L’éternel mirage

La guerre est déclarée.
À bas les cons ! À bas la soumission !
Vive la révolte !
La liberté ou la mort…
Plantons notre drapeau dans le fion des machos.
Demain, toutes debout avec nous.
Nous jurons de bombarder à coups de vieux corsets,
de vieilles casseroles, de vieilles tables à langer,
– munitions entassées sur nos épaules de forçats –
les vieilles têtes de pipe du patriarcat.
En avant ! En avant !

– Pas mal, dit Monika en reposant le papier devant elle.
– Et au verso, précise Angèle, on indiquera la date et le lieu de la manif.
– Pas mal, répète Monika. Pas mal, pas mal, pas mal…
Son insistance laisse supposer que quelque chose la dérange quand même un poil. Angèle l’observe du coin de l’œil, attend la suite, patiente une seconde, puis deux, jusqu’à ce qu’un client, attablé en terrasse, lui fasse signe.
Abandonnée à ses ruminations, Monika relit le texte, encore une fois, en marmonnant pour elle-même des « Pas mal » à la chaine. Ses coudes sont rivés au comptoir. Ses mains, plaquées sur ses oreilles, disparaissent dans les boucles rousses qui lui tombent sur les épaules. Perchée au sommet d’un tabouret haut, elle croise et décroise et recroise les jambes, nerveusement.
– Alors ? s’enquiert Angèle après avoir repris sa place de l’autre côté du bar.
– C’est ″La liberté ou la mort″ qui me gêne. Ça laisse entendre que, si nous ne pouvons pas être libres, nous préférons mourir. Dans le fond, je suis d’accord. Mais dans la forme, je trouve que la formulation est ambiguë. Il y a un côté : « la liberté s’il vous plait, ou sinon la mort. »
Elle a prononcé la fin de sa phrase d’une petite voix timide qui fait pouffer Angèle.
– Du coup, on peut nous rétorquer : « Okay les gonzesses. Pour la liberté, c’est niet. Par contre si vous souhaitez crever, pas de problème, on vous y autorise. »
– Ce n’est pas du tout l’idée, proteste Angèle.
– Je sais, mais ça m’embête. Je préfèrerais un truc comme : la liberté pour les femmes ou la mort pour les connards.
Angèle sourit.
– On peut le proposer à la prochaine réunion, mais j’ai des doutes.
Pendant que Monika aspire à la paille quelques gorgées de son cocktail, Angèle essuie machinalement le comptoir avec un torchon qu’elle rejette presqu’aussitôt sur son épaule pour scruter la salle en un lent panoramique.
– En ce qui concerne l’impression, reprend Monika, il n’y aura pas de soucis. La machine sera réparée.
Angèle se fige, les lèvres pincées et les sourcils froncés.
– Ne t’inquiète pas. Le technicien vient demain, à la première heure.
– Ce n’est pas ça, dit la serveuse à mi-voix. C’est juste qu’il y a un mec, là-bas, qui te mate les cuisses avec des gros yeux de veau.
Monika se retourne.
Assis à une table dérobée, le bovin tient ouvert, entre ses deux mains, une revue dont il n’a pas dû lire une seule ligne, et regarde, effectivement, dans sa direction. Il ne la regarde pas elle à proprement parler. Seulement une portion d’elle, parfaitement délimitée. Une zone, située entre la tête de son fémur et son creux poplité, que la courte jupe qu’elle a choisi de porter laisse largement à découvert.
Elle considère l’importun qui ne baisse ni ne détourne les yeux. Il voit qu’elle le toise mais persiste à la fixer. Par principe, elle décide donc de tenir la position, un long, très long moment, à l’issue duquel l’homme finit par détourner le regard, d’abord à gauche, ensuite à droite, vers son journal finalement, qui accapare subitement la totalité de son attention.
Habituée à ce type de situation qui tend à se reproduire assez fréquemment dans les lieux publics, pas systématiquement mais dans une proportion avoisinant à peu de choses près les 99,95%, Monika ne s’en formalise pas plus que ça. Elle n’est pas résignée, non. Certainement pas. Plutôt résolue, et fermement, à ne pas se laisser impressionner. À ne pas laisser croire, non plus, qu’elle pourrait l’être. Et déterminée, pareillement, à ne pas plus baisser la tête que la garde.
– En voilà un qui devrait lire notre tract, dit Angèle.
