chapitre 3

Le bal des éclopés

Notre histoire commence à la fin du mois de mai 1917, dans un hôpital de campagne, alors que la première guerre mondiale a déjà fait plusieurs centaines de milliers de morts de toutes nationalités. Au centre du campement, un vaste barnum abritant une cinquantaine de lits sur lesquels s’agitent des soldats estropiés est accolé à un bloc opératoire ouvert aux quatre vents où des médecins engoncés dans des blouses sanglantes pratiquent, à tour de bras, des amputations en série. Tout autour s’alignent les dortoirs, la cantine, les sanitaires et la morgue. Plus à l’écart, une caravane aux parois ondulées sert de logement au colonel Brûlard, médecin-chef responsable du camp.
— Nivelle en a une énorme, dit le général De Boulle en sortant du véhicule.
— Une énorme ? bredouille Brûlard qui marche dans ses pas. Une énorme quoi ?
— Caravane.
— Oui, d’accord. Spacieuse, vous voulez dire ?
— C’est ça : énorme. Un modèle suédois des plus étonnants que j’ai eu l’occasion de visiter, lors d’un déplacement du côté de Verdun. Confortable, spacieuse et une isolation parfaite, avec ça. Dans le cabinet de toilette, c’est à peine si je percevais le bruit des bombardements.
— Une Inkievär ?
— Non, une Sjörstrük. Et la vôtre ?
— Vous allez rire, prévient Brûlard. Elle a été fabriquée à Munich.
Il serait exagéré d’affirmer qu’à cet instant, le général De Boulle donne l’impression d’être tenté par la franche hilarité. Son visage, dont les reliefs arides témoignent d’un esprit peu enclin à la fantaisie, semble cependant se détendre imperceptiblement tandis qu’un effarement notable éclaire son regard perçant.
— Bigre, commente-t-il. Il faut admettre qu’ils sont forts, ces boches.
— Si je ne craignais d’être soupçonné de sympathie avec l’ennemi, risque Brûlard, je dirais que ce sont les meilleurs.
— En matière de caravanes, bien sûr, précise De Boulle d’un ton cassant.
— Bien sûr, acquiesce Brûlard avec empressement, tandis que de minuscules gouttes de sueur commencent à humecter la lisière de son képi.
Une bourrasque glaciale met fin à cette édifiante conversation au moment où les deux hommes arrivent près d’un officier en blouse blanche qui se raidit dans un irréprochable garde-à-vous.
— Tout est prêt pour l’inspection ? interroge Brûlard.
— Oui mon colonel, jappe le lieutenant Mangel.
Selon l’ordre établi par la hiérarchie militaire, le trio pénètre à la queue leu leu sous la tente où une dizaine d’infirmières et un médecin aux traits tirés s’activent en silence, zigzaguant au milieu du ballet incessant des brancardiers pour se pencher sur des mutilés hagards et gémissants. Les plus vaillants de ceux-ci râlent en sourdine, les mains tremblantes et le regard vide. Les autres usent le peu de force qu’il leur reste à griffer leur couverture râpeuse de leurs ongles crasseux, et, malgré l’énergie déployée par les infirmières qui, passant d’un lit à l’autre, s’obstinent à changer un pansement inutile ou à administrer un calmant inefficace, finissent invariablement par mourir en sursaut.
— Effectifs ? demande De Boulle.
— Quarante-huit, mon général.
— Mortalité ?
— Deux tiers.
— Taux de retour ?
— Dix pour cent.
— Délai ?
— Deux semaines, en moyenne.
— Trop long. La place d’un soldat est au combat. Pas à l’infirmerie.
Pendant cet échange, De Boulle a observé les moribonds qui, autour de lui, offrent un catalogue quasi exhaustif de toutes les blessures, fractures et meurtrissures se pouvant imaginer. Ceux qui conservent leurs quatre membres ont bien souvent une partie du visage arraché, ou bien les intestins à l’air, ou bien le fémur apparent, ou encore, pour les moins chanceux, tout cela à la fois.
— Redoutablement efficaces les obus allemands, commente l’officier supérieur. Ils ne sont pas doués que pour les caravanes, les bougres.
N’étant pas absolument certain de l’intention humoristique de cette remarque, Brûlard ravale le gloussement qui lui monte aux lèvres.
De Boulle arrive alors devant le lit d’un blessé qui sert contre son flanc un pansement dégoulinant. Malgré l’extrême pâleur de son visage défait par la douleur, l’homme n’en est pas moins conscient.
— Quel régiment ?
— Cinquième d’infanterie, mon général, hoquète le blessé.
— Éclat d’obus ?
— Baïonnette, mon général.
— En donnant l’assaut ou en le repoussant ?
— Ni l’un ni l’autre, mon général. C’est Boulit qui a fait tomber son fusil, en sortant du petit coin.
— Boulit ?
— Le caporal Boulit, mon général.
— Nous avons déjà bien assez de nos ennemis, commente De Boulle. Si nous commençons à nous massacrer entre nous…
Puis il ponctue sa remarque d’une sorte de ricanement caverneux auquel les deux officiers qui l’accompagnent font immédiatement écho.
— Il ne m’a pas l’air bien doué votre Boulit. À moins que ce ne soit un saboteur.
Pensant avoir affaire à un nouveau trait d’esprit, le lieutenant Mangel s’esclaffe bruyamment mais brièvement. Lorsqu’il constate, d’une part, qu’il est le seul à rire, et, de l’autre, que ses supérieurs l’observent avec des mines exprimant de manière assez éloquente un mélange d’étonnement et de consternation, son allégresse s’étouffe subitement en un couinement gêné qui lui redescend dans la gorge comme une glaire.
