3 – Le Grèbe castagneux

Marceau reprend la route. La même que celle qu’il vient de parcourir. En sens inverse. L’avenue de la République, l’abribus du ramassage scolaire, le château d’eau, la départementale 243, le calvaire de la Basse-Motte, à gauche vers Torgneul par Saint-Croutoy-en-Groin, passer le manoir Saint-Bénard en remontant sur Palleau. La maison de la grue est en contre-bas, juste avant le bois de La Motte. Marceau s’arrête dans le virage. À vol d’oiseau, moins de deux cents mètres séparent les deux bâtisses. Terrain dégagé, peu boisé, encore moins vallonné. Par temps clair et avec une bonne paire de jumelles, il doit effectivement être possible de repérer une trace d’ambre solaire mal étalée sur une clavicule dénudée. De sa position, en tout cas, Marceau a une vue imprenable sur la cour où il peut constater que personne ne s’adonne au naturisme. Quant à la bâtisse elle-même, c’est une longère soigneusement restaurée dans le plus pur style néo-rural. Un bâtiment de plein pied avec de grande baies double-vitrées ouvrant sur une terrasse pavée, une table en teck au centre de laquelle se dresse un parasol replié, une chaise longue dont les coussins à larges rayures accueillent probablement les fameux bains de soleil, un puits d’époque peut-être pas intégralement asséché, un rosier impeccablement taillé au milieu de massifs de géranium mêlés d’iris et de jonquilles. Du rustique élégant. Genre retour aux sources avec tout le confort moderne. La voiture emprunte l’étroit chemin de terre qui mène au portail grand ouvert. Les lieux semblent déserts. Les coups de sonnette de Marceau restent sans réponse. Il insiste, puisque c’est son boulot. En vain. Il reprend l’inspection des alentours. À droite, une cabane de jardin. À gauche, un abri sans porte qui fait office de garage. Contre le mur du fond, des bûches entassées, un balai de Bruyère, deux bidons d’huile, un vélo sans roue, un barbecue cabossé, d’autres objets inutiles que personne n’a pris le temps d’évacuer au fur et à mesure, forment le traditionnel bric-à-brac de tout hangar qui se respecte. Marceau est sur le point de battre en retraite quand il croit discerner un mouvement dans la maison. Il actionne à nouveau la sonnette, plisse les yeux dans l’espoir illusoire d’augmenter ainsi son acuité visuelle, hésite, sonne une dernière fois, hésite encore puis se décide à approcher en signalant bruyamment sa présence.
– Hola, il y a quelqu’un ?
Le chant aigu d’un grèbe castagneux est la seule réponse qu’il obtient. Il frappe à la porte de la maison. Trois petits coups secs. Deux plus fermes. Trois puissants. Rien. Il tente alors sa chance à la porte fenêtre. Toujours rien.
– Hola ! braille-t-il en collant sa tête à la vitre, les deux mains tendues en visières latérales.
L’intérieur est plongé dans la pénombre. Du côté de la maison où le soleil, à cette heure, donne, les volets ont été tirés. La cuisine de type “américain“, avec larges plans de travail et tabourets hauts alignés contre un comptoir à pieds chromés, ouvre sur un vaste salon aux poutres apparentes. Console années 50 chinée chez un brocanteur ardéchois ou limousin. Bougies à tire larigot. Canapé en cuir clair et râpé. Table basse Art-déco sur tapis Kilim. Le plateau de verre est encombré d’objets divers : un mug à moitié vide, une tablette en veille, un tas mal empilé de magazines de mode ou cult…
– Je peux vous aider peut-être ?
Bien que posée et dénuée de toute agressivité, la voix a retenti d’une manière si inattendue que Marceau est secoué d’un sursaut qui manque de le faire trébucher. Il se retourne pour faire face à une jeune femme d’environ 170 centimètres de haut sur une quarantaine de large (profondeur à définir), âgée de plus de 25 ans mais de moins de 30, portant une robe cache-cœur à manches courtes taillée dans un tissu imprimé (feuilles de gingko sur fond uni vert amande), sur les épaules de laquelle tombe une partie des longues boucles rousses qui entourent une figure ronde aux joues parsemées de taches de rousseur. Les lèvres sont fines, le nez droit, les yeux effilés, la pupille émeraude, le regard fixe.
– Myriam Hélisse ? risque-t-il.
Il a lu le nom sur la boite aux lettres. La femme acquiesce d’un hochement de tête qui libère une des mèches retenues derrière son oreille droite. Sans quitter le gendarme des yeux, elle la replace mécaniquement.
– Brigadier-chef Marceau, Gendarmerie Nationale.
Une bouffée de chaleur lui remonte des aisselles dans la nuque et jusqu’aux tempes. À supposer qu’il soit capable d’y réfléchir rationnellement, il aurait du mal à savoir ce qui l’embarrasse autant. Il est en service. Il n’a pas à se justifier. Au pire peut-il présenter ses excuses pour s’être permis une intrusion sans autorisation dans une propriété privée.
– J’ai cru voir une forme.
– Une forme ?
– Dans la maison. Qui bougeait.
– La maison bougeait ?
– Non, la forme.
– C’est Satan.
– Votre chien ?
– Presque : ma chatte.
– Votre chatte s’appelle Satan ?
– Ma chatte ne s’appelle pas. Mais moi, je l’appelle Satan.
