Une entorse au cervix
La décision prise, un plan d’action est immédiatement élaboré.
— Ce soir chez qui tu sais, a dit Martha, autoproclamée « médiatrice secrète ».
L’esprit toujours hanté par sa visite nocturne de la veille, Georges, très pressé de renouveler l’expérience, a le plus grand mal à se concentrer sur le sort de ses patients qui semblent se succéder, ce jour-là, avec une désespérante lenteur.
— Une hypertrophie de la prostate ? lui demande d’une voix tremblante la mère de la petite Monique Bouvier qu’il vient d’ausculter.
Le menton agité d’irrépressibles soubresauts et les yeux un peu plus qu’humides, la pauvre femme a l’air totalement désemparé.
— Vous êtes sûr ? sanglote-t-elle.
S’extirpant péniblement de ses entêtantes rêveries, Georges la rassure, sans lui préciser toutefois, que c’est la prostate de monsieur Lachance, son précédent patient, qui est hypertrophiée et non celle de Monique, puisque la fillette, elle, n’en possède bien évidemment pas, de prostate.
— Crise d’appendicite, corrige-t-il avec un sourire qui se veut apaisant. Il faudra envisager une opération, je vous rassure, des plus bénignes.
À moitié soulagée, madame Bouvier est à présent embarrassée de ne pas disposer tout à fait de la somme d’argent nécessaire au règlement de la consultation.
— Nous verrons ça plus tard, dit Georges qui s’est levé pour aller ouvrir la porte.
— La dernière fois déjà…, proteste madame Bouvier en continuant de fouiller le fond de son sac.
— Filez, ordonne gentiment le docteur Vallon, sinon Monique va être en retard à l’école et c’est moi qui me ferais gronder par la maîtresse.
Il lui faut soutenir un effort conséquent pour parvenir ensuite à détacher son regard de la pendule et se forcer à s’intéresser aux problèmes de transit intestinaux ou de gorge irritée de ses visiteurs. Après avoir raccompagné le dernier d’entre eux, il ne lui reste plus qu’à tourner en rond jusqu’à ce que l’heure soit venue de se précipiter vers la maison des Dassot.
— Entrez vite, dit Marion.
Georges la suit dans le couloir, les yeux vissés sur sa nuque, tandis que, grisé par le parfum qu’elle disperse dans son sillage, son cœur bat à se rompre, en proie à la plus vive émotion. Moins vive cependant que la surprise qui le refroidit d’un coup lorsqu’en entrant dans le salon, il découvre sa sœur, assise à côté d’une inconnue.
— C’était obligé la cravate en soie ? interroge Martha. Tu ne vas pas au bal ?
Le regard assassin dont il la fusille s’adoucit en se posant sur sa voisine qu’il devine être Jeanne.
— Organisons nous, propose Marion avec l’assurance d’un chef de gang préparant un holdup.
Prenant la parole en premier, Jeanne demande uniquement, pour des raisons si évidentes que personne ne songe à les lui faire préciser, que « l’affaire » soit réglée le plus tôt possible.
Georges, de son côté, insiste pour que l’intervention, qui doit évidemment être discrète, ne se fasse pas pour autant en pleine nuit dans quelque pièce aveugle, afin de ne pas ajouter au caractère clandestin de l’entreprise « une dimension insidieusement honteuse aussi inutile qu’injustifiée ». Il craint du reste qu’une tentative de dissimulation trop appuyée ne conduise à l’inverse de l’effet escompté, les commères et autres curieux voyant toujours plus aisément la paille qu’on a voulu détourner de leurs yeux que la poutre qu’on pourrait leur agiter sous le nez.
— Quant à l’opération proprement dite, ajoute-t-il à l’intention particulière de Jeanne, je vous avoue ne l’avoir jamais pratiquée mais en connais le déroulement théorique et puis vous assurer que rien ne sera entrepris sans certitude de l’absence de risque encouru.
— Amen ! commente Martha sur un ton moqueur.
Georges est tenté de lui tirer la langue mais, conscient de l’excessive puérilité de sa réaction, se retient.
Marion prend la parole à son tour.
— Il faut que l’intervention se fasse avant la fin de la semaine, au cabinet médical, si vous êtes d’accord. Comme tous les jours, Jeanne se rendra à l’usine. Vers 9 heures, elle se tordra accidentellement la cheville en quittant son poste de travail et simulera une violente souffrance. Alertée par les cris, je me présenterai dans l’atelier où il me sera précisé les circonstances de l’accident. Certaines ouvrières, qui auront eu, elles-mêmes, par le passé des entorses ou bien seront parentes ou amies ou voisines de quelqu’un à qui « il est arrivé la même chose mais à l’autre jambe », ne manqueront pas, après avoir plaint la pauvre victime, lui prédisant, comme il est de coutume en pareille situation, des moments difficiles pendant lesquels elle risque « de déguster méchamment», de donner toutes sortes de conseils sur la meilleure façon d’immobiliser une cheville foulée ou de réduire une fracture. Je les remercierai de leurs sollicitudes mais, jugeant plus prudent de m’en remettre à un spécialiste, déciderai d’accompagner leur infortunée collègue jusqu’au cabinet du docteur Vallon qui se trouve à proximité de l’usine, et avant même que l’une ou l’autre n’ait le temps de répliquer, j’interpellerai Martha qui se trouvera en face de moi pour qu’elle m’aide à soutenir Jeanne jusqu’à ma voiture.
