« La grotte n’est indiquée sur aucune carte. Au village, personne n’en connaît l’existence. Les plus anciens s’étonnent de mes questions, avant que mon insistance ne les embarrasse. Je suis certain, cependant, qu’elle existe. En dépit des années, je garde le souvenir net de son apparence, à défaut de sa localisation.
Nous étions cinq, ce jour-là, tous de la patrouille des Lynx, engagés dans un jeu de piste qui nous avait égaré sur un terrain inconnu. L’un de nous désigna des rochers jumeaux, dressés comme des dolmens au milieu des fougères et, mon assiduité aux exercices d’orientation in situ faisant de moi le plus expérimenté en la matière, je décidais de m’y hisser pour tenter une reconnaissance surélevée. M’agrippant par les cuisses, les genoux, les chevilles, mes camarades restés au sol accompagnèrent mon ascension incertaine le long de la lisse paroi granitique, jusqu’à ce que je prenne pieds au sommet du promontoire. Distinguant, en contre bas, les toiles de tente dressées entre les arbres, j’indiquai aux autres la direction à suivre. Mais, au moment de redescendre, mon regard tomba par hasard sur un vallonnement, situé à une centaine de mètres, de l’autre côté. Je ne l’aurais assurément pas remarqué si le tapis de fougères pourpres qui le couvrait ne se démarquait si singulièrement au milieu de la verdure environnante. Il me sembla apercevoir, entre les feuillages, une forme sombre que je ne parvins à identifier qu’après avoir récupéré mes jumelles restées dans mon sac à dos. Il s’agissait de l’ouverture d’une cavité, peut-être un cairn, plus vraisemblablement une grotte. Nous avions pris beaucoup de retard par rapport au programme prévu et les autres patrouilles, guidées par les chefs du camp, devaient d’ores et déjà être lancées à notre recherche. Il ne nous était donc pas possible d’envisager une immédiate expédition vers cette caverne qui excita la curiosité de mes compagnons dès que je leur fis part de ma découverte. Le projet que nous conçûmes immédiatement d’y revenir au plus tôt dut malheureusement être abandonné. Inquiétés par une absence bien plus longue que ce que nous-même en avions perçu, les responsables du camp commencèrent, lorsqu’ils nous eurent retrouvé, par nous sermonner d’importance devant tout le monde, avant de décréter, au grand dam du reste de la troupe, que, compte tenu des circonstances, les jeux de piste étaient désormais interdits. Exacerbée par la cuisante humiliation ressentie lors de la publique morigénation de nos chefs tout autant que par la culpabilité éprouvée face à la déception pleine de reproches de nos pairs, notre frustration de ne pouvoir mettre notre projet à exécution ne fit que croitre au cours des jours suivants et la grotte, dont nous ne connaissions rien, devint dans nos esprits fébriles le lieu de fantasmes inconsidérés qui la dotèrent d’une attractivité excessivement invasive. Bientôt, nous fûmes persuadés que s’y cachait quelque trésor gardé par des animaux fantastiques, qu’une source miraculeuse y coulait, qu’elle servait de passage vers un autre monde ou un autre temps. Etant le seul à en avoir aperçu l’accès, mon imagination s’emballa plus encore que celle des autres Lynx et je me fis le solennel serment de consacrer mes jours à la découverte de l’antre mystérieux. Les hasards de la vie ne m’ont pas permis de tenir cet engagement aussi promptement que je l’espérais, et il m’a fallu attendre plus de temps que je ne l’escomptais avant de pouvoir revenir sur les lieux. Qu’importe. A présent, j’y suis. Dès demain, je partirai à sa recherche. Et je le trouverai.
