Dans la dernière semaine de mai 2020, tandis que les rumeurs d’une apocalypse virale commenceront à envahir Paris, l’ambassadeur de Chine tombera raide mort au milieu du terminal 1 quasi désert de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, deux minutes à peine avant son embarquement à bord de l’avion qui aurait dû le conduire à Pékin où son gouvernement lui avait intimé l’ordre de rentrer promptement.
En arrivant sur place, les services de secours trouveront un rubicond cadavre tout boursouflé, dans les traits affreusement déformés duquel certains n’hésiteront pas à discerner les stigmates d’une attaque d’acaryote pathogène, dont la soudaineté infectieuse, tout autant que la fulgurance létale, aura tôt fait d’ouvrir la porte à nombre de conjectures hasardeuses qui, malgré l’absence d’analyses scientifiques dignes de ce nom, convergeront vers l’hypothèse d’une forme nouvelle du Covid-19 qu’une imprévisible mutation aurait rendue exceptionnellement virulente. Hypothèse qui se répandra avec l’ahurissante rapidité d’une pandémie à laquelle elle empruntera, par ailleurs, sa dévastatrice efficacité.
La suspicion ouvertement exprimée par plusieurs chefs d’état quant au niveau de transparence dont aurait fait preuve l’Empire du milieu lors des transmissions d’informations relatives à l’apparition, sept mois plus tôt, du coronavirus dans la région de Wuhan, et à sa propagation, à suivre, dans le reste du monde, aura singulièrement tendu les relations internationales en général, et, franco-chinoises en particulier, les deux pays traversant une crise diplomatique qui aura depuis une poignée de jours cessé d’être majeure pour devenir aigüe. Dans ce contexte, les circonstances spécialement inquiétantes du trépas inopiné de l’ambassadeur seront comparées par les observateurs les plus modérés à un jet « d’huile sur le feu » et qualifiées par leurs confrères les moins précautionneux de « goutte d’eau qui fait déborder le vase ».
Le Président de la République française, dont la gestion de la crise aura fait l’objet d’une critique croissante et nerveuse de la part, non seulement, de ses opposants politiques, mais également, d’une proportion non négligeable de ses administrés, exigera alors, avec une fermeté dont la hardiesse lui fera taper du poing sur la table lors d’une saisissante allocution télévisée, des explications d’abord, des excuses ensuite. Son homologue chinois lui refusera les premières avec une obstination farouche, les secondes avec un ostensible mépris.
Le Président français annoncera que, face à cette attitude inacceptable, il ne pouvait faire autrement que d’ordonner à son porte-avions nucléaire de mettre immédiatement le cap sur la Mer Jaune. Le Président chinois répondra que, dans ces intolérables conditions, il n’avait pas d’autre choix que d’envoyer ses missiles, eux-aussi nucléaires, en direction de la France.
C’est à ce moment précis que le Président français décidera de lancer avec un notable empressement l’opération Black box.
Élaborée durant la guerre froide, abandonnée après la chute du mur de Berlin mais remise au goût du jour par les attentats du 11 septembre, l’opération Black box doit permettre d’assurer la pérennité de l’État en cas de catastrophe majeure susceptible de réduire à néant tout ou partie du territoire métropolitain. La disposition principale de ce plan d’urgence consiste à organiser le regroupement d’un certain nombre d’individus, considérés comme indispensables à la reconstruction nationale, dans un abri ultra sécurisé situé exactement à -200 mètres en aplomb du palais de l’Élysée.
Ainsi, dans la nuit du 15 au 16 juin, cent cinquante-sept personnes triées sur le volet et ayant en commun une étroite proximité avec le Président, s’enfermeront dans le bunker souterrain, laissant à leurs chers concitoyens le soin de se faire atomiser par les bombes sino-radioactives.
Vers cinq heures du matin, le Général responsable logistique de l’opération Black box, se présentera en salle de réunion où il annoncera être porteur de deux nouvelles.
– Une bonne et une mauvaise ? s’enquerra-t-on.
– Non, deux mauvaises, répondra-t-il laconiquement. Selon nos premières estimations, le taux de radioactivité au niveau de l’Élysée est dix millions de fois plus important que la normale.
– Et la seconde nouvelle ? enchaînera le Président sans s’émouvoir davantage.
– Nous ne pouvons pas entrer en contact avec l’extérieur. Tous les appareils sont hors service.
Un silence pesant envahira la pièce.
– De toutes façons, risquera un Ministre, il ne doit plus y avoir grand monde à qui parler là-haut.
– Bien, coupera le Président, je crois qu’il va donc falloir se préparer à passer un petit bout de temps sous terre.
