chapitre 11

Maman est morte

Georges n’a pas besoin d’inventer un prétexte pour échapper à l’invitation de Dassot. Quelques jours après sa visite à l’usine, d’une manière aussi subite qu’inattendue, sa mère meurt. Il la trouve un soir, en remontant de son cabinet, assise dans la bibliothèque. Avant même d’ouvrir la bouche pour annoncer son arrivée, il a déjà compris, et s’il s’approche d’elle, ce n’est pas pour vérifier son pressentiment, mais simplement pour ramasser le châle qu’elle a laissé glisser avec son dernier souffle. Puis il s’assoit et attend, sans réaliser bien entendu que la vie va continuer, ni mesurer tout à fait le poids prochain du manque. Il regarde le visage paisible d’Adèle, ses yeux fixes, sa bouche entrouverte. Un filet de sang qui a coulé de son nez dessine l’ombre d’une moustache au-dessus de sa lèvre. Georges observe l’accidentel postiche d’hémoglobine séchée avec attention. De sa place, à la faveur de l’obscurité qui gagne et en plissant les yeux, le visage de sa mère lui rappelle celui de Simon.
Arrivé à l’hôpital avec une plaie infectée, Simon Boulette avait éprouvé pour le docteur Vallon une immédiate sympathie. Ce lieutenant de vingt ans montrait, y compris dans les tristes circonstances qui l’avaient placé entre les mains de Georges, une confiance aveugle en l’humanité. « Un jour viendra, disait-il, où le militaire ne sera plus un outil de destruction mais, au contraire, un instrument de paix. » Il rêvait d’une troupe capable de parcourir le monde, non pour conquérir et détruire, mais pour aider et partager, une troupe de volontaires généreux en quelque sorte. « Et ils auront des casques à fleurs ? » se moquait Georges qui, considérant de prime abord que la candeur obstinée du jeune homme confinait à la crétinerie, était rapidement tombé sous le charme de son esprit enthousiaste. « Non, répondait Simon hilare, dans un premier temps ils seront roses ou bleus. » Lorsqu’il fut capable de se mettre debout, il insista pour céder son lit à d’autres et retourner auprès de ses camarades d’infortune. Georges ne le vit pas partir sans un pincement au cœur et lui promit de le contacter après la guerre. « Vous viendrez nous voir, avait dit Simon. Je vous présenterai Clémence. » Il avait sorti de sa poche la photographie d’une jeune femme assise sur une balançoire dont elle tenait les deux cordes entre ses doigts serrés, comme si elle espérait que quelqu’un la pousse avec vigueur. En attendant que le photographe, sans doute Simon lui-même, ait réglé son appareil, elle avait posé sa tempe juste au-dessus de sa main, et c’est dans cette posture abandonnée que les sels d’argent l’avaient immortalisée.

La ressemblance entre Adèle Vallon et Simon Boulette n’est pas, objectivement, aussi spectaculaire que Georges s’en laisse inconsciemment convaincre. Des morts, il en a vu déjà, souvent et de toutes sortes. Des corps asphyxiés, écrasés, troués, avec leurs têtes brinquebalantes, leurs visages figés pour toujours dans une expression de peur ou de douleur, leurs regards éteints fixés à jamais sur la nuit qui les drape. Depuis qu’il a découvert le cadavre de sa mère, des centaines de soldats ont été tués, et, au moment où ces pensées traversent son esprit, d’autres le sont également ou le seront incessamment. Quelle importance peut avoir le corps de cette vieille femme assise dans un fauteuil quand des milliers d’hommes périssent loin de chez eux et de ceux qui espèrent leur retour ? Georges ne se pose pas la question, ni aucune autre. Il pense seulement à Simon en regardant Adèle.
Le claquement de la porte d’entrée le sort de sa torpeur. Il se lève et, lorsqu’il arrive dans l’encadrement de la porte, Martha pose le pied sur la dernière marche de l’escalier.
— Tu m’as fait peur, dit-elle. Pourquoi restes-tu dans le noir ?
— C’est maman.
Comme Martha fond en larmes, Georges la rattrape dans ses bras et ils restent ainsi, debouts dans la pénombre.
— Où est-elle ?
D’un mouvement de tête, Georges désigne la pièce dans laquelle ils entrent ensemble. Martha va s’assoir près du corps qu’elle scrute en silence et Georges la rejoint sur le canapé pendant que la nuit tombe.
— Je l’ai vue il y a trois heures, pleine de vie, dit Martha.
Georges retient sa réplique immédiate.
— C’est souvent ce qui arrive aux gens qui vont bientôt mourir, finit-il par murmurer.
Martha pose ses coudes sur ses genoux et son visage dans ses mains.
— J’étais avec Jeanne dans la cuisine. Elle a poussé la porte et…
Des sanglots étouffent la fin de sa phrase.
— Ce n’est pas ta faute, dit Georges doucement. Tu n’as rien fait de mal.
Martha relève la tête brusquement.
— Pardon ?