Ce cher pays de mon enfance
Tout au long du voyage, le lieutenant Vallon reste le front collé à la vitre derrière laquelle des champs de blé doré succèdent à des troupeaux de bovins placides. Bien que n’ayant jamais témoigné jusque-là d’une sensibilité bucolique particulièrement marquée, après des mois passés dans la proximité des ruines, de la boue et des cadavres, la vue d’un coquelicot ou d’une hirondelle lui procure un plaisir qui le rapproche de la béatitude. Il en oublierait presque la douleur irradiante que les sursauts du wagon attisent dans sa tête à intervalles réguliers. Ce n’est qu’au moment où son regard se pose sur le panneau, suspendu au-dessus du quai, où a été tracé le nom de sa ville natale qu’il recouvre ses esprits. En descendant du train, Georges Vallon est surpris de constater à quel point la gare est demeurée semblable au souvenir qu’il en gardait, même si le banc en a été déplacé, l’horloge réparée et le guichet repeint. Et plus surpris encore, en retrouvant Martha, de découvrir combien, elle, semble avoir changé, malgré ses mêmes cheveux sombres, ses mêmes yeux verts, son même sourire franc.
— Nouveau parfum ? demande-t-il gauchement, ne sachant comment reprendre une conversation interrompue depuis deux ans.
— Moi aussi ça me fait plaisir de te retrouver, répond la jeune femme, plus émue que vraiment moqueuse.
Les derniers voyageurs ont, depuis longtemps, désertés le quai, lorsque Georges relâche enfin son étreinte. Le frère et la sœur s’observent en souriant, puis, estimant que tout est dit pour le moment, Martha attrape un des sacs de voyage.
— Maurice n’est pas avec toi ? demande Georges en lui emboitant le pas.
— Non, répond Martha. Maurice est mort.
Le ton de sa voix serait presque neutre si la bonne éducation qui lui colle au langage comme un vieux sparadrap à la casquette d’un capitaine de la marine marchande n’y avait ajouté une pointe d’affliction forcée. Georges qui n’a jamais eu de sympathie pour son beau-frère – que dans le secret de ses pensées il avait coutume de surnommer « l’imbécile » sans jamais mesurer très bien la proportion qui, dans le lent cheminement critique l’ayant conduit à ce jugement définitif, relevait de l’incompatibilité intellectuelle ou de la jalousie larvée – accueille cette information avec indifférence mais la façon dont elle a été énoncée avec surprise.
— Au front ?
— Oui.
Ils font quelques pas en silence avant que la jeune femme ajoute d’un air narquois : « Il n’a jamais brillé par son originalité. » Georges ne renchérit pas mais constate qu’effectivement, malgré son même sourire franc, ses mêmes yeux verts, ses mêmes cheveux sombres, sa sœur a bien changé.
En sortant de la gare, ils s’engagent dans la rue principale où, attablés à la terrasse d’un café, deux vieillards appuyés sur leurs cannes, scrutent le vide environnant.
— Fais signe au père Mulot, dit Martha en les saluant de loin. Il y a peu de chance qu’il te reconnaisse mais ça lui fera plaisir.
Le père Mulot fait un geste vague avant de se tourner vers son voisin, pour se lancer dans des spéculations sans fin sur l’identité de cet étranger qui accompagne « la veuve à Maurice » tandis que, dans son dos, un cul de jatte calé dans une caisse à roulettes sort du café.
— Ce n’est pas Émile Pasquier ? demande Georges.
— Si, répond Martha. Enfin, la moitié qu’il en reste.
La remarque peut sembler cynique et déplacée, même en tenant compte du fait que, bien des années plus tôt, le même Émile Pasquier avait poursuivi Martha avec un serpent, qu’il affirmait être une vipère en sachant parfaitement qu’il s’agissait d’une couleuvre. Livrée à la cruelle moquerie des enfants du village, la fillette en conçut une honte tenace et fut, par la suite, la proie d’abominables cauchemars qui ne devaient la quitter que bien après sa majorité. Il n’y a pourtant ni malice ni aigreur dans les propos de Martha, dont le ton posé et la voix blanche déconcertent Georges. Devinant les interrogations de son frère, Martha, pour le rassurer plus que pour se justifier, lui attrape le bras.
— Depuis des mois, dit-elle, je ne côtoie que des infirmes ou des estropiés. Au début c’est choquant, parce que tu ne sais pas comment te comporter. Quand tu as compris que tu ne peux pas les aider à surmonter leurs souffrances physiques, tu essaies juste de ne pas y ajouter l’assaut d’un regard dégoûté ou effrayé. Et puis, au bout d’un moment, tu ne fais plus attention. Il y en a trop. C’est l’histoire du borgne et des aveugles. Un unijambiste dans un groupe de bipèdes, ça surprend, mais dans une réunion de manchots, c’est celui qui a toujours ses deux bras qui semble bizarre.
De fait, la plupart des hommes qu’ils croisent ne sont plus tout à fait entiers. Les rares à l’être encore sont des soldats en permission, c’est-à-dire en sursis, ou, des vieillards qui disparaitront sous peu de manière dite naturelle.
— Tu te souviens de Léon ? poursuit Martha.
— Le fils du boucher ?
— Lui-même.
