Maman est morte
Georges n’a pas besoin d’inventer un prétexte pour échapper à l’invitation de Dassot. Quelques jours après sa visite à l’usine, d’une manière aussi subite qu’inattendue, sa mère meurt. Il la trouve un soir, en remontant de son cabinet, assise dans la bibliothèque. Avant même d’ouvrir la bouche pour annoncer son arrivée, il a déjà compris, et s’il s’approche d’elle, ce n’est pas pour vérifier son pressentiment, mais simplement pour ramasser le châle qu’elle a laissé glisser avec son dernier souffle. Puis il s’assoit et attend, sans réaliser bien entendu que la vie va continuer, ni mesurer tout à fait le poids prochain du manque. Il regarde le visage paisible d’Adèle, ses yeux fixes, sa bouche entrouverte. Un filet de sang qui a coulé de son nez dessine l’ombre d’une moustache au-dessus de sa lèvre. Georges observe l’accidentel postiche d’hémoglobine séchée avec attention. De sa place, à la faveur de l’obscurité qui gagne et en plissant les yeux, le visage de sa mère lui rappelle celui de Simon.
Arrivé à l’hôpital avec une plaie infectée, Simon Boulette avait éprouvé pour le docteur Vallon une immédiate sympathie. Ce lieutenant de vingt ans montrait, y compris dans les tristes circonstances qui l’avaient placé entre les mains de Georges, une confiance aveugle en l’humanité. « Un jour viendra, disait-il, où le militaire ne sera plus un outil de destruction mais, au contraire, un instrument de paix. » Il rêvait d’une troupe capable de parcourir le monde, non pour conquérir et détruire, mais pour aider et partager, une troupe de volontaires généreux en quelque sorte. « Et ils auront des casques à fleurs ? » se moquait Georges qui, considérant de prime abord que la candeur obstinée du jeune homme confinait à la crétinerie, était rapidement tombé sous le charme de son esprit enthousiaste. « Non, répondait Simon hilare, dans un premier temps ils seront roses ou bleus. » Lorsqu’il fut capable de se mettre debout, il insista pour céder son lit à d’autres et retourner auprès de ses camarades d’infortune. Georges ne le vit pas partir sans un pincement au cœur et lui promit de le contacter après la guerre. « Vous viendrez nous voir, avait dit Simon. Je vous présenterai Clémence. » Il avait sorti de sa poche la photographie d’une jeune femme assise sur une balançoire dont elle tenait les deux cordes entre ses doigts serrés, comme si elle espérait que quelqu’un la pousse avec vigueur. En attendant que le photographe, sans doute Simon lui-même, ait réglé son appareil, elle avait posé sa tempe juste au-dessus de sa main, et c’est dans cette posture abandonnée que les sels d’argent l’avaient immortalisée.
La ressemblance entre Adèle Vallon et Simon Boulette n’est pas, objectivement, aussi spectaculaire que Georges s’en laisse inconsciemment convaincre. Des morts, il en a vu déjà, souvent et de toutes sortes. Des corps asphyxiés, écrasés, troués, avec leurs têtes brinquebalantes, leurs visages figés pour toujours dans une expression de peur ou de douleur, leurs regards éteints fixés à jamais sur la nuit qui les drape. Depuis qu’il a découvert le cadavre de sa mère, des centaines de soldats ont été tués, et, au moment où ces pensées traversent son esprit, d’autres le sont également ou le seront incessamment. Quelle importance peut avoir le corps de cette vieille femme assise dans un fauteuil quand des milliers d’hommes périssent loin de chez eux et de ceux qui espèrent leur retour ? Georges ne se pose pas la question, ni aucune autre. Il pense seulement à Simon en regardant Adèle.
Le claquement de la porte d’entrée le sort de sa torpeur. Il se lève et, lorsqu’il arrive dans l’encadrement de la porte, Martha pose le pied sur la dernière marche de l’escalier.
— Tu m’as fait peur, dit-elle. Pourquoi restes-tu dans le noir ?
— C’est maman.
Comme Martha fond en larmes, Georges la rattrape dans ses bras et ils restent ainsi, debouts dans la pénombre.
— Où est-elle ?
D’un mouvement de tête, Georges désigne la pièce dans laquelle ils entrent ensemble. Martha va s’assoir près du corps qu’elle scrute en silence et Georges la rejoint sur le canapé pendant que la nuit tombe.
— Je l’ai vue il y a trois heures, pleine de vie, dit Martha.
Georges retient sa réplique immédiate.
— C’est souvent ce qui arrive aux gens qui vont bientôt mourir, finit-il par murmurer.
Martha pose ses coudes sur ses genoux et son visage dans ses mains.
— J’étais avec Jeanne dans la cuisine. Elle a poussé la porte et…
Des sanglots étouffent la fin de sa phrase.
— Ce n’est pas ta faute, dit Georges doucement. Tu n’as rien fait de mal.
Martha relève la tête brusquement.
— Pardon ?
— Je veux dire, ça n’a pas de rapport. C’est sans doute une rupture d’anévrisme.
— Quoi ?
— Une dilatation localisée de la paroi d’une artère qui finit par péter. C’est foudroyant, instantané et imprévisible.
— Oui, je sais ce qu’est une rupture d’anévrisme.
Georges cesse de comprendre et regarde sa sœur d’un air ahuri.
