4 – La Rousserolle effarvatte

Un qui n’a pas, mais alors pas du tout envie de rigoler, c’est Antoine Marceau. Ni le soir en se mettant au lit, ni le matin en se brossant les dents et pas d’avantage lorsqu’il s’assoit derrière son bureau. Avoir le sentiment d’être passé pour un crétin, il faut le reconnaître, personne n’aime trop ça. Marceau pas plus qu’un autre. Dans le cas présent, il ne dirait pas qu’il est passé pour un crétin. Plus il y pense, et il n’a pensé quasiment qu’à ça ces dernières heures, plus il se dit que “crétin“ n’est pas exactement le mot qui convient. “Con“ plutôt. Voilà, il a le sentiment d’être passé pour un con. Un con qui perd tous ses moyens parce qu’il a été surpris dans une posture inadéquate, et qui n’a pas été capable de trouver ses mots, et qui s’est fait mener par le bout du nez par une… par une… Au premier abord, elle est accorte, cette Myriam Hélisse. Souriante, amène. Mais c’est pour mieux dissimuler sa sournoiserie derrière ses sourires enjôleurs, avec ses belles dents blanches bien alignées et ses petites fossettes qui lui froncent les joues. On ne se méfie jamais assez des apparences. Un accident de chasse, par exemple. Qu’est-ce qui ressemble le plus à un accident de chasse, à part bien sûr un autre accident de chasse ? Un assassinat maquillé en accident de chasse. Il ne faut jamais s’arrêter devant la façade. Au contraire, il faut rentrer dans le hall, monter dans les étages, explorer les caves et les combles. Envisager toutes les éventualités, même les plus farfelues ou les moins vraisemblables. Ensuite, en s’appuyant sur les éléments factuels recueillis, on peut trier. Dans le cas de Saint-Bénard, le tri est assez rapide à faire. Mais bon, l’assassinat maquillé, c’est une éventualité. Il faut juste chercher les traces de maquillage. Y en a-t-il ? Pas trop. Les seules traces relevées, ce sont des traces de pneus. De vélo. Ou de vélomoteur. Qu’est-ce qu’on fait avec des traces de pneus trouvées dans un chemin forestier emprunté par dix ou cent ou mille cyclistes par jour ? Ont-elles seulement un rapport avec la mort du chasseur ? Il n’en sait rien, Marceau. Il n’a pas la plus petite amorce de début d’esquisse de lien, d’indice ou de piste. Il n’a que ses doutes, sa conscience professionnelle et, accessoirement, son envie furieuse de ne pas être pris pour un con. À tous les coups elle doit penser qu’il a été troublé. Il est presque certain qu’elle doit penser quelque chose dans ce goût-là, Myriam Hélisse. Penser qu’elle lui a fait perdre ses moyens et oublié ses devoirs. Elle le sait, pourtant, qu’il est payé par l’état, autant dire par ses impôts à elle, pour veiller au respect de la loi. Et pas pour faire le joli cœur avec des apprenties paysannes. Non mais c’est vrai, qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’il n’a rien d’autre à faire que de passer pour un abruti qui se laisse embobiner par une petite pimbêche avec des cils interminables ? Qu’il est comme tous les autres péquenauds du coin ? Qu’est-ce qu’elle connaît de sa vie, de ses projets, de ses désirs ? Elle croit qu’il suffit de faire étalage de son sens de la répartie pour que tout le monde tombe en pâmoison devant elle ? Non, mais pour qui elle se prend ? Hein ? Pour qui ? Ce n’est quand même pas à lui qu’elle va en remontrer. Un brigadier-chef. Et puis quoi encore ? Dès qu’il en aura l’occasion, il ira lui dire ses quatre vérités.
« Vous devriez aller voir dans le champ. »
Tout à ses divagations intérieures, il n’a pas remarqué que quelqu’un avait poussé la porte de la gendarmerie. Le visiteur, qui estime peut-être qu’il ne réagit pas avec la célérité voulue, ajoute qu’il parle du champ situé à la sortie du village. La respiration est saccadée, l’œil nerveux, la silhouette râblée. Dans la partie supérieure, deux bras extrêmement poilus sortent d’un maillot de cycliste à pois rouges estampillé du logo d’une supérette d’Issoudun. À l’étage en dessous, deux jambes tout aussi velues dépassent d’un cuissard à bretelles. La teinte écarlate de la trogne humide révèle l’intensité de l’effort fourni pour arriver aussi rapidement que possible aux forces de l’ordre.
– Quelle sortie ? demande Marceau.
Les sourcils du cycliste se rapprochent pour former un accent circonflexe inversé au-dessus duquel la perplexité creuse des sillons tors. Il s’attendait à des questions, fatalement, mais pas celle-là. Normal, il n’a pas la logique de Marceau. Sinon c’est lui qui serait de l’autre côté du guichet.