Départ à l’aube. Je marche quelques heures en suivant les sentiers qui serpentent au milieu des bois, avant de suivre les contours escarpés de la plaine rocailleuse. Mon premier objectif est évidemment le duo de dolmens que je dois atteindre avant midi. Les échos à peine perceptibles de la cloche de l’église n’ont pas fini de résonner dans le lointain lorsque je rallie les pics de granit. Une fine couche de lichen doré les recouvre presqu’intégralement, rendant leur surface trop glissante pour autoriser une escalade sécurisée. Je reste un long moment à les observer, tentant, depuis leur base, de retrouver dans ma mémoire la situation de la grotte par rapport à ce point de repère. En chemin, le buisson réhaussé de fougères vermillon me permet de garder le cap. Malgré la vivacité de son coloris tranché, flagrant lors d’une observation surplombante, il est étrangement difficile à rejoindre par voie terrestre. Après plusieurs tentatives infructueuses qui ne font qu’exciter mon impatience, je finis par y arriver. Toute la fatigue accumulée disparaît au moment où je découvre enfin la grotte dont l’entrée, qui tient de la brèche, est à demi masquée par un enchevêtrement de branchages épineux auxquels pendent en abondance des grappes de baies à l’odeur puissante et au goût sucré particulièrement agréable. D’un rapide coup d’œil, je distingue une première chambre basse prolongée par une galerie. En tendant l’oreille, il est possible de percevoir le bruit imprécis d’un ruissèlement qui laisse supposer la présence d’un cours d’eau souterrain. Un autre son, évoquant des murmures humains, semble s’y mêler. Vraisemblablement le cri d’un animal cavernicole ou troglophile. Qui sait si nos délirantes spéculations infantiles n’étaient pas prémonitoires, si les tréfonds de la grotte n’abritent pas une faune extraordinaire ? Plus sérieusement, il est désormais trop tard pour entamer une exploration. Je prépare mon campement, cueille des fruits qui constitueront un appréciable dessert et, après un frugale diner, me couche.
Nuit agitée. À cause, non pas des conditions d’installation plus que spartiates, mais de la fébrilité croissante qui m’envahit au fur et à mesure qu’approche l’instant de mon introduction dans l’aven depuis si longtemps convoité. Je m’équipe, écarte les buissons épineux qui obstruent le passage, prélève au passage quelques fruits décidément savoureux dont la dégustation accompagnera mon excursion, et me glisse dans l’étroit passage. La première salle est suffisamment vaste pour que je puisse y tenir debout sans tracas. Les parois en sont moites. L’humidité atmosphérique est retenue dans les minuscules interstices à forte concentration siliceuse par des touffes végétales essentiellement composées de mousse piquée par endroits de moisissure. Le caveau, peu profond, s’étend en laminoir au fond duquel s’ouvre, comme je le supposais, un puits. J’y accède sans difficulté. Le passage est bas, le boyau abrupt, moins resserré toutefois que je ne le craignais. Une simple cordelle, dont je fixe l’extrémité à l’aide d’un nœud plat autour d’une stalagmite de forte section assure ma lente et prudente descente. La température monte graduellement jusqu’à devenir oppressante. Le passage ne présente pas d’obstacle notable, si ce n’est un virage en baïonnette à mi-course que je négocie facilement. Je ne sais mesurer exactement la profondeur du puits mais, si j’en juge par la durée de ma progression, je dois me trouver à plusieurs dizaines de mètres en dessous de la surface. Je reprends mon souffle, en appui sur un piton. La tête me tourne un peu. Probablement les effets conjugués de la chaleur embuée et d’une légère hypoglycémie que je compense en mâchouillant quelques baies. Le bruissement discerné la veille se précise sans que je puisse en deviner l’origine. Avec un peu d’imagination, ils se feraient chuchotements mais je ne saurais alors déterminer la langue dans laquelle ils sont prononcés. Intrigué, je m’avance vers le fond de l’alcôve qui semble conduire à un passage aplati auquel je ne peux accéder qu’en rampant sur une centaine de mètres que je parcours en laissant une curiosité nerveuse m’emporter tout à fait. Les voix se font plus claires sans