Au bout de la rue, un jeune-homme ramasse le crottin au milieu de la chaussée.
Salut Léon, dit Georges en arrivant à sa hauteur.
Agenouillé près d’un gros paquet fumant, l’employé municipal se relève lentement, tenant d’une main l’anse du sceau dans lequel s’entasse les excréments et, de l’autre, la pelle souillée qui lui sert à les ramasser. Il a ses quatre membres, certes, mais son visage n’est plus qu’un puzzle inachevé de chair nécrosée. Georges lui fait un signe de tête avant de s’éloigner. Des défigurés, il en a vu des quantités, certains plus ravagés encore que ce pauvre Léon, mais aucun avec lequel il avait, enfant, joué au ballon ou pêché des grenouilles, aucun dont il connaissait le visage d’avant. Jamais il n’avait pu mesurer exactement l’ampleur de la perte en comparant simplement ce qui manquait avec ce qui, précédemment, composait un visage beau, laid, émacié, joufflu, rond, anguleux, avenant ou renfrogné, mais complet.
— Tu aurais pu me prévenir, bougonne-t-il.
— De quoi ? s’étonne Martha.
— Qu’il avait la moitié de la face en moins.
— Pourquoi ? Tu aurais fait un détour pour l’éviter si je t’avais prévenu ?
— Non mais, je me serai préparé. Là, il a forcément remarqué que j’étais choqué.
— Et ?
— C’est vexant… Pour lui.
— Parce que tu penses que, si les gens font comme si rien n’était, il finira par croire qu’il est comme avant ?
— Non, bien sûr.
— Alors quoi ?
Georges ne répond pas.
— Il lui suffit de croiser un miroir pour constater qu’il a une vilaine face de viande hachée.
Georges sait bien que sa sœur dit vrai, mais mieux encore que, cette vérité-là, il ne souhaite pas l’entendre.
— En même temps, pour un fils de boucher, c’est assez logique.
Si Martha ne rit pas de sa propre plaisanterie, elle n’en paraît pas non plus penaude, comme pourrait l’être celle qui regrette de n’avoir pas su contenir un élan de méchanceté gratuite, ni piteuse comme devrait l’être celle qui s’aperçoit, un peu tard, de la monstruosité de ce qu’elle vient de dire. Georges n’est pas très sûr de savoir comment il doit réagir. Instinctivement, il serait tenté de reprocher à sa sœur son mauvais esprit, mais l’absence totale de malveillance dans l’attitude de Martha, l’oblige à ravaler ses blâmes qui n’auraient exprimé, il est bien obligé de l’admettre, que sa propre culpabilité.
Un malheureux hasard les fait passer devant un imposant bâtiment sur la façade duquel l’inscription « Établissements Dassot – armes & véhicules » a été peinte en hautes lettres rouges, au moment où une vingtaine de femmes de tous âges en sortent pour s’éparpiller sur le trottoir. Les unes saluent de la main celles qui s’éloignent, les autres s’interpellent en riant pour se souhaiter une bonne soirée ou se donner rendez-vous. Apercevant Martha, l’une d’elles se met à crier, immédiatement accompagnée par ses camarades qui ont tourné ensemble leurs têtes dans la même direction.
— Bonne journée ? demande Martha.
Chacune y va de son commentaire sur le niveau de productivité, l’attitude du patron ou les incidents mécaniques rencontrés mais leurs regards trahissent leur vrai centre d’intérêt. Georges sent bientôt une quinzaine de paires d’yeux peser comme autant d’enclumes sur sa personne avec une insistance qui devient rapidement embarrassante, même s’il connaît bon nombre de ces femmes, souvent croisées ou côtoyées par le passé.
Avant que les inévitables questions ne commencent à fuser, Martha décide de couper court à la curiosité de ses camarades qui risquerait de les entraîner au-delà de ce que leur patience à tous deux pourrait supporter.
— Nous rentrons à la maison. Georges a besoin de repos.
Déçues ou frustrées, les femmes s’écartent pour leur faire passage.
— À demain, dit Martha en s’éloignant, suivi de près par Georges qui craint un moment que le flot humain ne se referme sur lui comme la mer Rouge sur les soldats du pharaon.
— Il n’y avait pas autant de femmes à l’usine avant, s’étonne-t-il.
— Maintenant, il n’y a plus que ça, répond Martha. À part le patron, évidemment. C’est logique : plus il y a de combats, plus il faut de soldats et d’obus. Comme les hommes ne peuvent pas être en même temps à l’usine et au front, ce sont les femmes qui fabriquent les obus et les hommes qui les expédient sur leurs congénères teutons.
— Quand ils ne leur tombent pas dessus par erreur, marmonne Georges.
— Comment ?
Georges ne répète pas.
— Tu travailles depuis combien de temps ?
— Sept mois. C’est Marion qui m’a fait embaucher après la mort de Maurice.
— Marion ?
— La femme du patron. Ils habitent juste à côté de chez nous.
— Et tu fais quoi ?
— Je contrôle la qualité des obus de 75.
Alors qu’ils arrivent devant la grille de la maison, Georges pense au morceau de ferraille qu’il a rapporté en souvenir, dans son crâne. A-t-il vraiment envie de savoir s’il s’agit d’un obus de 75 ?