D’une invitation l’autre
Après leurs premiers rendez-vous clandestins, « se voir au grand jour » est devenu l’objectif prioritaire vers lequel Marion et Georges tendent avec autant d’empressement que d’assiduité.
Lui, bien sûr, a ses patients qu’il ne saurait délaisser quand leur nombre ne faiblit pas. La guerre, qui entre dans sa quatrième année, transforme chaque jour davantage d’hommes en chômeurs invalides, de femmes en veuves démunies, d’enfants en orphelins miséreux, autant de malheureux qui, n’ayant pas les moyens de se nourrir convenablement, ont plus de mal encore à en trouver pour se soigner. Elle, de son côté, a son travail à l’usine qui occupe une grande partie de ses journées, non seulement dans l’exécution des tâches dont elle a la responsabilité mais également dans l’aide qu’elle apporte à des ouvrières pour lesquelles elle est moins « la femme du patron » qu’une conseillère bienveillante. Malgré leurs activités respectives, ils ne laissent cependant jamais passer une occasion de se rencontrer, de se parler, de se frôler. Indépendamment de l’irrépressible attirance de Georges pour Marion, dont il peine à mesurer la réciprocité, ils se sont découvert des affinités intellectuelles, que les circonstances particulières de leur rencontre ont sans doute contribuées à révéler et à conforter avec une inhabituelle rapidité. Ils passent ainsi des heures à partager les mille et une choses qui occupent leurs pensées. De leur passion commune pour les sciences en général et la chimie en particulier à leur goût pour les romans feuilletons ou la poésie surréaliste, de leur intérêt pour les théories libertaires et des limites de leur adhésion à la doctrine marxiste à l’avantage d’être fille unique ou aux inconvénients de la gémellité, de leur vision de l’avenir à leurs souvenirs d’enfance : tout est bon pour échanger, tenter de convaincre ou se laisser persuader. Il n’est guère que le sujet des désirs intimes qui, par prudence plus que par pudeur, n’est, pour le moment, évoqué que de manière allusive bien que lancinante.
Le mari de Marion a plusieurs fois suggéré à sa femme d’inviter le docteur Vallon chez eux, mais Georges a toujours su trouver une excuse pour décliner poliment la proposition, prétextant des obligations familiales souvent imaginaires, des urgences médicales parfois fictives ou des indispositions personnelles presque toujours inventées de toutes pièces. Lorsqu’un matin Richard Dassot en personne lui téléphone pour lui demander de venir le rencontrer dès que possible à l’usine, Georges craint donc que l’époux, se sentant délaissé et se découvrant jaloux, n’ait pris ombrage d’une relation par trop exclusive avec sa femme.
— Monsieur Vallon est arrivé, annonce la secrétaire en appuyant sur le bouton de l’interphone.
— Faites entrer, répond une voix grésillante.
Introduit dans le bureau du patron qui se lève pour venir à sa rencontre, Georges fait face à un homme au visage inquiet et à la silhouette fatiguée dont l’apparence générale appelle la pitié plus que l’antipathie. Il aurait préféré trouver un petit être sournois au regard mauvais qu’il aurait pu haïr ou mépriser au premier coup d’œil. « Ne nous fions pas aux apparences, pense-t-il dans un accès de mesquinerie dont il tente d’ignorer la mauvaise foi, il est très possible que ce soit quand même un sale con. » Et cet espoir, qui devrait lui faire honte, le réconforte.
— Ma demande d’entrevue vous a sans doute inquiété, dit Dassot, en invitant Georges à s’asseoir après lui avoir présenté une main molle que celui-ci a serrée sans réticence ni plaisir.
— Étonné, tout au plus.
— J’irai droit au but. Vous connaissez ma femme ?
— Nous nous voyons de temps à autre.
Georges est tenté d’ajouter « en tout bien tout honneur » mais, craignant que la précision n’attire, alors même qu’elle viserait à la détourner, l’attention de Dassot sur un aspect de sa relation avec Marion qu’il pense, à tort ou à raison, devoir dissimuler, il s’abstient.
— Oui, c’est ce que j’ai remarqué.
Dassot joint les extrémités de ses doigts écartés devant sa bouche. Ses lèvres se pincent, ses sourcils se froncent, sa mine se fait soucieuse.
Comment la trouvez-vous ? demande-t-il après un moment de réflexion.
Il est très peu probable que la question puisse concerner l’apparence physique de Marion, sujet sur lequel Georges saurait pourtant se montrer intarissable et qu’il a bien souvent regretté de ne pouvoir aborder avec quiconque. L’ironie serait par trop cruelle que l’occasion lui en soit ainsi offerte par celui auprès duquel il peut précisément le moins s’épancher.
— Comment ça ? demande-t-il prudemment.
— Vous a-t-elle semblé nerveuse ou angoissée ces derniers temps ?
— Pas particulièrement.
— Vous a-t-elle parlé de quelque chose de bizarre ou d’inquiétant ?
— Non plus. Mais, à présent, c’est vous qui m’inquiétez.
Dassot fronce plus nettement les sourcils et pince plus fortement les lèvres jusqu’à leur donner la grotesque apparence d’un cloaque de gallinacé constipé.
— Il se passe une chose étrange à l’usine, dit-il.
