Le monstre des bois
« Nous l’avons trouvé, professeure ! »
Retirée dans le silence de son bureau, la professeure Dalembert était perdue dans ses pensées lorsque la porte s’ouvrit à la volée, enfoncée par la jeune femme surexcitée qui venait d’annoncer cette nouvelle apparemment sensationnelle. La puissance vocale de l’intervenante, plus encore que la soudaineté de son irruption, surprit la professeure à un point tel que son corps fut tout entier secoué d’un sursaut dont la violence aurait pu l’entraîner dans une grotesque chute, si le prompt réflexe qui lui fit plaquer fermement ses deux mains sur le bureau ne l’eut préservé in extremis de ce funeste sort.
Reprenant son souffle en même temps que ses esprits, la professeure leva les yeux vers la jeune femme qui, ayant pris conscience de l’inconvenance de son attitude, restait figée sur le pas de la porte.
— Qui êtes-vous ? demanda posément la professeure.
Son interlocutrice ne devait pas avoir plus de vingt ans. De longues boucles rousses s’échappaient de son béret écarlate et sa tenue camouflage dissimulait à peine la finesse de sa morphologie. Dans ses grands yeux verts scintillait l’éclat d’un tempérament naturellement enthousiaste, auquel des circonstances sans doute exceptionnelles donnaient, à cet instant, une intensité presqu’inquiétante. Elle se mit au garde à vous.
— Lieutenante Emily Stern, groupe d’intervention.
— Qu’avez-vous donc trouvé, lieutenante Stern ?
— Le monstre ! répondit l’officière d’une voix rendue suraigüe par une agitation interne qu’elle avait visiblement le plus grand mal à contenir. Le monstre des bois !
Le visage d’Emily Stern était illuminé d’une jubilation quasi-démente. Celui de Marion Dalembert s’assombrit d’une stupeur teintée de désarroi.
— Où cela s’est-il passé ?
— Prés du barrage.
La professeure baissa les yeux, craignant que la lieutenante n’y lise un trouble qu’elle ne se sentait capable ni de maîtriser ni d’assumer, et retint sa respiration quelques instants, le temps de se faire à l’idée que le jour était venu.
Un long silence envahit la pièce avant qu’elle ne relève son visage vers la jeune femme qui, se dandinant d’un pied sur l’autre comme un puceron sur une plaque électrique, interpréta immédiatement ce mouvement de tête comme une invitation à libérer le flot de paroles qu’avec peine elle retenait depuis d’interminables secondes.
— Nous étions en patrouille dans le secteur 324 où la présence de cochons sauvages avait été signalée. La semaine dernière, trois s’étaient électrocutés après avoir forcé la porte du bloc de distribution situé en amont. Alors nous avons décidé de remonter jusque-là pour vérifier qu’aucune nouvelle intrusion n’était à craindre. En arrivant, nous avons aperçu, en contrebas, une forme qui se faufilait entre les arbres et que nous avons d’abord prise pour un renard. En l’occurrence, ça aurait été un très gros renard. Mais de loin, la confusion était possible. La caporale Tetonov a ajusté ses jumelles et a poussé un cri de stupeur. Quelque chose comme : « Ah bin, ça alors ! ». Ne sachant pas de quoi il s’agissait, j’ai immédiatement ordonné au groupe de se placer en position défensive. Interrogée à plusieurs reprises, Tetonov ne répondait rien. Son visage avait la pâleur du fantôme et l’immobilité du menhir. J’aime autant vous dire que je commençais à m’inquiéter sérieusement, parce que Tetonov n’est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler une poule mouillée. J’ai fait pas mal de missions avec elle et c’est sûrement l’une des filles les plus téméraires que je connaisse. Une fois, je l’ai même vu se battre, à mains nues, avec un ours qui avait eu la mauvaise idée de rentrer dans sa tente pour lui voler ses tartines de pain d’épices. Quand Tetonov l’a surpris, ni une ni deux, elle s’est précipitée sur le plantigrade pour lui faire une puissante clé de bras. Deux secondes après, le velu voleur roulait au sol en pleurant comme un bébé avant que Tetonov le congédie d’un bon coup de pied au c… aux fesses. Enfin, tout ça pour dire qu’elle n‘a pas froid aux yeux, Tetonov. Alors, la voir comme ça, muette et pétrifiée, ça ne m’a pas du tout rassurée. Dans les jumelles qu’elle a finies par me tendre, je découvris à mon tour la raison de sa stupéfaction : ce que nous pensions être un animal sauvage était en fait une sorte de gros singe affreux.
Emily Stern s’interrompit pour observer le plafond avec une attention inattendue.
— Bien sûr, reprit-elle finalement, le singe, affreux ou pas, est un animal sauvage. Ce que je voulais dire, c’est que nous pensions avoir affaire à l’un de ces animaux que nous avons l’habitude de rencontrer dans la région. Un sanglier, un loup ou un castor. Eh bien non, c’était une sorte de singe. Affreux et gros. Sauf que voilà : aucune espèce de singe ne vit par ici. Impossible qu’il se soit échappé puisque les cirques n’utilisent plus d’animaux depuis des lustres et, sauf erreur de ma part, le dernier zoo a fermé ses portes il y a très longtemps. Il ne restait donc qu’une seule hypothèse : ce gros singe affreux, c’était le monstre des bois. Le fameux monstre des bois ! Tapi dans un bosquet, comme accroupi, il ne laissait voir que sa tête, qui dépassait des branchages, avec des poils hirsutes au-dessus, mi gris mi roux, et d’autres très longs de la même couleur dans le bas.