– La sortie vers Chatmou.
Marceau valide d’un hochement de tête. Franc. Un peu sec. L’autre cherche ses mots, du coup, pour éviter d’être rappelé à l’ordre une deuxième fois, avant d’annoncer qu’il y a là, selon lui, dans ce champ, « un truc bizarre ».
– Bizarre ?
Le cycliste, faute de mieux, reformule : « Un truc pas normal. » Craignant que l’apparente impassibilité du fonctionnaire ne dissimule une mise en doute insidieuse de sa capacité à mesurer l’anormalité d’un évènement, il poursuit de lui-même : « Sauf si on considère qu’un tracteur qui tourne en rond sans s’arrêter depuis au moins une demi-heure, c’est normal. »
Que ce type soit resté une demi-heure à lorgner les rotations d’un tracteur, Marceau en doute, mais il comprend l’idée et le nabot rubicond a l’air suffisamment désemparé pour qu’il estime nécessaire d’en référer à son supérieur. Il va donc jusqu’à la porte d’un bureau, y frappe, l’ouvre et, sans lâcher la poignée, passe la moitié haute de son corps par l’entrebâillement pour annoncer qu’il serait utile de procéder à une vérification dans le champ qui se trouve en face du château d’eau.
– Celui de Pinson ? demande Mocassin.
– C’est possible.
Il serait abusif de prétendre que l’annonce remplit le capitaine d’allégresse. Il a la tête du poissard qui se demande pourquoi il faut toujours que les emmerdes déboulent un quart d’heure avant la pause déjeuner. Il grimace en songeant aux lasagnes que lui a préparé Simone et fait une tentative pour évaluer les possibilités de différer l’intervention proposée.
– Ça parait urgent, répond Marceau.
Plus urgent que des couches successives de viande hachée cuisinée, de sauce béchamel onctueuse et de pâte alimentaire al dente (sans oublier le parmesan) ? Mocassin a du mal à y croire. Un sanglot déchirant comprime sa poitrine avant de lui dilater les narines en une longue expiration exagérément bruyante.
– Bizarre et urgent, insiste Marceau pour tenter, sans succès, d’apaiser sa déconvenue. Cinq minutes plus tard, ils se dirigent, sans échanger un mot, vers la sortie du village (direction Chatmou, donc, par la départementale 243). Les pensées de Marceau sont concentrées sur la route, celles de Mocassin sur des spécialités culinaires italiennes. Poulidor les précède, sur sa bicyclette. Ça pourrait être un surnom inventé par un gendarme facétieux pour se moquer en douce d’un usager. Il n’en est rien. C’est son authentique patronyme. « Raymond ? » n’a pu s’empêcher de suggérer Marceau. C’est sorti tout seul. Pas un trait d’humour, ce n’est pas le genre de la maison. Plus une association d’idées quasi-pavlovienne. « Jean-Marc » a répondu Poulidor en essayant de ne pas trop faire étalage de sa lassitude. Arrivé à destination, le cycliste tend son bras à angle droit, l’index pointé dans l’axe vers une moissonneuse-batteuse immobilisée au milieu d’un champ.
Mocassin bougonne : « Il ne tourne pas du tout votre engin. »
La remarque pleine d’animosité à peine dissimulée s’adresse tout autant à Marceau qu’à Poulidor.
– Tout à l’heure, il tournait, se défend Poulidor.
– Il a dû s’immobiliser quand le réservoir de carburant a été vide, avance Marceau.
– Moi ce que je vois, c’est qu’il ne tourne pas.
La mauvaise humeur de Mocassin ne connaît pas de frontière.
– En plus, tu m’avais parlé d’un tracteur.
Concrètement, tracteur ou moissonneuse-batteuse, ça ne change pas grand-chose à l’affaire mais le grincheux a pas mal de restes d’amertume à évacuer. Tout disposé à détourner la grogne ambiante de sa personne, Marceau interroge vertement Poulidor sur le changement d’état du véhicule signalé. Le malheureux argue, pour sa défense, qu’il n’y connait pas grand-chose dans ce domaine. Il joue la carte de la naïveté mais la déception que lui inspire le comportement des gendarmes, alors que lui n’a pas tergiverser quand il a fallu faire passer ce qu’il considère comme un devoir civique avant le plaisir d’une virée à vélo, parasite les modulations de sa voix. Mocassin, décidément rancunier, persiste à dire que ce n’est pas du tout la même chose, un tracteur et une moissonneuse-batteuse. Il a raison, personne ne le conteste. De là à y passer la journée… Le cycliste échaudé demande s’il peut y aller. Il est pressé de mettre un maximum de distance en un minimum de temps entre ces ingrats et lui.
– Une seconde, dit Marceau.
Mocassin a traversé la route. Il le rejoint près du véhicule agricole.
