À cette période de l’année, l’épais tapis brumeux que l’aube étale à la surface des étangs persiste fréquemment jusqu’en milieu de matinée. Lorsque les rayons du soleil le traversent, il se diffuse au milieu des fougères en un halo phosphorescent qui ajoute parfois à la confusion des esprits crédules. Une légende locale prétend que Lucifer en personne, rejoignant son royaume après s’être soûlé lors d’obscènes sabbats et des larmes et du sang de vierges sacrifiées, épand sur son passage, pour signer sa présence, ces nuées opalines d’effluves maléfiques.
Le brigadier-chef Antoine Marceau, pour sa part, ne croit pas aux légendes.
S’il a choisi de porter l’uniforme, ce n’est pas pour confondre vessies et lanternes, ni nébuleuse accumulation de microgouttelettes formées sur des particules hygroscopiques et improbables flatulences sataniques, mais pour établir des faits. Rien que des faits. Qu’un revers amoureux l’ait contraint à abandonner de prometteuses études d’informatique pour le maintenir, des mois durant, dans un état de langueur dépressive aiguë, c’est un fait. Qu’il ait passé sur un coup de tête le concours d’entrée de la Gendarmerie Nationale puis suivi, à plusieurs centaines de kilomètres de sa ville natale, une formation de sous-officier, avant d’être affecté depuis deux semaines trois jours deux heures et quatorze minutes à la brigade de Melun-sur-Plèvre, c’en est un autre. Qu’il soit, à cet instant, en train de consigner les éléments relatifs à un incident survenu dans le secteur Sud-Est de la forêt domaniale de La Haute-Motte (département du Cher), c’en est encore un. Seuls importent les faits pour Marceau qui se veut bras armé de la Loi. Celui qui toujours veille, recueille, protège, explore, accompagne, notifie. Elle tranchera avec sa grande hache le nœud gordien de la vérité. Lui noircit à l’aide d’un stylo-bille au capuchon mâchouillé le formulaire cerfa 14885*03-276 que l’humidité des sous-bois gondole.
« Fuligule milouin. »
Par crainte d’effrayer le volatile, le capitaine Mocassin a étouffé in extremis l’exclamation qui lui est montée aux lèvres lorsque le palmipède tant attendu a surgi des roseaux. Si son imposante moustache retient le gros de son enthousiasme, les inflexions les plus graves de sa voix de baryton parviennent à se faufiler entre les poils grisonnants pour atteindre les tympans de Marceau. La tête de ce dernier pivote lentement en direction de l’officier qui lui confirme qu’il s’agit bien d’un fuligule milouin. Il a l’air ravi, Gérald Mocassin. Vraiment ravi. Parce que, depuis un bon moment, dit-il, il se faisait rare, dans les parages, le fuligule milouin. À cause de la grenaille de plomb.
Habitué aux digressions ornithologiques de son supérieur hiérarchique, Marceau se garde bien de solliciter des renseignements supplémentaires. Hélas, le haussement incontrôlé de son sourcil droit, instantanément interprété comme une invitation à poursuivre, le trahit. Il apprend alors, à son corps défendant, que le fuligule milouin constitue une espèce de canards particulièrement sensible au saturnisme aviaire. Parce qu’elle a tendance à ingérer les plombs de cartouche qui trainent en quantité dans la région. Comme gastrolithe.
Marceau soupire.
Tout le monde ne sait pas forcément ce qu’est un gastrolithe, alors Mocassin poursuit. Régime alimentaire, métabolismes digestif, broyage des aliments, fonction du gésier. Tout y passe car rien ne peut l’arrêter. Même pas l’émission ostensiblement appuyée d’un second soupir las. Au contraire. L’interprétant comme un aveu d’une potentielle incompréhension, le conférencier improvisé enfonce le clou didactique : « Ce n’est pas bon le plomb, c’est toxique. »
– Apparemment, c’est même mortel, fait remarquer Marceau en désignant, de la pointe de son crayon, le cadavre planté à quelques mètres de lui.
