2 – La Guifette moustac

Débarrassés de Frottis, les gendarmes prennent la direction du domaine des Saint-Bénard.
– Tu la connais la comtesse ?
Non, Marceau n’a pas encore eu le plaisir ou l’occasion de rencontrer les 3421 habitants de la commune (3420 depuis quelques heures).
– Bon, marmonne Mocassin en ouvrant la portière du Jumpy multispace tricolore qui vient de s’immobiliser devant l’entrée du château.
Château est un grand mot. Certes l’édifice parait plus cossu et autrement spacieux que les maisons du canton dont il se distingue par l’absence notable de fosse à purin dans la cour. Mais de là à parler de château… Le gros manoir qui a dû, à une époque désormais lointaine, matérialiser l’importance territoriale et historique de la famille Saint-Bénard, a singulièrement perdu de sa superbe. Les parterres de fleurs fanées sont envahis de mauvaises herbes, la mousse écaille la peinture des volets dégondés, le gel a fissuré le granit du perron, des rideaux aux couleurs passées pendouillent derrière les vitres poussiéreuses, tout sent les finances en berne et la noblesse en fin de course. Impression que ne dément pas l’allure de l’employée de maison qui ouvre la porte aux deux gendarmes. Lui donner un âge relève de la gageure, même pour un professionnel de l’investigation. Sa mine est si terne, son teint si terreux, ses gestes si lents que Marceau ne serait pas excessivement surpris d’apprendre que la femme a cessé de vivre depuis quelques décennies tout en demeurant la seule à ne pas en avoir été informée. Au prix d’un effort musculaire non-négligeable, elle les conduit à une porte qu’elle pousse avant d’annoncer d’une voix étonnamment puissante l’identité des visiteurs. Mocassin entre le premier. Assise dans un fauteuil Voltaire dont le dossier a servi de grattoir à une quinzaine de générations félines, la comtesse Marguerite de Saint-Bénard l’accueille d’un regard résolument morne. La raideur de son port laisse penser que son rachis n’est constitué que d’une unique vertèbre dont l’extrémité inférieure aurait été soudée à son bassin à jamais figé et la supérieure scellée à une tête momifiée composée d’un menton affreusement pointu, de lèvres pincées au-delà du tolérable, d’un nez aussi anguleux que les pommettes qui l’entourent, d’une paire d’yeux aiguisée comme un pic à glace rouillé et d’un front haut labouré de rides, le tout surmonté d’un paquet de cheveux aux reflets indigo réunis en un inquiétant chignon. Même s’il est prudent en toutes circonstances de se défier des a priori, il n’est pas insensé d’envisager que l’épithète “acariâtre“, associé par certains étymologistes à Saint Achaire, évêque de Noyon-Tournai de 621 à 640, a pu être spécialement créé pour la comtesse de Saint-Bénard.
Avec force précautions oratoires, le capitaine Mocassin informe la vieillarde de la mort de son fils. En de telles circonstances, l’âme humaine est ainsi faite que chacun, en fonction de son éducation, de ses expériences et de sa sensibilité, extériorise avec plus ou moins d’éclats l’intensité de son chagrin, puisant, selon le niveau de spontanéité de ses élans, dans un large éventail de réactions qui va du vagissement désespéré assorti d’un martellement forcené de la poitrine parfois combiné avec un arrachage par poignées de la couverture capillaire, au sanglot ravalé accompagné d’une humidification contrôlée de la paroi externe de la cornée. La comtesse fait le choix de l’impassibilité. Y compris quand Mocassin lui donne, à sa demande, des détails sur les circonstances du décès et lui explique que, non content de s’être fait exploser la moitié de la tête à coup de fusil, son fils unique s’est perforé l’entre-jambes à l’aide d’un tronc d’arbre. Impassible n’est pas le terme approprié. Indifférente conviendrait mieux. D’une indifférence si marquée que Marceau en vient à penser qu’elle ne comprend pas l’intégralité de ce qui lui est rapporté. Le commentaire que l’édifiant exposé inspire à la comtesse lui prouve qu’il n’en est rien.
– Il a péri par où il a pêché, grince-t-elle.