– Dans son cas, je ne suis pas sûre que ça suffise.
– C’est un bon outil de persuasion.
– Un coup de genou dans les couilles également.
La suggestion parait si pertinente que leurs éclats de rire mêlés font trembler les bouteilles et les verres. Et le lendemain matin, en attendant le technicien qui doit remettre l’imprimante en route, ça la fait toujours sourire, Monika. Aux collègues qui l’interrogent sur les raisons de sa bonne humeur, elle n’a pas le temps de répondre. Dès qu’elle entend le crissement des graviers sur le parking, elle se précipite à la porte d’entrée qu’elle ouvre avant même que la sonnette ait cessée de résonner et se trouve nez à nez avec le voyeur du bistrot. Elle le reconnaît instantanément. L’inverse n’est pas forcément vrai. Il faudrait qu’elle lui agite ses mollets sous le nez pour qu’éventuellement il soit capable de l’identifier. Mais elle n’y tient pas outre mesure. Ni à s’exhiber, ni à ce qu’il se souvienne d’elle. Tout ce qu’elle veut, c’est que la machine soit le plus rapidement possible en état de marche. Et que lui reparte par où il est venu.
Présentement, il a l’air d’un poussin sortant de sa coquille. Son expression faciale semble trahir l’ébullition naissante d’un cerveau encombré de médiocres fantasmes, vraisemblablement alimentés par la vision répétée de films mettant en scène des dépanneurs, peu scrupuleux et très moustachus, qui échangent avec des secrétaires, trop maquillées et peu farouches, des considérations pleines de sous-entendus, avant de se débarrasser, sans crier gare, d’une partie de leurs vêtements. Il est difficile d’estimer l’influence, peut-être inconsciente, de ce style de spectacle sur les choix d’orientation professionnelle du bonhomme, mais, au vu de sa mine singulièrement hébétée, tout porte à croire qu’il est du genre à confondre aisément ses rêves crapoteux et la réalité quotidienne, en particulier à cet instant.
Monika ne le jurerait pas mais il lui semble que le torse du gugusse se bombe quand, sorti de sa fugace torpeur, il l’informe qu’il se prénomme Isidore et lui tend une main molle et moite qu’elle serre sans enthousiasme.
– Si vous voulez me suivre, dit-elle.
À la façon dont il prononce un « Okaaaaaaay » alangui en lui emboitant le pas, Monika devine sans difficulté le degré de pénibilité des minutes à venir et anticipe le probable reluquage de son anatomie.
Et ça ne manque pas. Si, dans le couloir menant au local technique, ce sont ses fesses qui se trouvent en ligne de mire, lorsqu’ils arrivent à destination, c’est sa poitrine qui fait l’objet d’un examen aussi soutenu qu’indiscret.
Monika veut bien prendre sur elle, mais pas se laisser ratatiner sous le poids de la médiocrité masculine. Elle toussote, dans le but de sortir le maniaque de sa léthargie. Pas de réaction. Un raclement de gorge plus appuyé se montre tout aussi inefficace. Seule une retentissante quinte de toux permet de faire revenir l’obsédé à la vie et, accessoirement, à la raison première de sa présence en ces lieux.
– Je vous montre, dit Monika.
Elle se penche, actionne l’interrupteur principal, se redresse et son omoplate rencontre le biceps d’Isidore qui s’est approché un peu trop près. Surpris par ce frôlement accidentel, il émet une sorte de petit couinement, évoquant de façon étonnante l’écrabouillage d’une souris asthmatique dans un étau rouillé. La jeune-femme se retourne brusquement pour braquer ses prunelles brûlantes sur les iris vitreux d’Isidore. Manifestement tiraillé entre une conscience professionnelle chahutée et une excitation croissante qui, dans la partie supérieure de son organisme, lui fait dangereusement frissonner les tempes, celui-ci tente une offensive.
– C’est le cylindre d’entrainement latéral qui est mort. Il faut le remplacer et réinitialiser la carte moteur avec l’étalonneur numérique.
Il lorgne Monika afin d’apprécier la portée de son assaut technologique sur une interlocutrice dont il pense sans doute que les préoccupations esthético-ongulaires sont, par nature, incompatibles avec la manipulation d’un fer à souder ou d’un tournevis cruciforme.
Elle le scrute en silence, sans ciller, les bras croisés.