De loin, le corps ressemble comme deux gouttes d’eau à un épouvantail, avec ses épaules tombantes, ses bras ballants, son thorax gibbeux et ses jambes amollies. C’est, en tout cas, la première impression qu’a eu Marceau, lorsqu’ils sont arrivés sur les lieux, alertés par un cueilleur de champignons affolé qui avait le plus grand mal à aligner trois mots intelligibles dans son téléphone portable. Mais, un épouvantail en pleine forêt, pour quoi faire ? Pour épouvanter qui ? Les lapins ? Les limaces ? Les scolopendres ? à quoi bon installer un épouvantail dans un pareil endroit ? Un épouvantail sans tête qui pis est. Quasi sans tête. Tout juste les reliquats d’une moitié. La gauche. L’autre a été pulvérisée en milliers de minuscules morceaux sur les écorces environnantes. En faisant un effort d’imagination, il est encore possible de localiser, dans le hachis suintant, l’emplacement du nez et celui de l’œil restant, bien que le globe, insuffisamment maintenu par une cavité osseuse en grande partie défaillante, pende en dehors de son orbite. Il ballote mollement au bout du nerf optique sur ce qui n’est guère plus qu’une ruine de joue, au milieu de laquelle affleure un gros naevus mélanocytaire dont la forme pourrait évoquer une étoile à trois branches.
C’est grâce à ça que Mocassin a identifié le macchabée, une demi-heure plus tôt. Sans hésitation. « Eudes de Saint- Bénard. » Ensuite, le capitaine est resté un moment à le contempler, en silence, sans que son expression faciale ne permette à Marceau, qui l’épiait du coin de l’œil, de déterminer avec exactitude s’il était plus contrarié que triste ou plus peiné qu’embarrassé.
– Deux aristos qui y passent en si peu de temps, on n’avait pas vu ça depuis la révolution.
– Deux ?
Oui, deux. Le père, trois semaines auparavant. Terrassé par une crise cardiaque. Et aujourd’hui, le fils. Semi décapité. Il connaît ses dossiers, Mocassin. Trente ans de carrière dans le Haut-Berry, ça vous pose un homme, en particulier si c’est un gendarme. Marceau les a senti pointer les infos de première bourre, les squelettes dans le placard et la fumée sans feu. Rien qu’à voir sa trombine, il a compris qu’il en avait sous le pied, Mocassin. Malheureusement, un début de caquètement échappé des touffes de phragmites qui bordent le plan d’eau voisin, le détourna soudain de sa mission première pour l’attirer sur la berge, l’oreille dressée et la truffe en alerte. Laissant à Marceau le soin de poursuivre en solo les constatations d’usage.
Peu habitué à la fréquentation des morts, le brigadier-chef mobilise les rudiments de médecine légale glanés à l’école pour tenter une évaluation de l’heure du décès. Au débotté, entre 6 et 7 heures. Le malchanceux promeneur qui a fait, selon la formule consacrée, la macabre découverte, devrait pouvoir l’aider à affiner son estimation.
– Avez-vous entendu des coups de feu ?
Martial Frottis, équarrisseur à la retraite et amateur de chanterelles, commence tout juste à reprendre des couleurs mais ses traits défaits témoignent encore de l’effroi que lui a inspiré sa rencontre fortuite avec le mutilé sylvestre. Naïvement mais non sans une certaine logique, Marceau pensait qu’un homme qui, pendant trente ans, a débité à la chaine des carcasses bovines, ovines, voire équines, dans l’atelier 23 des abattoirs d’Orval, ne serait rien moins qu’effarouché par la proximité de l’hémoglobine. Il est vrai que la quantité présente en est inhabituellement importante mais moindre assurément que celle qui doit s’écouler d’une Charolaise suspendue par les pattes arrière afin de faciliter son tronçonnage.
– Des coups de feu ?
– Oui, des coups de feu.
Frottis est embêté. Marceau le voit bien. À la façon dont il dodeline du chef tout en se malaxant le lobe de l’oreille. Symptômes courants de l’embarras du témoin qui craint de répondre à côté de la plaque. Comme s’il y avait des bonnes et des mauvaises réponses. Qu’il dise simplement ce qu’il a vu ou entendu. Ce n’est pas un quizz radiophonique. Il n’y a ni récompense à espérer, ni défaite à craindre.