Le ton est grave, la voix sourde et les mots ont été détachés pour donner à l’ensemble un caractère dramatique que Georges ne peut s’empêcher de trouver excessif. Non qu’il dispose du moindre élément lui permettant de juger de la gravité d’une situation dont il ignore encore tout, mais parce que, soudainement libéré de la crainte de voir son interlocuteur lui demander de justifier ses inavouables intentions à l’égard de sa femme, son esprit s’abandonne à une sérénité qui tend à tout relativiser.
— Étrange comment ? finit-il par demander.
— Je n’ai pas de preuve, mais je soupçonne la présence d’un espion dans les parages.
— Quel rapport avec Marion ?
Dassot est si concentré qu’il ne remarque pas l’extrême familiarité dont Georges fait preuve vis-à-vis de son épouse en l’appelant devant lui par son prénom.
— Je me demandais si elle avait remarqué quelque chose d’anormal.
— Pourquoi ne pas lui poser la question directement ?
— C’est que, je ne veux pas l’alarmer.
Georges est presque tenté de lui demander pourquoi sa propre femme serait venue lui confier, à lui, des informations sensibles sur l’usine au lieu d’en parler directement à celui qui se trouve être à la fois son mari et le directeur de l’entreprise en question.
— Vous comprenez, reprend Dassot, je n’ai rien de tangible. Mais il y a des choses troublantes. Des papiers déplacés, des tiroirs mal refermés, ce genre de détails. Peut-être que je suis trop suspicieux, que je vois le mal partout.
— On ne voit jamais que ce qu’on veut bien voir, commente Georges.
Dassot se lève pour sortir d’une boite posée sur son bureau, un cigare gros comme un bâton de dynamite qu’il allume sans prendre la peine d’en proposer un à son visiteur qui l’aurait de toute façon refusé.
— Pourquoi vous adresser à moi ? demande Georges.
— Les hommes commencent à se faire rares en ville.
Il souffle un nuage de fumée épaisse et écœurante.
— Et puis, je me suis dit que, lorsque vous portiez l’uniforme, vous avez dû rencontrer plus de boches que je n’en ai jamais vu moi-même, et que vous seriez sans doute bien placé pour repérer un espion.
Georges ne sait pas s’il doit se sentir embarrassé ou navré.
— Vous savez, dit-il en essayant d’être le moins discourtois possible, en tant que médecin, j’étais affecté dans des hôpitaux ou des camps médicaux. Je n’étais pas au front, ni en contact direct avec les Allemands. Alors des blessés, des éclopés, des morts, j’en ai vu beaucoup, c’est certain, mais des espions… Lorsque vous êtes face à un homme qui a les tripes à l’air, il est assez difficile de savoir au premier coup d’œil s’il s’agit d’un espion allemand ou d’un charpentier écossais.
Dassot l’écoute avec une attention réelle.
— Je crains de ne pas pouvoir vous être d’une grande aide, ajoute Georges qui attend désormais avec hâte la conclusion de cette pénible conversation.
— Je comprends, dit Dassot. Sans doute suis-je en train de m’inquiéter pour rien de toute façon.
Ils se lèvent en même temps.
— Vous n’imaginez pas ce que c’est que de diriger une usine d’armement en temps de guerre, dit Dassot en accompagnant Georges vers la porte.
— Je suppose que c’est effectivement beaucoup de travail. Le carnet de commandes doit être bien rempli.
— Bien sûr, les affaires sont florissantes, dit Dassot avec un naturel qui pourrait être touchant de naïveté s’il n’était pas écœurant de sottise. Mais je vous avoue que c’est aussi beaucoup de soucis. J’ai souvent du mal à m’endormir. Vous n’auriez pas un conseil à me donner à ce sujet.
— Vous pouvez essayer de compter les soldats, répond Georges.
Dassot, qui n’a manifestement pas perçu son cynisme induit, se montre plus interloqué que choqué par la suggestion.
— Il existe certains médicaments, si vous rencontrez vraiment de grosses difficultés.
Georges serre avec moins d’enthousiasme la main toujours aussi molle qui lui est tendue.
— Une chose encore, dit Dassot en renforçant sa prise. Mon épouse et moi-même aimerions beaucoup vous avoir à diner. Avec votre sœur et votre mère, bien sûr.
Dassot ne semble pas disposer à libérer les doigts de Georges avant d’avoir obtenu une réponse de sa part.
— Enfin, ajoute-t-il, si celle-ci n’y voit pas d’inconvénients.
Le choix du mot est si étonnant, l’intonation si chancelante, que, la rumeur qui a un temps agitée une partie non-négligeable de ses concitoyens lui revient subitement à l’esprit et Georges ne peut s’empêcher de se demander s’il n’est pas en présence de son demi-frère. Il le dévisage avec une insistance déplacée, tentant de reconnaître dans ses traits d’héréditaires ressemblances. « Il n’est pas possible que nous ayons quoi que ce soit en commun » pense-t-il alors que la brusque déformation de sa physionomie trahit sa volonté désespérée de se persuader lui-même qu’il ne saurait en être autrement. Surpris par l’effrayante métamorphose du docteur Vallon, Dassot ne peut éviter le relâchement de ses muscles lombricaux dont Georges tire profit pour dégager vivement sa main.
— Je ne manquerai pas de lui faire part de l’invitation, dit-il. Mais je dois vous dire que ma mère ne sort pratiquement jamais de chez elle.