Un cas de conscience
La lettre est arrivée peu de temps après le retour de Georges. Il déchire l’enveloppe, sort le courrier et, apercevant l’entête de l’État-major, en devine le contenu avant même de le lire. Après examen de son dossier, le lieutenant Vallon, compte tenu « des atteintes physiques subies dans le cadre de son engagement exemplaire au sein des forces armées », est déclaré « exempt de tout service actif » et bénéficie d’une pension dont le montant est précisé en bas de page. Georges sait pertinemment que cette décision ne découle pas d’une particulière mansuétude du ministère de la Guerre à son endroit mais bien d’une crainte de certains haut-gradés de le voir exiger de manière officielle des détails sur les circonstances qui ont conduit à la présence dans son encéphale d’un fragment d’obus fabriqué sur le territoire national. La perspective, hypothétique mais d’une probabilité élevée, de sa disparition prochaine, a par ailleurs vraisemblablement incité ces mêmes responsables militaires, soucieux de ne pas grever inconsidérément le budget de l’État, à lui consentir une rente mensuelle qui ressemble diablement à ce qu’il appelle « le prix du silence ». Georges, qui commençait à réfléchir à son avenir professionnel, reçoit cette nouvelle avec un certain soulagement, rapidement chassé par une interrogation sur la future organisation de ses journées. S’il ne craint pas l’ennui, il a en revanche le plus grand mal à s’imaginer vivant tel un égoïste rentier, insouciant des évènements qui plongent une partie de la population dans le dénuement ou la douleur. Tout naturellement, il décide donc de reprendre son activité de thérapeute puisque, de toute façon, il ne sait rien faire d’autre, et de se mettre bénévolement au service de ceux qui en ont le plus besoin.
— Tu vois qui est Marion ? lui demande Martha, un soir.
— Marion Dassot, la femme du patron, répond Georges. Tu m’en parles à peu près soixante fois par jour.
La perspective d’une empoignade fait rarement reculer Martha, particulièrement lorsqu’elle l’oppose à son frère. Pourtant, craignant de mettre celui-ci dans de mauvaises dispositions à son égard alors qu’elle a précisément besoin de lui, elle préfère ne pas relever la saillie.
— Elle souhaiterait un conseil médical.
— Pourquoi ne va-t-elle pas consulter le docteur Grandiot ? J’essaie d’aider en priorité ceux qui n’ont pas les moyens de se soigner.
— C’est-à-dire que… Il s’agit d’un problème un peu particulier. Tu connais les gens. Ils parlent, extrapolent, déforment. Il serait préférable que la consultation soit… discrète.
— Discrète ou secrète ?
— Aussi discrète qu’un évènement qui ne s’est jamais produit.
Georges est d’autant plus intrigué que sa sœur, habituellement prompte à user de dérision quand ce n’est pas d’ironie, affiche à l’instant une mine vraiment soucieuse.
— Ce ne serait pas plutôt une affaire pour les services secrets ? demande-t-il.
Martha sourit mollement.
— C’est du sérieux.
— D’accord. Comment veux-tu que nous procédions ?
— Demain soir, Marion sera seule chez elle. Dassot va être absent pendant quelques jours. Elle t’attendra à partir de 22 heures. Le mieux serait que tu frappes à la porte de service.
— Combien de coups ?
— Pardon ?
— Combien de coups dois-je frapper ?
Martha ne comprend pas le sens de la question.
— Vous n’avez pas convenu d’un code ?
— Un code ? Non.
— Je frappe cinq coups rapprochés, puis deux espacés, par exemple.
Martha fait la grimace.
— Ou alors, vingt-sept coups rapprochés, puis cent deux espacés.
Serrant son menton dans sa main, Georges fait semblant de s’absorber dans une intense réflexion, interrompue par l’envoi inattendu d’un coussin en provenance du canapé. Un rapide mouvement de tête lui permet d’éviter le projectile qui va renverser un vase dans son dos.
— Bien joué, s’écrie-t-il en s’élançant vers la sortie. Maman va te priver de dessert.
Le lendemain, à l’heure dite, Georges se présente au domicile des Dassot. Avant qu’il ait eu le temps de frapper le deuxième coup, la maîtresse de maison ouvre la porte et, sans un mot, l’attrape par le bras pour l’entraîner vers le salon.
— Merci d’être venu, dit Marion Dassot.
Elle désigne de la main un fauteuil dans lequel Georges prend place sans la quitter des yeux.
C’est une jeune femme d’une trentaine d’années dont les pointes et la frange d’une chevelure coupée au carré, encadrent un visage à la peau opaline, parsemée, entre ses yeux bruns légèrement bridés et ses lèvres très rouges, de taches de rousseur. Elle porte une robe de soie bleue dont l’empiècement de dentelle blanche qui couvre sa gorge se prolonge autour de son cou. L’une de ses mains est posée sur son ventre, l’autre sur le piano contre lequel elle s’est adossée.
— Nous n’avons pas eu l’occasion d’être présentés, dit-elle.
— Ma sœur me parle souvent de vous, répond simplement Georges.
— Martha est une aimable personne qui ne tarie pas d’éloges sur vos compétences médicales.
— C’est de la publicité mensongère. Elle a une santé de fer et n’a jamais eu recours à mes services.
— En tous cas, vous ne manquez pas de patients.
— Ce sont essentiellement des patientes.