— Savez-vous, précise De Boulle, qui n’est évidemment pas homme à plaisanter avec les questions de sabotage, que certains soldats se mutilent eux-mêmes pour tenter d’échapper au combat ?
— Ce sont des traitres ! s’emporte Brûlard.
— D’ignobles félons ! renchérit Mangel.
Chacun a cru bon d’appuyer son indignation par un haussement de ton soudain qui fait se retourner les infirmières et les quelques malades qui ont encore la force de bouger la tête.
— Vous n’êtes pas de cette espèce j’espère ? gronde De Boulle en s’adressant au blessé.
Avant que l’homme, plus pâle encore, si cela est possible, qu’au début de l’interrogatoire, n’ait eu le temps de répondre, un médecin, s’approchant du lit, prend la parole à sa place.
— Cet homme a besoin de repos, mon général.
— Vous êtes ? interroge De Boulle, surpris par l’intervention inopinée.
— Lieutenant Vallon, répond le médecin en faisant mine de le saluer.
— Puisque votre patient ne peut, d’après vous, s’exprimer, peut être allez-vous nous donner votre avis sur sa blessure ? Accident ou automutilation ?
— Il ne m’est pas possible de répondre à cette question. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il s’agit d’une entaille par arme blanche, que le poumon droit est touché et que si je ne parviens pas à stopper l’hémorragie, ce malheureux n’en a plus pour longtemps.
— Quel militaire fait passer un simple soldat avant un général ? s’indigne Mangel qui ne rate que rarement une occasion de fayoter auprès d’un officier supérieur dont il tire manifestement fierté d’être le laquais.
— Je suis médecin avant d’être militaire, réplique Vallon sans parvenir à contenir tout à fait son agacement.
Alors que le visage de Mangel s’empourpre, celui de Brûlard se décompose.
— Et bien dans ce cas, nous vous laissons travailler, tranche De Boulle d’une voix aigre qui se veut posée mais dont le timbre trahit une incontestable irritation.
— Voilà un cas intéressant, dit prestement Brûlard en s’approchant du lit voisin sur lequel git une forme dont l’apparence générale évoque assez bien la momie. C’est vous qui vous en êtes occupé je crois, lieutenant Mangel ?
— Affirmatif, braille Mangel qui sent son heure de gloire venir.
Au comble de l’excitation, il se met à expliquer, avec force détails, comment le soldat en question, touché de plein fouet par un obus, a laissé ses deux jambes dans la boue, ainsi que la moitié de son bras droit, un tiers du gauche, et une partie non négligeable de son cou.
— Autant vous dire qu’à son arrivée, il était dans un état qu’il n’est pas excessif de qualifier de critique. Mais le plus intéressant, c’est qu’il présentait une telle variété de plaies que cela m’a permis d’expérimenter toutes sortes de sutures.
— La chirurgie française, c’est indéniable, fait des progrès considérables depuis quelques mois, commente Brûlard. Ce pauvre garçon ne sait pas quel service il rend à la science.
Pendant l’exposé de Mangel, le pauvre garçon en question est resté parfaitement immobile et totalement muet. Le général De Boulle se tourne alors vers lui et dans un geste d’une emphase singulière porte ses doigts tendus au bord de son couvre-chef étoilé.
— Mon brave, il n’est pas de petit sacrifice lorsqu’il s’agit de servir la France.
Quelques interminables secondes passent pendant lesquelles le général tient la position, attendant de la part du soldat, ou de ce qu’il en reste, une manifestation de fierté qui ne vient pas. Sans détourner la tête, il cherche du coin de l’œil le soutien de Brûlard. Figé dans la même posture, celui-ci semble exprimer une certaine perplexité quant à l’issue d’une situation qui commence à devenir embarrassante.
— Vous croyez qu’il nous entend ? murmure De Boulle entre ses dents.
— Je ne puis l’affirmer, mon général, répond Brûlard de la même façon.
— Je doute fort que ce soit le cas, intervient Vallon qui, à quelques mètres, a assisté à la scène.
— Il dort ? demande De Boulle.
— Non. Il est mort depuis une dizaine d’heures.
— Fichtre, commente le général, faisant preuve d’un à propos étourdissant.
Chacun est bien content de passer aux lits suivants devant lesquels les échanges d’informations sont, tout autant que les commentaires suscités, des plus concis. Jusqu’à la fin de la visite, le général De Boulle ne cesse de chercher Vallon du regard tandis que celui-ci, parfaitement indifférent à sa présence, s’obstine à porter secours aux malades et assistance aux infirmières.
— Ce lieutenant, finit par dire De Boulle en faisant un mouvement du menton en direction du médecin, depuis combien de temps est-il affecté ici ?
— Vallon ? Six mois.
— États de service ?
— C’est un bon médecin mais…
Le colonel Brûlard marque un temps une feinte perplexité.
— Mais ?
— Un idéaliste.
— Un idéaliste ? Vous voulez dire une forte tête ?
Brûlard, craignant sans doute qu’une confirmation verbale ne soit par trop engageante, se contente d’opiner du bonnet.
— Bien, dit De Boulle. J’aime les fortes têtes.
— Vous allez le punir ? demande Mangel avec une lueur de sadique jalousie mesquine dans les yeux.
— Mieux que ça. Je vais lui donner une mission.