que leur intensité néanmoins ne varie. Il faut que j’en ai le cœur net. D’où viennent-elles ? Que disent-elles ? Où ? Quoi ? Qui ? Qui ? Ma tête brûle tant, et tant. Il me faut avancer, encore. Trouver ce que je cherche dans la lumière. Je dois courber le dos et rentrer les épaules pour tenir tout entier dans l’espace réduit d’un obscur vestibule aux poisseuses parois d’où suintent en abondance des larmes sirupeuses. Je n’ai plus qu’à passer le détroit palpitant, gluant goulot gonflé de muqueuse vermeilles qui mène au bord du gouffre, immense souterrain. Là, un peuple m’attend, une foule agitée de larves, de fantômes, de déesses et de monstres. La sirène albinos aux cils cristallins, Vénus polydactyle alanguie sur sa couche, au milieu des chimères, mi-homme mi-bétail, centaures infertiles aux pis dégringolant, créatures assoupies en d’obscènes postures, hommes-chien, hommes-singe, hommes-loup glapissants, fouille dans les replis halitueux et rosés de ses entrailles offertes aux candides regards. La reine au cent visages, grimaçante et cruelle, ouvre son ombilic d’où chutent des œufs verts, et repousse, au sortir des coquilles brisées, le troupeau dispersé des nymphes sautillantes. Une ardente pythie aux regards embrasés, la colombe à serres d’aigle au sourire de mante, la louve incandescente aux mamelles bifides, la licorne endormie à crinière écarlate, et puis toutes les autres, sybarites naïades aux pommettes anguleuses ou maculées de taches, à la gueule abyssale, à l’agile épiglotte, aux hanches étalées sur des jambes sans fin, aux dorsales cintrées, aux brames outrageux, à la face angélique d’avorton gémissant, à la peau assombrie, étoilée, synthétique, hydres à la toison lisse, brillante, magenta, gorgones dégoulinantes de mélasse opaline, voilant des seins poupins sous des hardes froissées, impudiques sorcières en toge couleur de lune offrant leurs embrasures plus figées que le marbre à des hordes grondantes de farfadets aveugles, d’elfes unijambistes, de griffons chancelants Plus loin plus loin encore au faîte de la voute rocailleux dôme sombre dont les villosités brillent d’éclats de schiste de mica de pépites anfractuosité de granit et de quartz ondule étincelante la spectre radieuse elle contemple clémente ce monde de chaos de débauche nostalgique de souvenirs cinglants cerbère microcéphale au cerveau plein de flammes aux cristallins opaques sous des paupières jointes je m’avance au milieu des silhouettes furtives qui reflètent la mienne dans ce palais des glaces et de la porteclose au nez des années mortes jetourne la poignée repousse lebattantd’ivoire mêlédemarbre qui insensi blementtournera en grinçantsu rsesgondsoxydés… »
Après un examen superficiel du corps, la brigade de gendarmerie, alertée par des cueilleurs de champignons qui avaient fait, par hasard, la macabre découverte, estima que l’homme était mort depuis au moins cinq jours. Il était étendu sur le dos, les jambes engagées jusqu’aux genoux dans l’ouverture de la grotte, l’extrémité supérieure dépassant sous les buissons touffus aux épines desquels il s’était écorché. Les corbeaux avaient entrepris de lui nettoyer scrupuleusement les globes oculaires et un charognard sylvestre l’avait fraichement éventré afin de prélever une importante partie de son foie.
On retira de sa main gauche des feuillets froissés que l’officier de service, après avoir sommairement parcouru le texte qui y était tracé d’une écriture fine perdant progressivement sa régularité jusqu’à devenir parfaitement illisible, annonça être le journal de bord du spéléologue amateur. Un certain Isidore.
Il fallut briser une à une les phalanges de son poing droit, étroitement serré, pour découvrir au creux de sa paume blafarde quelques baies d’une variété endémique de sureau, souvent confondues, par les promeneurs aux connaissances botaniques imparfaites, avec des myrtilles sauvages. La puissance de leur parfum et la délicatesse de leur saveur en font des mets alléchants pour les gourmands qui ignorent leur pouvoir dangereusement hallucinogène et, selon la quantité ingérée, leur létale toxicité.
Ni dans l’estomac, ni dans les intestins du cadavre, le médecin légiste n’en trouva cependant la moindre trace.