– Des coups de fusil, dit Marceau pour l’inciter à tenter sa chance.
– C’est-à-dire qu’en ce moment, des coups de feu, on entend que ça.
Marceau prend sur lui. L’interrogatoire s’annonce long. Et pénible. Péniblement long.
– Tu penses qu’il s’est fait tirer dessus ?
Délaissé par son compagnon aquatique, Mocassin reprend du service.
« Non, je pense qu’il s’est fait grignoter la face par un écureuil anthropophage. » Seuls le respect imposé par des principes d’ordre essentiellement hiérarchique et la crainte des mesures disciplinaires consécutives à leur éventuelle transgression dissuadent Marceau d’énoncer à haute voix la réponse qui lui vient spontanément à l’esprit. Il se contente d’affirmer que, compte-tenu de la nature des blessures, des traces de brûlures sur le col de la veste, ou ce qu’il en reste, et de la présence au sol de cette arme à feu, il pense, effectivement, qu’il n’est pas abusivement audacieux de supposer que Saint-Bernard a pu recevoir un coup de fusil en pleine tête.
– Bénard.
– Plait-il ?
– Bénard, pas Bernard.
Marceau s’accroupit pour examiner l’arme tombée aux pieds du mort. Un fusil de chasse à canons superposés basculants à deux coups. La platine est gravée du monogramme de son propriétaire, le talon de crosse couvert d’un petit paquet de terre parfaitement tassée. Les hypothèses hasardeuses n’ont pas sa préférence. Loin s’en faut. C’est donc avec une prudence mesurée et dans l’intimité de son for intérieur que Marceau émet celle-ci : « Il a même pu partir tout seul, le coup de feu. De cette arme-là. »
Bizarrement, ce n’est qu’en se redressant qu’il remarque la posture insolite du cadavre. Si le corps était adossé à un arbre la position paraitrait surprenante, l’absence de support postérieur la rend énigmatique. Marceau doit faire un pas de côté pour trouver la clé du mystère : Eudes de Saint-Bénard est empalé sur une branche de peuplier d’une vingtaine de centimètres de circonférence et d’environ un mètre de haut, pour ce qui est de sa portion visible, profondément ancrée dans la zone rétropéritonéale de l’abdomen qu’elle a, semble-t-il, transpercée de force au niveau du pelvis. Un examen approfondi de l’ordonnancement des différents éléments végétaux et humains concernés établirait avec une précision supérieure les détails de leur appariement incongru. L’observation que le gendarme en fait, pour superficielle qu’elle soit, l’autorise cependant à proposer un double postulat : soit le chasseur a laissé tomber son fusil et l’ébranlement de la gâchette, lors du choc de la crosse contre le sol, a entraîné la libération du chien puis du percuteur qui, venant frapper violemment l’amorce de la cartouche, a déclenché la projection à grande vitesse et en forte quantité de billes de plomb de 8 millimètres de diamètre qui ont emporté une partie de la tête se trouvant sur leur chemin, ce qui a provoqué un brusque recul du corps accompagné d’un subit relâchement des muscles ischio-jambiers causant l’affaissement brutal de celui-ci sur un tronc saillant dressé exactement dans l’axe vertébral ; soit il a d’abord perdu l’équilibre et le relâchement subit de ses muscles ischio-jambiers a provoqué l’affaissement brutal de son corps sur le sommet pointu d’une souche qui s’est introduite dans son fondement d’une manière si soudaine et violente que la douleur ressentie lui a fait lâcher son arme dont la gâchette, ébranlée lors du choc de la crosse contre le sol, a entraîné la libération du chien et cætera, et cætera. Sur la base de ces conjectures, et dans le but d’avancer dans le processus de leur validation respective et exclusive, Marceau en appelle de nouveau à Frottis.
– Vous n’auriez pas, à tout hasard, entendu un cri immédiatement suivi d’une détonation ?
– Quel genre de cri ?
– Le genre qu’on pousse lorsqu’une grosse branche s’introduit brutalement et par surprise dans votre anus.
