’obsédé soupira, déboutonna sa veste devenue trop étroite et ricana d’un air entendu. Quand Monika se pencha sur la machine pour en expliquer les dysfonctionnements, des grognements étouffés résonnèrent dans son dos. Elle se redressa vivement pour constater qu’Isidore s’était approché très, très, trop près, les mains tendues. Elle glissa dans l’une, la pièce de rechange, dans l’autre, un chiffon de nettoyage. L’expression d’Isidore passa de l’exaltation la moins allusive à l’hébétement le plus consterné tandis que les traits de son visage lui composaient ce qu’on appelle communément, “une tête de con”.
« Un peu comme celle-là » pense Monika en revenant au reluqueur du bar. Que faire ? Aller lui demander s’il a besoin d’une paire de jumelles ? Le lui proposer en hurlant à travers la salle ? Riposter en tout cas. Ne pas attendre que ça passe. Subir, elle avait cessé de le faire. Depuis longtemps.
Depuis qu’un soir, dans une fête étudiante, elle avait été abordée par un garçon aux joues ravagées d’acné. Il lui avait fallu une poignée de secondes pour reconnaître Lucien Boulard, le plus assidu et le plus inventif de ses bourreaux d’antan, qu’elle n’avait pas revu depuis plus de dix ans, sans, par ailleurs, en ressentir le moindre regret. « Moi, je t’ai reconnue tout de suite, avait-il dit. A cause de tes cheveux. » « A cause ou grâce ? » demanda Monika. La question plongea l’imbécile dans des abymes de perplexité dont elle n’attendit pas qu’il remonte pour tourner les talons.
Loin d’être un handicap, la couleur de ses cheveux, Monika l’avait peu à peu compris, pouvait constituer un atout. Surtout après que, la puberté ayant achevé sa douloureuse entreprise de métamorphose, elle se trouva doté d’une morphologie plus vallonnée, susceptible d’être aisément mise en valeur par des tenues soulignant les reliefs de cette nouvelle topographie. Elle fut tentée d’user et d’abuser de ce pouvoir inédit, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas certaine de préférer la place du tortionnaire à celle de la victime, au risque de se coltiner une culpabilité plus ou moins latente susceptible de lui asticoter la morale comme le ferait, de ses orteils, un gravillon dans une paire d’escarpins neufs. Elle ne souhaitait ni se venger, ni se cacher, et encore moins se vautrer dans un stéréotype en tentant de se soustraire à un autre. Tant pis pour ceux que son style choquait. Elle s’en accommoda assez bien dès qu’elle eut trouvé le point d’équilibre entre la satisfaction personnelle que lui offrait son apparence extérieure et l’indifférence relative que lui inspirait le jugement des dragueurs ou des censeurs. Mais se laisser faire sans réagir, certainement pas.
L’homme se lève. Depuis un moment déjà, Monika s’attendait à le voir rappliquer. Pour lui offrir un verre, la complimenter sur son charme si piquant ou lui proposer de tester la banquette arrière de sa voiture. Elle voit tellement venir le coup.
Il chausse des lunettes aux verres beaucoup plus que fumés, attrape la canne blanche qu’il avait pliée à côté de lui sur la banquette et, le menton dressé, se dirige vers la sortie.
Monika rosit, glousse et commande un autre cocktail.