chapitre 2

Au pied du sapin

Le voyage se fit en silence. La lieutenante Stern, dont l’état d’excitation ne sembla pas vouloir s’apaiser, y compris quand elle eut pris place au volant de la jeep, tenta bien, à plusieurs reprises, de relancer la conversation mais la mine soucieuse de la professeure Dalembert, plus encore que son mutisme résolu, avait fini par la décourager.
— Nous ne pouvons pas aller plus loin, dit-elle avant de serrer le frein à mains. Il faut continuer à pied.
La professeure descendit du véhicule pour suivre l’officière qui s’avançait entre les arbres. Rapidement, le terrain escarpé devint abrupt. Le grondement lointain d’un torrent se mêla progressivement aux chants des oiseaux tandis que les deux femmes avançaient d’un pas rapide dans un épais tapis de feuilles, de brindilles et de mousse assemblés. Malgré son âge, la professeure Dalembert suivait sans difficulté sa jeune guide qui, ouvrant la voie, prenait soin d’adapter sa cadence à celle de sa compagne et privilégiait les passages aisément accessibles à une marcheuse peu entraînée, tout en veillant à retenir les branches qui risquaient de griffer une joue ou à repousser les pierres sur lesquelles aurait pu se tordre une cheville. Après un quart d’heure de marche, le quatrième escadron des forces spéciales leur apparut au détour d’un bosquet. Une dizaine de soldates, armes en joue, faisaient cercle autour d’un imposant sapin dont elles visaient les branches hautes, pendant que la capitaine MacFritell tenait contre sa bouche un mégaphone qu’elle pointait dans la même direction.
— Descendez !
L’ordre eut beau raisonner dans le vallon et ricocher contre les blocs de granit dressés au milieu des fougères, les branches du grand arbre restèrent immobiles.
— Ce n’est même pas prouvé qu’elle comprenne ce que tu lui dis, ta bestiole.
La caporale Irina Tetonov s’était approchée dans le dos de sa supérieure et, le cou tendu en avant, tentait de localiser le monstre des bois au milieu des épines et des pommes de pins.
Maureen MacFritell lui lança un regard dans lequel une soudaine lassitude était sur le point de remplacer un agacement profond.
— Je ne t’ai pas ordonné à plusieurs reprises de reculer ?
Irina Tetonov ignora ostensiblement la question qui, du reste, n’attendait pas vraiment de réponse.
— Je peux aller la chercher moi, si tu veux, proposa-t-elle en trépignant d’impatience. Elle ne me fait pas peur. En plus je suis super forte pour grimper aux arbres. Lorsque j’étais petite, ma mère m’appelait Cheeta, pour rigoler.
L’impassibilité du visage de Maureen pouvait laisser supposer qu’elle n’avait pas compris à quoi il était fait référence.
— Cheeta, la chimpanzée qui accompagne Jane dans la jungle, précisa Irina. Tu n’as jamais vu le film ?
à l’évidence, le moment n’était pas propice à une discussion sur la jungle ni sur le cinéma. Irina, qui ne pouvait l’ignorer, n’avait abordé le sujet que pour tenter de faire diversion.
— J’y vais ou pas ? insista-t-elle.
— Je t’ai déjà répondu. Tu étais là lorsque nous en avons parlé toutes ensembles, non ? Ou bien c’était au moment où tu t’es mise à courir derrière un papillon ?
— C’était une libellule, rectifia Irina. Une libellule avec des yeux rouges.
— Quand ce sera ton tour d’être capitaine, poursuivit Maureen sans prendre la peine de simuler ne serait-ce que l’esquisse d’un semblant d’intérêt pour les considérations entomologiques de son interlocutrice, tu feras comme tu veux. Pour le moment, je te demande de rejoindre le groupe.
Irina, déçue, s’éloigna en bougonnant et la capitaine MacFritell releva son porte-voix.
— Si vous me comprenez, faites bouger les branches.
Bien que le ton fût d’une remarquable fermeté, une oreille avertie aurait pu deviner dans les écarts de rythme presqu’imperceptibles du phrasé l’expression d’une inquiétude diffuse. Son devoir, l’officière de garde le savait pertinemment, l’obligeait à tenter par tous les moyens d’appréhender un fugitif, quel qu’il soit, lorsqu’il était avéré qu’il constituait une potentielle menace pour la communauté ou pour lui-même. La personnalité du monstre des bois et l’importance particulière qu’il avait prise, depuis des années, du fait même de son invisibilité, dans leurs vies à toutes, l’empêchait de se défaire tout à fait de l’angoisse qu’elle ressentait à l’idée que celui-ci puisse effectivement finir par se rendre. Comme ses camarades, elle avait été formée, entre autres, pour interpeller voire immobiliser un individu et, même si elle n’avait jamais eu l’occasion de mettre ses connaissances théoriques en pratique, elle se sentait tout à fait capable de le faire. Ce qu’elle ignorait, et pour cause, c’était la façon dont elle parviendrait à composer avec le poids des fantasmes collectifs qu’elle sentait, à cet instant et plus que jamais, peser sur ses épaules. Lorsqu’elle reconnut la silhouette de la professeure Dalembert qui approchait dans sa direction, elle se sentit donc soulagée. Ce n’est que pour donner le change auprès de la petite troupe placée sous sa responsabilité qu’elle usa une fois encore de son mégaphone.
— Ceci est un ultimatum : descendez !