Le petit bout de temps durera vingt-six mois, pendant lesquels, les tentatives répétées pour communiquer avec la surface échoueront les unes à la suite des autres. Alors, on tuera le temps en préparant l’avenir.
On aura une idée très arrêtée sur la façon dont il conviendrait de diriger le pays afin de reconstruire la grandeur de la France terriblement affaiblie par ce qu’on appellera « les excès de la démocratie ». Dans les meilleurs jours, on ira jusqu’à laisser entendre que l’épreuve traversée par les français, certes terrible (au bout de quelques mois on dira « pénible »), permettrait au moins de « remettre les pendules et à l’heure » avant de « repartir du bon pied ».
– Après ça, affirmera-t-on, certains obstacles qui freinaient l’accomplissement de nos projets ayant été balayés, nous pourrons enfin imposer les réformes qui n’auraient été auparavant possibles qu’au prix d’éreintantes négociations.
– Pour le coup, dira le Président, du passé, nous allons résolument faire table rase.
On rira complaisamment à cette boutade. Certains par franche bêtise, d’autres par opportunisme mesquin, tous par servile habitude. Il y aura là, autour du Président, un petit monde qui, essentiellement soucieux de son propre intérêt, tentera de se placer en intriguant volontiers. Avec le temps, les bassesses et autres vilénies rendront le climat étouffant, odieux, détestable, abject et, pour finir, suffocant. À la longue, le Président lui-même s’agacera de la promiscuité de cuistres et de félons, mais aussi et surtout de l’absence d’admirateurs. Bien plus que la lumière du soleil ou le chant des oiseaux, lui manqueront le crépitement des flashs et les applaudissements d’un peuple qu’il s’obstinera à croire sien.
Chacun observera dès lors avec une attention anxieuse l’évolution du taux de radioactivité, qui restera invariablement, désespérément et dramatiquement trop élevé pour permettre d’envisager la possibilité d’un retour au grand air.
Longtemps, l’ingénieur atomique en charge du suivi annoncera qu’il ne fallait pas compter sur la moindre baisse avant au moins un an.
À la fin du dix-huitième mois, il commencera à montrer des signes d’incompréhension.
Au bout de deux années, il avouera avec une désarmante franchise qu’il n’y comprenait rien.
Cinq semaines s’écouleront encore avant que le Président, lassé de ces incessants constats d’impuissance, ordonne au Général d’aller lui-même jeter un œil dehors.
– Vous allez rire, dira l’officier supérieur en revenant un quart d’heure plus tard. Il n’y a pas un poil de radiations là-haut !
Il s’apprêtera à expliquer comment la fusion accidentelle de la pile nucléaire, qui devait servir de batterie de secours à l’abri, avait détérioré irrémédiablement les systèmes de communication tout en faussant la sonde de mesure du taux de radioactivité atmosphérique. Mais le Président ne lui laissera pas le temps de prononcer trois mots. Sans prendre la peine d’écouter les conseils de prudence adressés par son entourage, il se précipitera à l’air libre.
Un pâle soleil d’automne éclairera la cour de l’Élysée. Le Président restera un long moment immobile et perplexe. Au lieu du tas de ruines qu’il s’attendait à découvrir, il trouvera l’endroit tel qu’il l’avait laissé, hormis le sol de la cour, percé de trous autour desquels s’activeront des ouvriers.
– Je peux vous aider ? proposera une jeune-fille.
Le Président hésitera un moment.
– Vous avez reconstruit l’Élysée ?
– Nous installons juste des garages à vélos.
– Je veux dire : le bâtiment, vous l’avez reconstruit ?
La jeune-fille froncera les sourcils. Le Président bredouillera quelques mots à propos des bombardements mais rapidement l’incompréhension de son interlocutrice l’énervera. Il lui demandera si elle le fait exprès et surtout si elle a bien compris à qui elle avait affaire. Celle-ci lui assurera qu’elle l’a parfaitement reconnu et qu’elle serait très curieuse de savoir ce qui lui était arrivé depuis tout ce temps mais qu’il n’était assurément pas nécessaire de se fâcher.
– Par contre, je serais vous, je ferais quand même attention, ajoutera-t-elle en désignant une tranchée aux pieds du Président.
Un petit attroupement se sera formé autour d’eux.
– Tiens, ce n’est pas le type qui était président ? dira quelqu’un d’un air étonné avant de se retourner pour interpeller une camarade.
– Qui ça ? criera-t-elle en s’approchant.
– Le président de quoi ? demandera un autre.
– Je ne sais pas mais si j’étais lui, je ferais gaffe au trou, répondra un dernier.
Le Président titubera, sentant ses forces l’abandonner puis le sol se dérober sous ses pieds.
Il aura juste le temps d’entendre crier « La tranchée bon sang ! Je l’avais prévenu ! » avant de s’écraser au fond d’un trou boueux où il perdra connaissance.