Pourquoi est-il si mal à l’aise ? De plus en plus mal à l’aise.
– J’ai sonné mais personne n’a répondu.
– Satan a des consignes très strictes à ce sujet.
La tonalité est neutre. Pas froide, neutre. Marceau scrute le visage de la femme dans l’espoir d’y trouver une marque d’ironie, un fragment de moquerie, un bout de dérision. Une prise quelconque à laquelle s’agripper. La frimousse est aussi lisse que la voix.
– Et donc ?
– Donc ?
– Je répète : je peux vous aider peut-être ?
L’occasion de reprendre la main. Marceau la saisit.
– Connaissez-vous Eudes de Saint-Bénard ?
Il force un peu la gravité du timbre.
– C’est lequel, le vieux ou le moins vieux ?
– Le vieux est déjà mort.
– Ah bon quand ça ?
– Il y a presqu’un mois. Vous n’étiez pas au courant ?
– Est-ce que je vous aurais posé la question sinon ?
Marceau s’accorde une seconde de récupération. Le malaise qui lui serrait le kiki commençait tout juste à s’estomper et bing ! rebelote. Conduire un entretien, ça s’apprend. Il l’a appris. Il l’a pratiqué. Un peu. En général, il s’en sort sans difficulté majeure. Il applique les règles, respecte la méthode. Son instructeur l’avait prévenu : « Un interrogatoire, c’est comme un soufflé au fromage. Tu as beau suivre la recette à la lettre, un jour, va savoir pourquoi, ça ne gonfle pas assez ou trop. » Là, ce serait “pas assez“. Voire pas du tout. Ce n’est même pas un problème de thermostat mal réglé, à ce niveau-là, c’est carrément un oubli d’allumage de four. Il tente un nouveau rétablissement avant le jet d’éponge. L’intérieur de sa tête tangue un peu mais il y va, bien en appui sur ses bases.
– Vous ne connaissez pas vos voisins ?
– Ceux-là, non. Le vieux par contre me connaissait sous toutes les coutures, lui.
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
– L’éclat du soleil sur les lentilles de ses jumelles. De quoi est-il mort ?
– Crise cardiaque.
– Et pourquoi déjà ?
– Pardon ?
– Vous avez dit : « Le vieux est déjà mort ». Pourquoi “déjà“ ?
– Nous avons retrouvé le corps du fils ce matin, dans le bois.
– Quand le sort s’acharne…
– Je me demandais si vous aviez remarqué quelque chose de particulier.
– Je ne vais jamais dans le bois.
– Dans le bois ou ailleurs.
– Qu’est-ce que j’aurais pu remarquer ?
– Je ne sais pas. C’est ce que je vous demande.
Marceau n’est pas mécontent de ce qui lui apparait comme une sorte de retournement de situation. Ou de vengeance mesquine.
– J’étais à Vierzon pour raison administrative.
Le gendarme secoue la tête d’un air entendu. Il pourrait partir, maintenant. Ce serait judicieux. Il devrait. Il le sait qu’il devrait. Il n’en fait rien.
– Vous ne voulez pas savoir de quoi il est mort ?
– Si ça vous fait plaisir.
Dans le métier, on appelle ça la question de trop.
– Désolé, balbutie Marceau en prenant conscience, mais un peu tard, de l’impasse dans laquelle il s’est lui-même aventuré avec une hâte déraisonnable. Je ne peux rien dire pour le moment.
La remarque est d’autant plus saugrenue qu’il ne fait aucun doute que Martial Frottis n’est pas du genre à tenir sa langue. À l’heure qu’il est, l’incident doit déjà être connu de tout le village si tant est que Mocassin lui-même n’en a pas assuré la diffusion. Marceau esquisse un salut de la main avant de tourner les talons en lâchant un « Au revoir » à peine audible.
Myriam Hélisse le regarde s’éloigner, monter dans sa voiture. Elle entend le moteur vrombir outrageusement, un court instant, le temps que le conducteur s’aperçoive qu’il n’a pas enclenché de vitesse. Lorsque la voiture disparait au bout du chemin, elle entre dans la maison.

– Qu’est-ce qu’il voulait le flic ?
– C’est un gendarme.
– C’est pareil.
– Il voulait savoir si j’avais remarqué quelque chose, ce matin, du côté du bois.
– Il ne t’a rien dit sur les circonstances de la mort ?
– Non. Comment ça s’est passé ?
– Ce con s’est fait éclater la tête avec son propre fusil.
– Un suicide ?
– Même pas. Il marchait avec son arme à la main, prêt à flinguer je ne sais pas quoi. À un moment, il s’est retourné, brusquement, peut-être qu’il a entendu mes pas dans son dos. Il a perdu l’équilibre, pile sur une sorte de bout de bois qui lui est rentré dans le cul. Son fusil est tombé et le coup est parti. En plein dans sa sale caboche.
Myriam attend la suite.
– Le principal c’est qu’il soit mort, dit-elle quand elle comprend qu’il n’y en aura pas.
– C’est frustrant. J’aurais préféré le buter moi-même.
Un ange passe.
– Bon, tu ne vas pas bouder dans ton coin toute la journée.
– Il faut faire gaffe. Le flic a failli me voir tout à l’heure.
– Je lui ai dit que c’était le chat.
– Quel chat ?
– Celui qu’on n’a pas.
Les éclats de leurs rires entremêlés résonnent jusque dans la cour déserte.