Georges n’a pas quitté Marion des yeux, observant chaque mouvement de ses lèvres magnifiques, chaque haussement de ses délicieux sourcils, chaque froncement de son nez adorable.
— Est-ce que demain ce serait possible ?
Hypnotisé, Georges n’entend pas la question.
— Georges ?
— Demain ? baragouine-t-il en sursautant. Alors bien sûr oui demain oui d’accord.
— Il est grand temps d’aller te coucher, persifle Martha.
Le lendemain matin, les choses se passent exactement comme l’avait prévu Marion et, peu après neuf heures, les trois femmes se présentent au cabinet médical où Georges les attend avec une impatience nerveuse. À peine arrivées, Marion et Martha aident Jeanne à s’installer sur la table d’auscultation pendant que Georges s’attarde près du lavabo où il se lave et relave les mains.
— Il faut que vous m’alertiez à la moindre douleur, dit-il en s’approchant.
D’un franc mouvement de tête, Jeanne confirme qu’elle a compris la consigne.
— Allons-y.
Jeanne écarte largement les genoux sans détourner les yeux.
— Je vais utiliser cet instrument, explique-t-il en arborant une longue tige métallique à l’extrémité arrondie. Mais, au préalable, afin de ne pas risquer d’endommager les cellules basales de l’épithélium vaginal, il faut que j’écarte l’ostium à l’aide d’un speculum. Je glisserai ensuite la canule jusqu’au cervix et…
Prenant conscience que trois paires d’yeux le fixent avec beaucoup d’étonnement et un peu de consternation, Georges interrompt soudainement ses explications.
— Allons-y, répète-t-il.
Pendant l’intervention, Martha reste près de Jeanne, dont l’aplomb ne manque pas d’étonner Georges, tandis que Marion assiste ce dernier avec une surprenante efficacité, accompagnant chacun de ses gestes comme si elle les anticipait.
— C’est terminé, annonce Georges.
— N’oubliez pas son entorse, docteur, dit Marion.
Dès que Jeanne s’est rhabillée, Georges ajuste une bande autour de sa cheville, tout en lui prodiguant des conseils sur la meilleure façon de boiter. La jeune femme l’écoute avec attention puis le serre dans ses bras, les yeux remplis de gratitude. À peine a-t-elle relâché son étreinte que Martha prend sa place. Georges est d’autant plus surpris, ému et gêné, que les démonstrations d’affection, en particulier physiques, ne sont pas, loin s’en faut, une habitude familiale.
— C’est à mon tour, dit Marion.
Elle enlace Georges qui sent la courbure de sa taille sous ses mains, la douceur de ses cheveux contre sa joue, la chaleur de son souffle dans son cou et, contre son corps tout entier, son corps à elle complètement. Chancelant lorsqu’elle se dégage, il va s’appuyer à son bureau pour se donner une contenance et croise les jambes pour dissimuler son trouble.
— Nous allons te laisser, peut-être ? dit Martha.
— Va plutôt chercher une béquille pour Jeanne, dit Georges en reprenant son souffle.
Entraînant Jeanne avec elle, Martha sort dans un ricanement.
Restés seuls, Marion et Georges rangent le matériel, prenant soin de n’aborder que des sujets sans intérêts qui n’appellent que des commentaires inutiles.
— Jeanne est très courageuse, dit Georges.
— Elle était déterminée à ne pas aller au terme de sa grossesse, quitte à agir par elle-même.
— Heureusement que vous l’en avez dissuadée.
— C’est Martha qui l’a fait changer d’avis.
— Elle lui a assurément sauvé la vie.
— Le plus difficile a été de la conduire à un médecin.
— Elle craignait qu’il refuse ? Ou qu’il la dénonce ?
— Non. Elle craignait qu’un homme la touche.
— Je comprends.
— Je ne crois pas.
Marion s’aperçoit un peu trop tard qu’elle a été un peu trop brusque.
— Lorsqu’elle a su que ce serait vous, ça l’a rassurée, reprend-t-elle.
— Sans me connaître ?
— Elle connaît Martha.
— Et ça a été suffisant ?
— Elles sont très proches, vous savez.
— Ah.
— Cela vous choque ?
Georges n’est pas sûr de comprendre. « Soit il y a un sens caché dans ses propos, pense-t-il, et je risque de passer pour un imbécile en ne le saisissant pas. Soit il n’y en a pas et je risque de passer pour un crétin en laissant supposer que j’en ai saisi un. »
— Ce qui me choque, c’est que vous me posiez cette question, dit-il finalement.
Marion sourit en coin.
— Et le mari de Jeanne, vous pensez que ça le choque, lui ?
— Je ne l’ai jamais rencontré, mais ça ne m’étonnerait pas.
— C’est peut-être le genre de choses qui le rend violent.
— Peut-être.
— Violent au point de…
— Je ne sais pas, dit Marion sans lui laisser le temps de finir sa phrase. Je crois que les hommes sont capables de tout.
Georges reste muet.
— Enfin, la plupart, se reprend-t-elle.
Comme elle se retourne pour observer la rue à travers la fenêtre, Georges contemple sa silhouette qui se découpe à contre-jour. Il tend vers elle une main tremblante. Son cœur bat dans ses tempes et la douleur qui monte dans son crâne fait retomber son bras.
— Nous devons y aller, dit Martha en surgissant dans la pièce. Il est presque onze heures.
— À présent mon cher Georges, nous pourrons nous voir au grand jour, dit Marion.