Lorsqu’il reviendra à lui, il sera allongé sur un tas de gravats, à côté duquel un homme guettera son réveil.
– Vous allez mieux ?
– Mais que se passe-t-il ici ? balbutiera le Président.
L’homme lui expliquera qu’ils sont en train d’installer des garages à vélos.
– Non, pas ça… Qu’est-ce que… ? Comment… ? Enfin, qui êtes-vous ? Vous êtes ministre ou quelque chose comme ça ?
Le visage de l’homme se figera sur une expression mélangée de surprise et d’incrédulité avant qu’un franc fou-rire envahisse la cour. Indifférent aux regards furibonds que le Président lui adressera, il se laissera tomber sur une caisse, afin d’être totalement à son aise pour se taper sur les cuisses.
– Mon pauvre ami, dira-t-il enfin en s’essuyant les yeux, les ministres, ça n’existe plus.
Le Président comprendra de moins en moins.
– Plus de ministres ? Mais qui gouverne ? Qui est président ? J’espère que ce ne sont pas les chinois !
L’homme, croisant les bras sur sa poitrine, penchera la tête d’un air dépité. « Ah oui, forcément ! » dira-t-il avant de commencer à raconter.
« Lorsque j’ai appris que les chinois s’apprêtaient à lancer un paquet de bombes atomiques sur la France, j’ai d’abord pensé à fuir. Comme tout le monde. Mais pour aller où ? Il aurait fallu quitter le pays, se sauver le plus loin possible. Les aéroports et les gares ont été immédiatement bloqués. C’était la panique totale. D’autant que, même si on parvenait à échapper aux bombes, il restait le virus qui continuait à décimer à tour de bras. Pour faire face à l’hécatombe, des laboratoires pharmaceutiques avaient annoncé la mise anticipée sur le marché de traitements, mais vendus à des prix tellement exorbitants qu’il n’y avait guère que les types pleins d’argent qui pouvaient se les payer. Les autres, les ploucs comme moi, ont vite compris qu’il n’y avait plus d’espoir, qu’ils étaient condamnés. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je suis retourné dans la rue, devant chez moi. Tout le quartier était là, ou presque. On se tenait la main et on regardait le ciel en attendant la mort. Mais la mort ne vint pas. Les missiles s’abattirent un peu partout, faisant de gros dégâts, mais bizarrement très peu de victimes. On s’attendait à un déluge atomique, ça ressemblait plutôt à une pluie de grêlons, des grêlons véritablement énormes mais pas du tout radioactifs. Les bombes tombaient n’importe où, comme au hasard, la plupart n’explosaient même pas. Des mois plus tard, nous avons appris que le défaut des engins explosifs était dû à un sabotage d’ouvriers chinois qui avaient agi, non par conviction pacifiste, mais parce qu’ils en avaient assez de faire, selon leur propre expression, « un boulot de con pour un salaire de merde ». Quoi qu’il en soit, lors des bombardements, le pays entier, ignorant ce détail, crut à un miracle. On était tous là, hébétés, à se demander si on avait rêvé. Très vite la peur a repris le dessus parce que beaucoup pensaient que les chinois allaient remettre ça, que les autres pays réagiraient forcément, que ça allait être l’escalade. Étrangement, rien ne bougea. C’était comme si la terre s’était arrêtée de tourner. Il y eu une petite semaine d’incertitude suivie d’une longue période de flottement. Dans le quartier, les gens passaient énormément de temps à discuter, à chercher des informations, à attendre. Mais attendre quoi ? Que pouvions-nous faire ? Le gouvernement avait disparu. Certains disaient qu’il fallait organiser de nouvelles élections. D’autres pensaient qu’il était préférable de patienter. En attendant, il fallait bien s’organiser. Surtout qu’il restait toujours le coronavirus. Bien que le pic de l’épidémie soit passé et que les choses semblaient vouloir tout doucement rentrer dans l’ordre, il y avait tout de même le virus mutant qui foutait sérieusement la trouille à tout le monde. Jusqu’à ce qu’on apprenne que l’ambassadeur de Chine était finalement mort d’une intoxication alimentaire après avoir mangé du foie gras recongelé. C’est complètement idiot. Qui peut ignorer qu’on ne recongèle jamais un produit décongelé ? Hein, qui ? »
L’homme s’interrompra un moment pour observer le Président qui se contentera de fixer sur lui un œil médusé.
