Quatre balles dans le dos
— Lieutenant Vallon ?
Prévenu par la garde quelques instants plus tôt, le sergent Martinet s’approche du véhicule qui s’est immobilisé au bout du chemin cabossé et, présentant à la portière son visage rougi par un froid mordant, en salue le passager. Celui-ci lui répond d’un hochement de tête affirmatif.
— Je peux voir votre ordre de mission, mon lieutenant ?
Sans dire un mot, Vallon tire de sa poche un papier froissé qu’il tend au sergent.
— Désolé mon lieutenant, dit Martinet après avoir consulté le document, mais avec les espions allemands qui traînent dans les parages, nous sommes obligés d’être prudents.
— Pas de problème, sergent. Vous ne faites qu’appliquer les ordres, répond laconiquement Vallon tout en se demandant quel espion allemand pourrait être assez stupide pour tenter d’infiltrer une position ennemie par l’entrée principale, en plein jour et dans une voiture avec chauffeur.
— Je vous conduis au capitaine Ordine.
Vallon attrape sa sacoche avant de descendre du véhicule et de suivre le sergent Martinet qui s’éloigne déjà. Les deux hommes passent devant des soldats frigorifiés, tenant un poste de garde dérisoire au milieu d’un paysage désolé, pour suivre un chemin de boue grasse qui s’enfonce dans le sol en une incommode pente. À son extrémité, l’étroit passage débouche à angle droit sur une tranchée profonde dans laquelle, poursuivant leur marche silencieuse, ils disparaissent tout à fait. Plus loin, un groupe de soldats, assis de part et d’autre du boyau sur des bancs instables, le dos vouté, la tête enfoncée dans les épaules, les bras croisés sur leurs fusils boueux, font, pour partager à quatre, un mégot presqu’éteint, de lents gestes tremblants dans un silence pesant. Au signe de tête que Martinet leur adresse, ils ne répondent pas plus qu’au salut prononcé à mi-voix par Vallon. Plus loin encore, un sous-officier grimpé au sommet d’une échelle scrute l’horizon avec des jumelles, tandis qu’un soldat, resté au sol pour assurer la stabilité de l’installation, attend, le cou tordu et la bouche entrouverte, des informations qui ne viennent pas.
— Ordine est là ? demande Martinet.
Sans même attendre la réponse, le sergent se tourne brusquement vers Vallon, les yeux écarquillés et le menton grelottant.
— Je veux dire, le capitaine Ordine, bafouille-t-il.
Vallon reste impassible. Il ne sait pas très bien s’il doit se sentir vexé que l’on puisse ainsi lui prêter a priori un attachement inconditionnel aux conventions militaires, ou dépité d’assister à une telle démonstration de soumission volontaire. Feignant l’indifférence, il se contente de fixer un rat qui, à quelques mètres dans la tranchée, accapare désormais toute son attention. Martinet se retourne alors vers le soldat qui l’observe d’un air hébété.
— Le capitaine Ordine, il est là ou pas ? répète-t-il.
Bien que rien, dans son attitude, ne laisse supposer qu’il puisse ne pas avoir entendu ou compris la question, le soldat ne répond pas. Ses yeux, brûlés de fatigue, quittent le visage de Martinet pour trouver celui de Vallon qu’ils traversent comme un spectre, avant d’aller se perdre dans le néant, tandis que sa lèvre inférieure forme un bourrelet luisant et rose au milieu de sa barbe hirsute. Peu habitué à ce type de manifestations, Vallon s’interroge sur l’interprétation qu’il convient d’en faire alors que Martinet, qui semble avoir compris le message caché dans la moue disgracieuse, s’approche d’une porte sur laquelle les mots « Poste de commandement » ont été tracés avec application.
— Si t’en sais rien t’as qu’à juste le dire, bougonne Martinet en frappant.
« La seule raison pour laquelle nous n’avons pas encore perdue la guerre, pense Vallon, c’est sans doute parce qu’en face ils doivent être dans le même état. »
— On dirait que ça commence à bouger par-là, dit le sous-officier du haut de son échelle.
La tête du soldat pivote de nouveau.
— De quoi ? bougonne-t-il.
— Entrez ! ordonne une voix ferme à travers la porte.
Martinet se courbe pour pénétrer dans la pièce où, assis derrière un bureau, un officier ne prend pas même la peine de lever les yeux vers lui.
— Le lieutenant Vallon est arrivé, mon capitaine, annonce Martinet au garde à vous.
Le regard du capitaine Ordine évite naturellement le sous-officier pour venir se poser sur Vallon, resté sur le pas de la porte.
— Approchez, ordonne-t-il.
Docile et bien dressé, Martinet fait un pas en avant.
— Mais non, pas vous, grogne Ordine. Vous !
Pour discret qu’il soit, le sourire moqueur de Vallon n’a pas échappé au capitaine qui se lève et contourne son bureau, mettant dans chacun de ses gestes la martiale fermeté à même de restaurer une autorité qu’il croit menacée par le stupide malentendu.
— Sortez, aboie-t-il au visage du sergent qui paie l’insolence supposée de Vallon.
Penaud mais soulagé, Martinet s’exécute.
— Vous avez fait bon voyage ? ricane Ordine. Je suppose que vous connaissez les raisons de votre présence ici.
— Examiner un blessé qui n’est pas transportable.
— Mais pas n’importe quel blessé, ajoute Ordine en quittant la pièce. Suivez-moi.
Dans la tranchée, rien ne semble avoir bougé.