Isidore devait s’attendre à rencontrer de l’incompréhension, du désarroi, pourquoi pas de l’inquiétude, toute manifestation d’une vulnérabilité qui lui aurait permis de prendre le contrôle de la situation, mais la figure de Monika n’exprime qu’une impatience opiniâtre.
– Et ? dit-elle.
– Et… euh… et bien, il faut la pièce, bégaie Isidore.
– Nous l’avons.
Elle se dirige vers une étagère et approche une chaise sur laquelle elle grimpe pour atteindre un carton stocké en hauteur. Tout son corps, de la pointe de ses pieds contractés à celle de ses bras tendus, se raidit en une hyper extension qui fait saillir l’ensemble de ses muscles postérieurs et jaillir des gerbes de vapeur des oreilles écarlates d’Isidore.
– Et voilà, dit-elle en lui tendant le paquet.
Le péteux en surchauffe se tourne vers la machine.
– Il faudrait arriver à maintenir ces deux pièces écartées, que je puisse introduire mon… enfin, mes…, bredouille-t-il.
Monika s’avance.
– Ces pièces-là ?
Elle tend le bras vers l’intérieur de l’appareil et la maille dorée de son sous-pull, déjà très ajusté, épouse plus étroitement encore les courbes de son buste incliné. Un torrent de bave épaisse emplit la bouche soudain béante d’Isidore.
– Ce sont ces pièces-là dont vous parlez ?
Les yeux embués, Isidore tremblote sérieusement sans parvenir à articuler un mot.
– Vous voyez ce que je vous montre ?
L’intonation, dont la rudesse à peine polie s’oriente progressivement vers une virulence moins patiente, accentue le trouble du garçon.
– Vous les voyez ou pas ? insiste Monika qui, en se penchant davantage, se quasiment colle à lui.
Pour toute réponse, Isidore produit une suite de borborygmes étouffés dans la bouillie desquels il est possible, avec un peu d’imagination, de reconnaître les mots « euh je que ».
– ″Euh-je-que″ quoi ? Vous les voyez, oui ou non ?
Monika attrape la cravate qui pendouille sous son nez et la tire d’un coup sec, forçant Isidore à s’agenouiller, tout près du renflement pubien qu’une légère cambrure, consécutive à l’appui de sa hanche contre l’angle de la machine, révèle à la surface de sa jupe.
– Vous voyez mieux maintenant ?
Isidore fait un effort désespéré pour retenir ses globes oculaires à l’intérieur de leurs orbites.
Un tremblement irrépressible fausse le moindre de ses gestes et il doit s’y prendre à trois fois pour tenter d’atteindre, en vain, le capot de protection.
– Laissez-moi faire, grogne Monika.
Elle dégage le loquet de blocage de la trappe qu’elle soulève prestement.
– Tenez-la ! ordonne-t-elle sur un ton qui ne laisse que très peu de place à une éventuelle contestation.
Isidore s’exécute.
Monika sort la pièce de rechange de son carton, fait glisser la gaine de protection et découvre le bout du cylindre qu’elle maintient fermement dans son poing serré.
Isidore se mord la lèvre au sang, essayant de contenir le gémissement qui lui remonte dans la gorge. Il secoue la tête, plonge ses doigts gourds dans la cavité béante et attrape le rouleau défectueux qu’il tente de retirer de son logement. Ça résiste. Il insiste, affolé. De sa bouche grande ouverte débordent des râles sourds.
– C’est trop dur, pleurniche-t-il.
S’il a pu libérer l’une des extrémités du tube, l’autre reste bloquée dans le double engrenage. Il a beau tirer, secouer, forcer, la pièce branle dans tous les sens mais refuse de céder. Monika agrippe son poignet qu’elle agite d’avant en arrière pour l’accompagner dans son effort. Ses « Allez ! », « Plus fort ! » et autres « ça vient ! », assénés avec une impérieuse autorité, se mêlent aux gémissements d’Isidore qui, au bord de l’étouffement, déglutit de plus en plus laborieusement.
Impatiente d’en finir, Monika intensifie son mouvement jusqu’à ce que la résistance cède. Un puissant jet de graisse tiède vient fouetter le visage d’Isidore. Un second dégouline sur son front couvert de sueur.
– Je vous laisse terminer ? dit Monika.


Isidore n’a pas le temps de répondre. La porte a déjà claqué.