« Bref, reprendra l’homme. Au final, et ça c’est vraiment l’ironie du sort, ce sont ceux qui avaient réussi à s’acheter le traitement antiviral qui dégustèrent le plus, parce que les médicaments n’avaient pas été suffisamment testés et, s’ils tuaient effectivement le virus, ils emportaient également ceux qui les avaient pris. Un peu le principe du bébé et de l’eau du bain, si vous voyez ce que je veux dire. Progressivement, on a donc repris nos activités. Chacun essayait de se rendre utile. Il y a bien eu des pillages, mais pas tant que ça. D’abord parce que comme il n’y avait plus trop de flics, il n’y avait plus de voleurs non plus : ça n’avait plus de sens. Et puis surtout parce que la première préoccupation des gens, après tout ça, n’était pas d’avoir un écran plat, une nouvelle voiture ou je ne sais quoi. Ils voulaient juste continuer à vivre. En paix, si possible. Un matin, je suis retourné au boulot, parce que c’est ce que j’avais toujours fait, depuis des années. Et c’est ce que j’aimais faire. Mes collègues ne savaient pas si le patron était parti ou mort, mais qu’est-ce que ça changeait pour nous ? Nous n’avions pas besoin de lui pour mettre les machines en route. Donc, nous nous sommes mis au travail. Et quand nous en avons eu assez nous sommes rentrés chez nous. Voilà, ça a commencé comme ça. Et après, les jours suivants, ça a continué tout seul. Ce n’était pas très nouveau en fait. C’était juste une autre façon de procéder. Dans toutes les villes, c’était pareil. Bien sûr, il restait quelques responsables politiques, religieux ou militaires, qui tentèrent de reprendre le pouvoir, ou qui proposèrent de soi-disant nouvelles méthodes de ″gouvernance″. Il y a eu des tentatives plus ou moins brutales de remettre la vieille machine en route, mais à chaque fois ça tombait à plat. Personne ne pensait plus à obéir, parce que nous avions tous autre chose en tête. »
L’homme marquera une pause avant de conclure : « Ce n’est pas toujours facile, mais il faut reconnaître que ça avance pas mal, pour l’instant. Et c’est nettement plus peinard. »
– Je ne suis pas sûr de comprendre, marmonnera le Président, c’est qui du coup votre président ?
Son interlocuteur lui assurera que, plus tard, s’il le souhaitait, il se ferait un plaisir de lui expliquer à nouveau. Le Président ne l’écoutera plus.
– Parce que si vous n’avez pas de nouveau président, je peux reprendre ma place ?
L’homme sera loin déjà. Le Président le suivra un moment, dans la rue, saluant d’un geste ceux qu’il croisera et lorsque l’un d’eux aura un air surpris, il précisera : « Je suis votre président. », ajoutant parfois un timide : « Vous me reconnaissez ? » qui restera toujours sans réponse. Au bout d’une heure, sa bonne humeur déclinera et ses paroles se feront moins aimables. L’un de ses anciens Ministres finira par le rejoindre.
– Je crains qu’il soit inutile d’insister, monsieur le Président.
Le Président s’immobilisera, prenant les passants indifférents à témoins.
– Ah bin voilà ! C’est ça ! Vous entendez ? Je suis votre président.
L’ex-Ministre aura beau le tirer par la manche, il ne bougera pas, répétant : « Je suis votre président, je suis votre président », immobile et penaud, au beau milieu de la chaussée. Jusqu’à ce qu’un solide barbu au volant d’une camionnette baisse sa vitre pour lui crier : « Tu peux être président si tu veux mais moi j’ai des laitues plein mon bahut, donc ce serait aimable de dégager de là que je puisse passer ! »
Le Président vivra une dizaine d’années dans le quartier où les habitants auront pris l’habitude de l’appeler « mon chef ». Pas tellement par moquerie, plutôt parce qu’ils penseront lui faire plaisir. Il passera le plus clair de son temps à annoncer à qui veut l’entendre qu’il est en train d’écrire un livre sur sa vie, sur tout ce qu’il avait fait pour la France. Un livre qui montrerait pourquoi, sans même le savoir, le monde a encore tellement besoin de lui. On le croisera souvent dans les cafés, serrant contre lui un gros dossier rempli de feuilles.
Et puis, un jour, il disparaitra. Personne ne saura jamais ce qu’il sera devenu. On trouvera sur un banc l’épais registre relié de toile noire, dont l’étiquette portera, soigneusement calligraphié, Moi, Président : sur les huit premières pages, l’unique début de phrase « Moi président de la république » sera répété comme à l’infini, d’une écriture fine et serrée ; les trois cent quatre-vingt-douze autres seront blanches.
Rédigé initialement en 2015 à l’occasion du concours de nouvelles Rock Attitude, organisé par Radio Béton et l’Université François Rabelais, ce texte a été modifié en mars 2020.
La version originale et sa mise en son, réalisée par l’équipe de Radio Béton, sont à retrouver ici.