Le miraculé désabusé
Dans un coin de verdure où chante une rivière, un soldat avachi à l’ombre d’un pommier, sur les branches duquel un dodu félin roux laisse onduler sa queue, sommeille à poings fermés, tandis qu’un cavalier, surgissant de nulle part fait trotter sa monture sur l’herbe bleue du val.
— Nom de dieu, beugle le général Pétain, vous vous foutez de ma gueule ou quoi !?
Sorti de sa sieste en sursaut, le mol endormi se redresse lentement et tente d’identifier le braillard qui s’avance à contre-jour.
— ‘Mande pardon, lâche-t-il en se grattant l’arrière du crâne.
— Non mais ça c’est la meilleure, rugit Pétain. J’en ai déjà vu des foutus tire-au-flanc, mais là ça dépasse les bornes !
Le visage de Pétain s’empourpre progressivement tandis que des jets de vapeur lui sortent par les oreilles. Posant un poing serré sur sa hanche sertie d’un tutu tricolore, et cramponnant de l’autre le manche à balais passé entre ses cuisses, il se met à proférer de terribles menaces à l’encontre « des planqués à couilles molles ».
— Je ne vous permets pas, s’indigne Vallon.
— Ce n’est pas à toi que je parle, mais à elle !
Son doigt tendu pointe vers la chatte au pelage de feu qui, du haut de sa branche, l’observe en affectant le plus complet mépris, avant de détacher une grosse pomme rouge qu’elle laisse tomber sur le crâne de Vallon.
Celui-ci ouvre péniblement les yeux. Il lui faut quelques secondes pour comprendre que la surface blanche qui lui apparait est un plafond fissuré, et quelques autres encore pour réaliser qu’il est couché sur un lit d’hôpital.
— Est-ce que vous m’entendez ? lui demande une infirmière en se penchant sur lui.
Vallon l’entend mais pour toute réponse écarquille les yeux, peut-être un peu trop vivement.
— Restez calme. Le colonel Fouquette va venir vous voir.
Son sourire se veut apaisant. Vallon tourne sa tête, affreusement douloureuse, à droite puis à gauche, pour découvrir une dizaine de lits, presque tous occupés par des corps immobiles, certains assis, la plupart couchés, quelques-uns conscients, d’autres non.
— J’ai soif, dit-il enfin.
L’infirmière remplit un verre d’eau puis glisse une main sous les épaules du malade pour l’aider à se redresser. Le visage de Vallon se crispe.
— On peut dire que vous revenez de loin, mon vieux.
Stéthoscope autour du cou, blouse blanche ouverte sur un uniforme impeccable, mains dans les poches, le lieutenant-colonel Fouquette, médecin aux cheveux grisonnants et aux moustaches recourbées, observe le buveur depuis le pied du lit.
— Comment vous sentez-vous ? Pas trop mal ?
— Si ce n’est cette douleur à l’arrière du crâne.
Vallon accompagne ses mots d’un geste de la main qui lui permet de découvrir que le haut de sa tête est recouvert d’un épais bandage.
— Je veux bien vous croire, dit Fouquette en s’approchant pour prendre le poignet de Vallon du bout des doigts.
Tout en contrôlant machinalement le pouls du blessé, il fait signe à l’infirmière de s’éloigner.
— Pour être sincère, après six mois de coma profond, je n’aurais pas parié un centime sur vous. On peut dire que vous êtes vraiment un miraculé.
Même s’il n’a pas encore retrouvé l’intégralité de sa sagacité, Vallon comprend que les mots du médecin sont annonciateurs d’un exposé des plus attrayants, dans le fond comme dans la forme. Au prix d’un effort certain, il se recouche, afin d’être installé au mieux pour n’en rien rater, manœuvre que Fouquette interprète comme une incitation, sinon un encouragement, à poursuivre.
— En arrivant ici, vous étiez vraiment dans un piteux état avec votre calotte crânienne qui ballotait comme un couvercle. En trente ans de carrière j’aime autant vous dire que j’en ai vu des trucs bizarres mais là… En plus vous aviez un morceau de ferraille planté entre les deux lobes occipitaux. Pile au milieu. Un peu plus et ça vous coupait la cervelle en deux, comme une pomme. Impossible de tirer d’un seul coup, ça aurait tout arraché. La seule solution était de couper ce qui était coupable. Nous avons fait au mieux mais…
Fouquette hésite une seconde avant de reprendre, un ton plus bas.
— Il reste un morceau.
Il se racle la gorge, gêné par ce qu’il considère comme un aveu d’échec susceptible de lui attirer des reproches. Mais, comme Vallon se contente de le regarder sans réagir, il relève le menton et poursuit.
— Je vous assure que le plus gros a pu être enlevé. Regardez-moi ça.
Il sort de la poche de sa blouse un morceau de métal de dix centimètres de long sur trois de large et quatre millimètres d’épaisseur, et le présente à Vallon qui, toujours muet, ne baisse les yeux, ni ne tend la main. Un peu décontenancé, Fouquette ne sait pas s’il doit remettre le morceau dans sa poche ou attendre, mais combien de temps ?, que Vallon finisse par le prendre.