— Constitution naturellement plus fragile ?
— Démographie singulièrement perturbée.
— Il est certain qu’au front vous deviez plutôt soigner des hommes.
— Mais le taux de guérison était autrement plus faible.
Lentement, Marion fait glisser sa main sur le placage laqué du piano, avant d’examiner le bout de ses doigts sur lesquels elle sait pertinemment ne pas trouver la moindre poussière.
— Avez-vous déjà pratiqué un avortement ? demande-t-elle.
Surpris par la soudaineté de la question, Georges reste un moment interdit.
— C’est illégal, répond-t-il enfin.
— Est-ce pour cela que vous ne l’avez jamais fait ?
— Je n’en ai jamais eu l’occasion.
— Et si vous deviez le faire ?
— Si je devais ?
— Si quelqu’un vous le demandait.
— Tout dépend des circonstances.
— Mais dans le principe, vous n’y êtes pas opposé ?
— C’est un acte lourd de conséquences, physiques comme psychologiques.
— Un accouchement non-désiré l’est plus encore.
— Je ne sais pas en juger.
Georges observe Marion dont le regard fixe brille d’une intensité qui s’est accrue au fur et à mesure de leur échange.
— Êtes-vous enceinte ? finit-il par demander, après une longue hésitation.
— Il n’y a aucun risque, ricane Marion. Mais vous n’avez pas répondu à ma question.
— Que voulez-vous savoir exactement ? Si je suis inflexiblement respectueux de la loi ou si je sais interrompre une grossesse ?
Marion détourne les yeux.
— Mon attitude doit vous sembler étrange, mais la situation est très délicate. Sans l’opiniâtreté de Martha, je ne vous aurais pas sollicité.
Georges sent bien qu’elle rechigne à l’impliquer dans une affaire qui pourrait porter préjudice à un tiers.
— Je vous donne ma parole, dit-il, qu’aucun détail de notre conversation ne sortira de cette pièce.
Marion croise les bras.
— Une ouvrière de l’usine est enceinte et préfèrerait ne pas l’être.
— Est-elle mariée ?
— Oui.
— Est-il au courant ?
— Pas encore. Il est au front.
— Je vois. Un accident extraconjugal.
— Pas du tout. Elle est bien enceinte de son mari.
— Alors ?
— Alors, elle ne veut pas de cet enfant-là.
Nerveusement, elle fait tourner son alliance entre son pouce et son index.
— Elle est enceinte parce que son mari, lors d’une permission, l’a violée.
— Son mari ?
— Pensez ce que vous voulez. Mais je maintiens le terme « violée ».
Georges cherche une répartie qui ne donnerait pas l’impression qu’il tente de se rattraper.
— Je sais qu’il peut y avoir des maris violents. Pourtant je suis toujours surpris lorsque de telles choses se produisent au sein d’un couple.
— Cela arrive plus souvent que vous ne l’imaginez. Du reste, le mari de Jeanne n’est ni plus ni moins violent qu’un autre. Il n’a simplement pas l’habitude que sa femme lui tienne tête.
— Un esprit rebelle ?
— Pas le moins du monde. Jeanne est une jeune femme calme et discrète. Mariée très jeune, sans que son avis soit forcément pris en compte, elle a toujours suivi les directives de son époux. Je ne suis pas sûre qu’elle en souffrait, du reste. Sans doute parce qu’elle ne se posait pas la question. Lorsque son mari a été mobilisé, elle a commencé à travailler à l’usine qui recrutait massivement. Elle a appris à se débrouiller seule, à penser par elle-même, à dire « non ». C’est ce que son mari n’a pas accepté.
— Ou pas compris.
— Si vous voulez.
— J’en ai vu plus d’un complètement désorientés au retour de permission. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient dans les tranchées, vivant en permanence avec la peur au ventre et le sentiment d’être de la chair à canons. Et lorsqu’ils rentraient à la maison, tout avait changé. Partis en héros, ils revenaient en intrus.
— Les femmes aussi souffrent de la guerre.
— Bien sûr.
— Et puis, il ne faut pas oublier qui est la victime dans cette affaire.
— Je ne cherche pas à excuser l’inexcusable.
Georges baisse la tête pour se masser longuement la nuque.
— Depuis combien de temps est-elle enceinte ? demande-t-il.
— Presque deux mois.
— Vous savez qu’elle court un risque important.
— Je le sais. Et Jeanne aussi.
— J’ai vu mourir beaucoup de malades alors que j’essayais de les sauver. Mais là, ce serait différent.
— Je devine vos scrupules.
Ils se regardent en silence.
— Je n’ai que trop abuser de votre temps, dit Marion. Quelle que soit votre décision, je vous remercie de m’avoir écoutée.
Elle se lève pour raccompagner Georges qui la suit dans la faible lueur de la lampe à pétrole, ouvre la porte et se plaque contre le mur de l’étroit couloir pour le laisser passer. Georges la frôle en sortant et descend les trois marches du perron avant de se retourner pour la saluer.
Découverte par le vent du nuage qui la voilait, la lune baigne de ses reflets phosphorescents le visage de Marion que Georges fixe avec une intensité bientôt excessive. Elle lui tend sa main fine qu’il sert avec délicatesse.
— Passez une bonne nuit, Georges, murmure-t-elle.
Il retient ses doigts entre les siens.
— C’est d’accord, dit-il à mi-voix. Je vais le faire.