— Tu n’as quand même pas cru que je pensais être responsable de la mort de maman ?
Georges ne peut maîtriser le tremblement de sa lèvre inférieure.
— Euh je…, s’embrouille-t-il.
— Euh je quoi ? Le fait de me trouver dans la cuisine avec Jeanne, ça l’aurait tuée ?
— Non… Enfin… Je…
— Tu vas réussir à finir une phrase ou pas ?
Georges se sent plus que péteux.
— Maman connaissait Jeanne depuis des mois, dit Martha, et n’avait rien à redire au sujet de notre relation.
Georges baisse les yeux.
— Tu devrais essayer de maîtriser ton imagination, ajoute Martha d’une voix un peu moqueuse.
Ils restent un moment à se jauger du coin de l’œil.
— Disons que c’est l’émotion qui te fait délirer, conclut Martha.
Georges sourit mollement.
— Je vais la porter dans sa chambre, dit-il.
— Attends.
Martha fixe la silhouette de sa mère qui se détache dans la lueur argentée du clair de lune. Puis elle se lève, gratte une allumette pour enflammer la mèche d’une lampe à pétrole.
— Tu es tellement maladroit que, dans le noir, tu es fichu de te prendre les pieds dans le tapis.
Georges passe un bras autour des épaules de sa mère, l’autre sous ses genoux, la soulève délicatement et l’emporte.
Le lendemain, en revenant des pompes funèbres, Georges rencontre Dassot qui sort de l’usine au volant de sa voiture.
— Bonjour mon vieux, dit celui-ci en s’arrêtant à sa hauteur.
Georges le salue d’un hochement de tête.
— J’attends toujours votre réponse.
Le front de Georges se plisse.
— Pour mon invitation à diner, précise Dassot d’un air presqu’agacé.
— Bien sûr, marmonne Georges. Mais c’est…
Dassot le toise.
— C’est ma mère…
— Qu’est-ce qu’elle a votre mère ?
— Elle est morte, aboie Georges en relevant vivement le menton, comme par défi.
— Sapristi !
La situation devient pénible pour Dassot qui n’ose pas bouger et dont le regard exprime le désarroi de celui qui donnerait cher pour être, à l’instant présent, n’importe où mais ailleurs.
— Georges, s’écrie Marion.
Dés qu’elle a aperçu son ami par la fenêtre de son bureau, elle est descendue pour venir le trouver. Sans se soucier de la présence de son mari, elle le prend dans ses bras et pose ses lèvres sur sa joue. Nullement choqué par le comportement de son épouse, Dassot est au contraire soulagé que cette intervention inattendue lui donne l’occasion de s’échapper en douce.
— Martha m’a prévenu, dit Marion. Si tu as besoin de quoi que ce soit.
Georges pour l’heure n’a besoin de rien d’autre que de savourer le plaisir d’entendre Marion le tutoyer pour la première fois. Après qu’ils ont convenu de se retrouver en fin d’après-midi, ils se quittent. Marion le regarde s’éloigner et, lorsqu’il a tourné le coin de la rue, se décide à rentrer.
En arrivant à son cabinet, Georges a la surprise de découvrir, dans la salle d’attente, Jeanne qu’il invite à le suivre.
— Je suis désolée pour votre mère, dit Jeanne lorsque la porte est refermée.
Georges esquisse une grimace de gratitude.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
— Je ressens de très vives douleurs, dit Jeanne en posant la main sur son ventre.
— Au niveau de l’ombilic ?
— Plutôt dans la zone hypogastrique.
Inattendu mais nullement inapproprié, le mot surprend Georges.
— Quel genre de douleurs ?
— Des piqures. Comme si j’avais avalé un hérisson. Sans que je puisse l’anticiper, ça me lance affreusement, n’importe où et n’importe quand. J’ai l’impression que quelqu’un a fait un nœud avec mes intestins et le serre comme une brute.
— Depuis quand ?
— Le soir de l’avortement. J’ai pensé que c’était normal, mais ça fait presque deux mois et c’est de pire en pire.
— Vous prenez les médicaments que je vous ai prescrits ?
— Au début, ils me soulageaient un peu. À présent, ça ne fait plus effet.
Georges est très embarrassé. Il lit la souffrance de Jeanne sur son visage fatigué, comme doit le faire également Martha. Il sait comment il pourrait la dissiper mais, ne connaissant que trop bien les effets secondaires de sa potion, rechigne à y avoir recours.
Jeanne pâlit soudain, serre son ventre entre ses mains et se plie en deux.
— Vous avez une crise ? demande Georges qui connaît déjà la réponse.
La souffrante secoue la tête, les dents trop serrées pour pouvoir répondre.
Georges la soutient et l’accompagne jusqu’à la table d’auscultation sur laquelle il la fait s’allonger.
— Remontez votre manche, dit-il en ouvrant une armoire aux portes vitrées.
Il en sort une fiole qu’il débouche pour y plonger l’aiguille d’une seringue, puis serre un garrot autour du bras tremblant de Jeanne.
— Je vais vous faire une piqure, dit-il en frottant un coton imbibé d’alcool sur la veine gonflée.
Une seconde plus tard, le liquide blanchâtre se mélange au sang de Jeanne qui, les pommettes brûlantes et les yeux rougis, se détend peu à peu avant que son souffle ne s’apaise.
— Tout va bien. C’est fini, dit Georges en espérant que ça le soit vraiment.