— Une barbe, précisa la professeure Dalembert sur un ton étrangement laconique que la lieutenante Stern, toute à son excitation, ne remarqua pas.
— Le plus incroyable, poursuivit celle-ci, c’est qu’il ne semblait pas du tout effrayé. J’ai d’abord pensé qu’il n’avait pas remarqué notre présence mais, soudain, il a tourné la tête dans notre direction, s’est redressé lentement et m’a fixée droit dans les yeux. Bien sûr, il n’avait pas de jumelles, mais il soutenait de loin mon regard, sans crainte ni agressivité. C’était vraiment… étrange. Il y avait quelque chose de… d’étrange dans ce regard.
La jeune femme s’interrompit de nouveau et fronça les sourcils tandis que son esprit semblait se détacher partiellement de son corps. Elle espérait que la professeure prenne un moment la parole, ne serait-ce que pour lui laisser le temps de se faire à l’idée qu’elle ne parviendrait pas à résoudre l’énigme qui la tourmentait, moins parce qu’elle n’en percevait pas les aboutissants que parce qu’elle n’en mesurait pas totalement les tenants. Elle répéta, pensivement : « Quelque chose de vraiment… vraiment étrange. »
La professeure Dalembert fixait son interlocutrice sans rien dire. Elle sentait bien que la situation pouvait s’éterniser et que si elle ne donnait pas l’impulsion d’une relance la jeune soldate risquait de rester planter là, immobile et silencieuse, pendant des minutes qui finiraient par leur sembler, à toutes deux, des heures. Parler, elle n’en avait ni le courage, ni l’envie. Alors elle releva ses lunettes dans ses cheveux gris et adressa à la lieutenante Stern un sourire qui se voulait à la fois encourageant et compréhensif. L’effet fut immédiat.
— Souvent, lors des patrouilles, reprit Emily Stern, nous y pensions et même nous le cherchions. Nous étions passées des centaines de fois dans ce secteur sans jamais trouver trace de sa présence et, là, il était devant nous. Et il n’essayait même pas de s’enfuir. C’est sans doute ce qui m’a le plus troublée. Ça, et aussi son regard. J’ai ordonné au groupe de se déployer selon une habile manœuvre d’encerclement. Lorsque nous avons commencé à avancer, il s’est simplement retourné et s’est éloigné, sans se presser. De temps en temps, il jetait un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour vérifier que nous étions toujours là. Puis, il s’est arrêté près d’un très grand sapin. Ou peut-être était-ce un épicéa ? Enfin bref, il est arrivé près d’un très grand conifère dans les branches duquel il est monté. Lorsque nous avons atteint la base de l’arbre, il était déjà à une hauteur vertigineuse. Personne n’était très chaude à l’idée d’aller le déloger, à part Tetonov, bien sûr. Mais comme j’avais encore en mémoire l’épisode de l’ours, j’ai pensé que ce n’était pas forcément une bonne idée de la laisser grimper. Et puis, pour être franche, je n’étais pas absolument certaine de savoir ce qu’il convenait de faire. Alors j’ai laissé six personnes en faction et je suis allée chercher ordres et renfort. En ce moment, le quatrième escadron des forces spéciales doit être en train d’essayer de le faire descendre et la capitaine MacFritell, qui dirige le groupe, m’a demandé de vous prévenir.
La professeure semblait étrangement pensive, presqu’absente.
— Vous allez m’accompagner là-bas, finit-elle par dire en se levant.
Et, pendant qu’elle se préparait au départ, la lieutenante Stern qui, manifestement, n’appréciait que modérément le silence, reprit son monologue.
— Depuis le temps que j’en entendais parler de ce monstre, j’avais fini par penser que c’était un mythe. Pourtant, c’était un sujet qui revenait sans cesse entre copines, à l’école, à cause de nos mères qui nous mettaient toujours en garde : « Attention, si tu vas toute seule dans la forêt, tu risques de tomber sur lui ! » La façon dont elles nous disaient ça était vraiment troublante et laissait présager des dangers que nous imaginions terribles puisque leur nature exacte n’était jamais précisée. C’est pour ça qu’il est devenu si important pour nous, ce satané monstre des bois. Comme celui du Loch Ness ou le yéti. Sauf qu’eux, nous avons toujours su qu’ils n’existaient pas. Alors le découvrir, le monstre des bois, découvrir qu’il est bien réel et voir enfin à quoi il ressemble, c’est… c’est fou ! Ce jeudi 20 octobre 1966 est un jour à marquer d’une pierre blanche. Vous ne pensez pas, professeure ?
La professeure ne répondit pas. Son manteau passé, elle était désormais prête à partir.
Pendant le récit de la lieutenante Stern, les traits de son visage ridé n’avaient exprimé ni inquiétude ni surprise.
Et pour cause, elle le savait bien, elle, où il se trouvait, le monstre des bois, depuis toutes ses années.