Ensuite de quoi elle se propose de dresser, avec une économie de mots et une précision métaphorique tout à fait remarquables, un portrait de son fils aussi inattendu qu’effrayant d’où il ressort que le défunt était, selon elle, « un porc libidineux », comme son père avant lui, comme tous les représentants masculins de la lignée des Saint-Bénard et, de manière générale, comme tous les mâles qui peuplent, ont peuplé ou peupleront la planète. Le fond des propos tenus a de quoi étonner, troubler à tout le moins, effrayer peut-être. Le ton, d’une glaciale neutralité, sur lequel ils sont énoncés plonge Marceau dans un désarroi qui confine au malaise. Mocassin qui pratique la comtesse depuis longtemps se montre moins troublé et, au moment où celle-ci, sans y avoir été nullement encouragée, se lance dans un approfondissement de ses lapidaires arguments, il préfère s’absorber dans la contemplation d’une aquarelle représentant une guifette moustac et son petit posés sur une feuille de nénuphar.
Le comte de Saint-Bénard, seizième du nom, Hector de son prénom, était, assure sa veuve, un obsédé sexuel intégral. Elle en veut pour preuve ses derniers faits d’armes, qui ont par ailleurs entraîné sa perte.
– Après l’arrivée de cette petite grue, si vous voyez ce que je veux dire, conclue-t-elle en adressant à Mocassin une œillade lourde de sous-entendus.
Marceau n’est pas certain de comprendre. Feu monsieur le comte était-il, lui aussi, de ces monomaniaques que le voisinage d’organismes portant bec et plumes extasie à l’excès ? Si tel était le cas, en quoi cela justifie-t-il que sa mémoire soit souillée d’une infamante présomption d’obsession lubrique ? L’envie qu’il a presque d’interroger plus avant la comtesse à ce sujet se heurte à la mine obstinément revêche d’icelle et à l’angoisse qui lui vient à l’idée de passer quelques minutes supplémentaires dans cet environnement par trop déprimant.
Il doit attendre d’être remonté en voiture pour satisfaire sa curiosité. Mocassin lui apprend que la grue évoquée n’est pas un de ces grands échassiers de la famille des gruidés mais une de ces citadines en mal de verdure qui s’imaginent qu’il suffit de pédaler quotidiennement cinq minutes en forêt ou de marcher pieds nus (a minima en tongs) dans une bouse de vache pour participer à la préservation écologique de l’univers.
– De là à en faire une grue, dit Marceau.
Mocassin précise alors que c’est la propension de la demoiselle à se trimbaler en bikini dans son jardin qui, d’après la vieille Saint-Bénard, laisserait planer un doute sur le niveau de sa vertu. Des déclarations de la comtesse, ou de ce que Mocassin en a lu entre les lignes, il ressort en effet que, dès son installation dans un hameau voisin du château, trois semaines environ avant l’arrivée de Marceau, la jeune femme a fait l’objet d’une observation immédiate et attentive de la part d’Hector de Saint-Bénard.
– Une observation ?
Très exactement, un reluquage en bonne et due forme pratiqué à l’aide d’une paire de jumelles à fort grossissement. Le comte, loin de concevoir une honte particulière vis-à-vis de ses penchants voyeuristes, s’y abandonnait, parait-il, ouvertement, allant même jusqu’à formuler à voix haute les réflexions que lui inspiraient l’objet de ses surveillances clandestines. « Deux, il y en a deux » auraient ainsi été ses derniers mots, rapportés par la comtesse qui ajouta qu’elle n’avait pas pris la peine de lui demander ce qui allait ainsi par paire mais, connaissant l’individu, il ne lui paraissait pas compliqué de comprendre à quoi il pouvait faire référence. Et puis plus rien, plus un mot. La comtesse dit en avoir été étonnée, mais pas mécontente. Une dizaine de secondes s’étaient écoulées encore avant que Saint-Bénard ne tombe sur le parquet, raide mort. Il faut croire que le spectacle du mystérieux duo était par trop stimulant pour son cœur vieillissant. L’anecdote conduit Marceau à penser qu’une visite à la voisine ne serait peut-être pas inutile. Il fait part de cette proposition à son capitaine qui, ayant noté le caractère rhétorique de la demande tout en voyant approcher l’heure de l’apéro, la juge excellente puisque sa mise en œuvre ne nécessite aucune participation active de sa part. Il prie donc Marceau de le laisser là.
– Là ? demande Marceau en stoppant le véhicule devant La Taverne, le débit de boissons local dont la terrasse empiète sur la place du marché.
Sans prendre la peine de relever l’implicite sarcasme, Mocassin claque la portière derrière lui.