Après quelques secondes d’une intense introspection pendant laquelle il se gratte nerveusement le cuir chevelu, Frottis déclare qu’il lui faudrait avoir entendu ce type de hurlement au préalable pour être capable de le reconnaître comme tel. Marceau regrette amèrement le vœu qu’il a fait un jour de ne jamais gifler un témoin. Afin de ne pas être tenter de se parjurer, il se détourne de Frottis pour faire part à Mocassin du sentiment que lui inspire cette affaire.
– Ça ressemble furieusement à un accident de chasse.
Mocassin accueille ce point de vue avec un soulagement flagrant.
– Ce serait mieux.
– Mieux que quoi ?
– Mieux que d’avoir les cow-boys de la BR de Vierzon sur le dos.
Le capitaine Mocassin n’aime pas les complications. Il ne les a jamais aimés. Et plus la date de son départ à la retraite approche, moins il les aime. Un accident, c’est simple. Un homicide, moins.
La perspective d’un prompt classement du dossier à peine ouvert ne remplit pas Marceau d’une égale satisfaction. Sans en avoir une conscience très nette, il se dit que s’il parvenait à résoudre une affaire de meurtre, il aurait sans doute droit à une reconnaissance particulière de ses supérieurs, et s’il avait droit à une reconnaissance particulière de ses supérieurs, il pourrait sans doute bénéficier d’une promotion accélérée, et s’il pouvait bénéficier d’une promotion accélérée, il arriverait sans doute à décarrer de ce bled perdu au milieu de nulle part dans lequel il n’a aucune envie de faire de vieux os. Tout porte à croire que ce ne sera pas pour cette fois. À moins que.
À l’arrivée des services compétents en matière de levée de cadavre partiellement défiguré et profondément embroché au milieu de la forêt, Mocassin informe Martial Frottis qu’il vont le raccompagner chez lui et son subordonné que le moment de quitter les lieux est venu. Marceau rejoint donc le véhicule de service en compagnie de Frottis à qui il explique qu’il lui faudra venir faire une déposition officielle à la caserne dans l’après-midi. Frottis demande si ça ne pourrait pas être demain matin plutôt parce que l’après-midi il apprécie sa petite sieste et il doit avouer qu’aujourd’hui ce ne sera pas du luxe avec toutes les émotions qu’il vient d’avoir et ensuite il fait le quatrième à la belote chez Maurice et, comme le gendarme commet l’imprudence de répéter le prénom sur un ton interrogatif, il précise que Maurice est le patron de La Taverne et s’étonne que son interlocuteur ne semble pas bien voir qui c’est parce que Maurice quand même il est connu dans le bourg pas comme le loup blanc mais presque, et il se lance dans une description approximative mais copieusement imagée du dit-Maurice suivie de révélations diverses et variées sur les épisodes marquants de l’existence du bonhomme, pendant que Marceau tente à plusieurs reprises de l’interrompre en regrettant amèrement le vœu qu’il a fait un jour de ne jamais étrangler un témoin.
– Et un cycliste, vous n’en avez pas croisé un ce matin ? demande-t-il lorsqu’ils arrivent près de la voiture.
La soudaineté de la question coupe net le sifflet de Martial Frottis. Absorbé dans l’examen d’une empreinte aux reliefs nervurés fraichement creusée dans la terre du chemin, Marceau ne relève pas l’absence de réponse.
– On y va ou quoi ? tonitrue Mocassin en lui administrant une solide bourrade entre les omoplates.
Le capitaine est arrivé comme une bombe. Il ne s’est pas demandé pourquoi son collègue était accroupi. Peut-être a-t-il pensé qu’il refaisait son lacet, qu’il ramassait un trèfle à quatre feuilles ou va savoir quoi. Peut-être n’a-t-il, plus simplement, rien pensé du tout. Impatient d’y aller, il n’a surement pas pensé qu’il risquait de piétiner comme un sagouin ce qui pouvait avoir une chance, certainement infime mais pas nulle, d’accéder au statut de pièce à conviction. Pour convaincre qui de quoi ? En sait-il quelque chose Marceau ? Rien n’est moins sûr. Et du coup, oui, ils y vont.