— Bon, je vous le laisse là, dit-il finalement en posant l’éclat d’obus sur la table de chevet. Je vais être franc avec vous, de toutes façons vous êtes du métier : je ne sais pas comment votre état peut évoluer.
Le ton est plus agacé que réellement compatissant. Vallon fixe la bouche de Fouquette en silence et sent que son apparente placidité commence à exaspérer au plus haut point le médecin qui, sans doute habitué à ce que son grade impose le respect, doit l’interpréter comme une sorte de mépris, voire d’insolence. Le regard de Vallon passe des lèvres de Fouquette, qu’il voit bouger sans pour autant parvenir à retenir les mots qui en sortent, au lit voisin qui bien qu’inoccupé attire irrésistiblement son attention.
— Vous voyez le truc, s’agace Fouquette. Vous avez un morceau de fer gros comme l’ongle de mon pouce enfoncé au milieu du cerveau. Combien de temps ça va rester comme ça ? Mystère. Ne tournons pas autour du pot. Vous pouvez aussi bien être mort avant que j’aie le temps de finir cette phrase ou vivre en pleine forme pendant vingt ans et d’un seul coup, couic !
Il a accompagné l’onomatopée inattendue d’un geste de la main qui évoque la course diagonale d’un couperet fatal.
— Estimez-vous heureux d’être encore de ce monde. Si vous aviez été transporté dans un hôpital quelconque, comme celui où vous étiez affecté par exemple, vous ne seriez déjà plus là. Reconnaissez que, dans votre malheur, vous avez quand même la chance d’être gradé. Vous seriez un vulgaire soldat, je ne suis pas sûr qu’on ait seulement pris la peine de vous sortir de la boue.
Attendant un signe de gratitude ou de compréhension, il toise Vallon qui, obstinément impassible, ne peut s’empêcher de revenir sans cesse au lit situé dans le dos de Fouquette.
— Alors oui, reprend celui-ci en tentant de contenir sa colère montante, vous allez sûrement en baver des ronds de chapeau. Mais au moins, vous êtes en vie. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Pour votre information, Ordine y est resté, lui, coupé en deux au niveau de la taille. À vous de voir si vous préférez être mort ou souffrir de temps en temps. Et puis quoi, vous n’êtes pas une femmelette ! Nous sommes des hommes, des soldats. N’oubliez jamais ça, mon petit vieux, nous sommes l’honneur de la France !
La tête de Fouquette n’est plus à cet instant qu’une grosse boule vermillon au milieu de laquelle sa moustache frétille pendant que ses yeux lancent des éclairs. Vallon, absorbé dans la contemplation du lit vide, est subitement sorti de sa torpeur par le crescendo sonore qui a accompagné la dernière phrase du lieutenant-colonel jusqu’à lui faire prononcer le mot final dans un hurlement éraillé.
— Merci mon colonel, dit-il sans la moindre ironie.
Fouquette, qui évidemment ne l’entend pas de cette oreille, se mord rageusement la lèvre inférieure, salue Vallon d’un brusque mouvement de tête et, comme s’il venait d’être appelé en urgence à l’extérieur de la salle, se détourne pour rejoindre la porte en faisant claquer les talons de ses bottes sur le carrelage.
Le visage de Vallon n’exprime aucune émotion particulière. Immobile, il observe un moment le drapeau tricolore qui, au sommet d’un mat, flotte au vent dans la cour, de l’autre côté de la fenêtre entrouverte.
À sa gauche, les occupants des sept lits alignés semblent endormis. À sa droite, le seul lit qui le sépare du mur est bien évidemment toujours vide. Les draps en ont été retirés, la couverture repliée et, à côté de celle-ci, prêts à être restitués à la famille du mort, un uniforme a été posé près d’un képi un peu râpé dans lequel sont réunis une montre en argent, une paire de lunettes aux verres brisés et un petit cadre doré contenant la photographie d’une jeune fille d’une vingtaine d’années en robe à fleurs qui, intimidée ou pensive, appuie sa tête contre la corde de la balançoire sur laquelle elle a pris place.
Le regard de Vallon tombe alors sur l’éclat d’obus qu’il examine de loin avant de le prendre du bout des doigts. Le métal cuivré a été soigneusement nettoyé, presque lustré. Lentement, il tourne et retourne le morceau qui présente la forme approximative d’un triangle isocèle. Une pointe est tordue à angle droit. Il devine que l’extrémité manquante de la deuxième est le morceau resté planté dans son cerveau. La troisième porte l’inscription, presqu’effacée mais encore lisible, « mod. AP-9972/Etablissem… Dasso… ».
— C’est marrant, murmure Vallon.
L’obus qui lui a défoncé le crâne a été fabriqué dans une usine située précisément dans sa ville natale, à quelques centaines de mètres de la maison familiale. Une usine qui employait avant le début de la guerre plus de la moitié des hommes de la petite commune et qui doit, à présent, tourner à plein régime.
Vallon enfonce alors sa tête mutilée dans son oreiller, ferme les yeux et essaie de deviner lequel de ses camarades d’école a pu assembler l’obus qui a failli lui déchiqueter la cervelle.