— Je ne sais pas ce qu’ils préparent, dit le sous-officier les yeux collés à ses jumelles, mais en tous cas, ça bouge.
Le cou toujours tordu et la bouche encore entrouverte, le soldat qui l’observe depuis le sol reçoit ces informations sans réagir.
Ordine marche à grandes enjambées jusqu’à une porte, marquée d’une croix rouge inscrite dans un carré qui a dû, à une lointaine époque, être blanc. Vallon le suit à l’intérieur de la pièce, presqu’entièrement plongée dans l’obscurité, à l’entrée de laquelle un infirmier se lève brusquement, abandonnant une partie de solitaire entamée à la lueur d’une bougie, pour saluer l’officier qui l’ignore ostensiblement.
Ordine s’avance vers le fond de l’infirmerie où ont été alignés trois lits de camp.
— Toujours vivant ? demande-t-il.
— Il l’était il y a une heure, mon capitaine, répond l’infirmier.
Avant même d’en avoir reçu l’ordre, Vallon s’est approché du seul lit occupé, sur lequel il se penche prudemment lorsque l’ampoule pendue au plafond s’allume subitement.
— Aaaaaaaaaaaaaaah, s’exclame l’infirmier.
Son enthousiasme, de courte durée, ne résiste pas au regard dédaigneux que lui jette Ordine en lui ordonnant de sortir.
Recroquevillé sous une couverture humide, un jeune-homme à peine lucide grelotte en gémissant, les yeux plissés par le retour inattendu et brutal de la lumière électrique. Vallon s’accroupit près de lui et entrouvre son uniforme tâché de sang pour découvrir un torse bleuit par le froid, sanglé dans un bandage sommaire, maladroitement posé par des mains inexpérimentées. Après avoir écarté avec précaution le pansement souillé pour examiner les blessures, le médecin se redresse.
— Cet homme a reçu quatre balles dans les poumons, dit-il, perplexe. Le plus surprenant est qu’elles semblent lui avoir été tirées dans le dos.
— Vous pouvez le soigner ? demande Ordine qui, assis sur le coin de la table, a allumé une cigarette.
— Non. Au mieux je peux soulager sa douleur en attendant qu’il…
Vallon ne termine pas sa phrase mais chacun, dans la pièce, y compris le blessé lui-même dont le niveau de conscience est pourtant extrêmement altéré, peut en deviner la conclusion.
— Combien de temps lui reste-t-il ? demande Ordine d’un ton détaché.
— Impossible à dire avec exactitude, répond Vallon qui a tiré de sa sacoche une fiole remplie d’un liquide blanchâtre dans lequel il plonge l’aiguille d’une seringue.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Un calmant.
Vallon plante l’aiguille dans le bras du blessé, qui n’a pas même la force de sursauter.
— Le principal, dit Ordine, c’est qu’il soit encore vivant demain matin.
— Je ne peux pas le certifier. Mais si vous comptiez l’évacuer, ce ne sera pas possible.
— L’évacuer ? Non.
— Si c’est pour le renvoyer au combat, ironise Vallon, ce ne sera pas possible non plus.
— C’est juste pour le fusiller.
Le médecin n’est pas sûr d’avoir bien compris.
— Le fusiller ?
Il ne sait pas encore s’il s’agit d’une plaisanterie de mauvais goût ou d’une provocation dont il peine à comprendre la finalité.
— C’est un traître, déclare Ordine froidement. Alors que nous donnions l’assaut, il a délibérément, malgré mes ordres, rebrousser chemin, indifférent au sort de ses camarades qui tombaient autour de lui comme des mouches. Il aurait sans doute couru se planquer dans la tranchée si je ne l’avais pas arrêté.
— C’est vous qui lui avez tiré dessus ?
— Oui.
— Dans le dos ?
— Évidemment dans le dos, il était en train de fuir. C’est le sort infamant auquel s’exposent les traîtres de son espèce.
À l’extérieur, des détonations commencent à se faire entendre.
Ordine, s’interrompant, détourne imperceptiblement les yeux.
— Ils remettent ça, murmure-t-il sans émotion particulière.
— Je ne comprends pas, dit Vallon, vous me demandez de le soigner aujourd’hui pour pouvoir l’exécuter demain. Pourquoi ne pas l’avoir tué vous-même lorsque vous en aviez l’occasion ?
— Nous sommes des militaires, gronde Ordine, outré que ce genre de questions puisse lui être posé, pas des barbares. Il y a des règles, même pour les traîtres. La règle en l’occurrence est de les juger, de les condamner puis de les passer par les armes.
— Traître, s’emporte Vallon alors que les bombardements s’intensifient, vous n’avez que ce mot à la bouche. Tenter d’échapper à la mort ne constitue pas une traîtrise.
— Celui qui refuse de servir sa patrie est un traître.
Une explosion plus puissante fait vaciller la lumière de l’ampoule et se lézarder le plafond.
— En quoi sert-on sa patrie lorsqu’on applique bêtement les ordres aberrants d’officiers irresponsables, confortablement installés dans des salons protégés du front par des dizaines de kilomètres ?
— Ce genre de propos est indigne d’un officier ! hurle Ordine. Ce sont ceux d’un misérable traître !
Il porte la main à l’étui de pistolet accroché à sa ceinture mais avant qu’il n’ait eu le temps de sortir l’arme dans l’intention vraisemblable de la pointer sur le médecin, une formidable déflagration fait voler en éclats les murs de la pièce, ensevelissant Vallon, qui s’évanouit immédiatement, sous un monceau de terre humide et de métal déchiqueté.