L’injonction, elle en avait conscience, était assez stupide mais au moins lui permettait-elle de gagner quelques précieuses secondes, le temps que la professeure soit suffisamment proche d’elle pour poser la main sur son épaule. Feignant la surprise, elle se retourna vivement et lui adressa un salut militaire.
— Je m’en occupe, dit Marion Dalembert sans laisser à l’officière le temps d’ouvrir la bouche.
— Prenez garde professeure, dit la lieutenante Stern en la regardant avancer vers le sapin. C’est peut-être dangereux.
— Je ne pense pas, répondit la professeure sans se retourner.
Arrivée au pied de l’arbre, elle leva la tête vers son sommet, mais la bête traquée était montée trop haut pour qu’elle parvienne à l’apercevoir.
— C’est moi, dit-elle sans forcer la voix. C’est Marion.
Le silence devint écrasant. Soudainement, le clapotis lancinant du fleuve sembla s’interrompre tandis que les oiseaux suspendaient leurs chants jusque-là nourris. Le vent lui-même renonça un instant à faire bruisser la forêt.
Puis, les branches du sapin se mirent à trembler et quelques secondes suffirent à la créature, dont l’agilité témoignait d’une longue habitude de la vie sauvage, pour mettre pied à terre.
Force est d’admettre que l’évocation d’un monstre des bois impose d’ordinaire les images inévitables du folklore tératologique, riche en museaux baveux, en pilosités touffues et en grognements bestiaux. Or, ce qui se présenta aux yeux du quatrième escadron des forces spéciales, mené par la capitaine Maureen MacFritell, et, plus lointainement, à ceux du groupe d’intervention de la lieutenante Emily Stern, était un être, certes fort mal coiffé et d’une propreté objectivement discutable, mais d’apparence irréfutablement humaine. La surprise des jeunes femmes, mais peut être également, pour certaines d’entre elles, la déception, fut considérable lorsqu’elles découvrirent que le monstre des bois n’avait précisément rien de monstrueux. Ses vêtements étaient parsemés de traces d’herbe et de terre, sans pour autant que leur degré d’usure soit suffisant pour en faire les haillons qui constituent l’habituelle panoplie du naufragé. Ses cheveux, longs et emmêlés, entouraient un visage creusé à la peau brunie par le soleil, au milieu duquel roulaient des yeux très clairs qu’il plongeait dans ceux de Marion Dalembert.
— Alors, dit celle-ci, c’est fini ?
Pour toute réponse, la créature esquissa une sorte de sourire qui, en d’autres circonstances, aurait pu être qualifié de béat, mais n’exprimait présentement qu’un mélange à parts égales de résignation et d’apaisement.
— Tu aurais pu me prévenir quand même, continua Marion sur un ton plus attristé que réprobateur.
Autour d’eux, les soldates s’étaient figées dans la posture d’un garde à vous improvisé et approximatif. Elles n’avaient pas peur, car ce sentiment leur était étranger, ayant grandies dans un environnement où la crainte de l’inconnu pas plus que celle de l’autorité n’avaient jamais été utilisées comme outils de soumission éducatifs. Elles étaient intriguées, désorientées, confuses, perplexes, incrédules peut-être pour certaines. Mais apeurées, aucunement. La platitude totale du torse de la créature, plus que la foisonnante accumulation pileuse qui couvrait son menton, les sidérait véritablement. Impuissantes à comprendre exactement ce qui se jouait sous leurs yeux, elles en devinaient cependant l’importance au point que, avant même d’en avoir reçu l‘ordre, elles avaient baissé leurs fusils hypodermiques pour s’abandonner totalement à leur exploratoire curiosité. Même Irina Tetonov, d’un naturel entreprenant voire agité, restait comme pétrifiée, incapable de détacher son regard de la créature des bois. Seules la lieutenante Stern et la capitaine MacFritell finirent par s’approcher d’une semblable démarche, lente, presqu’hésitante, qui, plus que d’un excès de prudence, témoignait du trouble qui les avait envahies, elles aussi, lorsqu’elles s’étaient laissé emporter par la solennité de cet instant qu’elles pressentaient historique.
— Vous le connaissez ? demanda Emily Stern qui avait entendu les mots de la professeure.
Celle-ci ne répondit pas. Alors Emily se tourna vers Maureen, cherchant du regard, un soutien ou une approbation dont elle n’avait pas vraiment besoin. Sans se concerter, les deux jeunes femmes tendirent en même temps le bras vers leur prisonnier, impassible, et posèrent chacune une main sur l’une des ses épaules, touchant pour la première fois de leur vie le corps d’un homme.
— Suivez nous, murmura la capitaine MacFritell.
Il ne leur opposa aucune résistance et, encadré par les deux militaires, se mit en marche dans la direction qu’elles lui indiquèrent, vers une foule de têtes dodelinantes, aux yeux écarquillés par l’étonnement et l’excitation, d’où s’éleva bientôt un crépitement croissant de murmures.
— Tu es une bête curieuse, dit Marion Dalembert qui était restée aussi près du captif qu’elle le pouvait sans gêner la manœuvre des officières. Il faut les comprendre, elles n’ont jamais vu quelqu’un de ton genre en chair et en os.
— Non mais sérieux, professeure, vous le connaissez ou quoi ? insista Emily Stern.
— N’ayez crainte, lui répondit Marion Dalembert, ignorant de nouveau la question. Vous ne courez aucun danger. Il ne nous fera aucun mal. Essayons de ne pas lui en faire non plus.
Puis, se tournant vers le prisonnier, elle ajouta : « Il va falloir que tu leur raconte ton histoire. »
— Notre histoire, rectifia l’homme. Notre histoire à tous.