La profondeur des ornières creusées dans la terre grasse atteste du passage répété de la machine. Deux cercles concentriques, bien marqués. Vu du ciel, le résultat doit être intriguant. Entre land-art minimaliste et piste d’atterrissage pour extraterrestres animés des meilleures intentions jusqu’à ce qu’un colonel paranoïaque leur balance une bombe atomique et qu’ils répliquent en faisant exploser la Terre à l’aide d’un surpuissant rayon laser. Au ras du sol, ça ressemble plus prosaïquement à des traces de pneus dans la glaise. Comme dans les bois, la veille, mais plus larges, plus profondes et doubles.
Marceau grimpe à l’échelle qui mène à la cabine. À l’intérieur, un corps est affalé sur le volant. Comme il ne réagit pas quand Marceau tape à la fenêtre, celui-ci décide d’ouvrir la porte. Elle résiste. Verrouillée de l’intérieur. Il force, secoue, s’acharne, jusqu’à ce que le verrou cède. Des vapeurs acides lui bondissent à la figure. Bien qu’il ait le réflexe de se protéger à l’aide de son bras replié sur sa bouche et son nez, sa gorge s’enflamme instantanément tandis qu’un essaim d’abeille invisibles, surexcitées par la purée de piment-oiseau dans laquelle elles ont préalablement trempé leurs dards, s’engouffre dans ses fosses nasales. Il dégringole plus qu’il ne saute de la plateforme pour aller cracher ses poumons dans la boue. De longs sifflements lui sortent par tous les orifices faciaux. Tret tret tret tiri tiri trü trü tie tre tre. À un rythme lent et régulier. Tret tiri tiri trüüü. Comme le chant d’une rousserolle effarvatte asthmatique. En moins harmonieux. Tret tret tret tiri. Mocassin se précipite à la voiture d’où il rapporte, au pas de course, une grande bouteille d’eau minérale. Marceau en vide la moitié dans sa bouche en surchauffe, l’autre sur son visage incandescent. Il tousse et crache tout ce qu’il peut pendant plusieurs minutes avant de retrouver l’usage de la parole.
– Je ne sais pas ce que c’est, mais ça piquotte.
À l’odeur, Mocassin penche pour du désherbant. D’un commun accord, les gendarmes décident de laisser la cabine s’aérer avant d’aller vérifier, et, pour ne pas rester inactifs, interrogent en attendant Poulidor qui n’a pas grand-chose de nouveau à leur apprendre : il roulait tranquillement sur la route là-bas (il montre du doigt l’endroit), son attention a été attiré par un renard dans ces buissons-là (idem), il s’est arrêté pour essayer de le voir de plus près et c’est là qu’il a remarqué le tracteur, enfin la moissonneuse-batteuse, qui tournait en rond, alors il a pédalé comme un fou jusqu’à la gendarmerie.
– Comme un fou ? s’inquiète Mocassin.
– Un renard ? s’étonne Marceau.
La simultanéité des questions laisse l’interrogé perplexe et anxieux. À qui doit-il répondre en premier sans risquer le faux pas protocolaire ? Le léger tremblement de sa lèvre inférieure indique clairement l’embarras interne qui le secoue tandis qu’il regrette amèrement que la platitude de sa voute plantaire l’ait soustrait à la conscription le privant du même coup de la capacité, qui lui serait ici foutrement utile, de reconnaître le grade d’un militaire au nombre des galons cousus sur son torse. Mocassin perçoit le dilemme qui chahute le pauvre bougre auquel il indique, d’un coup de menton en direction du brigadier-chef, la priorité de réponse attendue. Poulidor confirme d’une part qu’il a vu un renard, de l’autre que celui-ci était tapi dans ces buissons-là (il a une passion manifeste pour le pointage de doigt tendu). Qu’il reste comme ça immobile avec le tracteur qui faisait un barouff d’enfer à côté, il a trouvé ça étrange et a pensé qu’il pouvait être pris dans un piège. Alors, il s’est approché, pour vérifier, mais l’animal a détalé d’un coup. Mocassin fait remarquer qu’il n’y a plus trop de renards dans la région, à cause des chasses à courre, et demande à Poulidor s’il peut leur indiquer la taille approximative de la bête. Poulidor ne le peut pas, celle-ci étant trop éloignée. Et trop cachée par la végétation. C’est principalement la couleur du pelage qui lui a fait penser à un renard. Qu’est-ce que ça pouvait être, sinon, de cette couleur-là ? Marceau fronce les sourcils au-dessus de ses yeux rougis.
– Presqu’orange, insiste Poulidor.
Mocassin suggère que le cycliste a pu se trouver nez à nez avec une famille de randonneurs irlandais et la plaisanterie, d’assez mauvais goût, ne fait rire que lui.
– Ou les fantômes de Rita Hayworth et Maureen O’Hara sur un tandem ? lance-t-il sans rencontrer plus de succès.
Un autre, plus raisonnable ou moins obstiné, aurait lâché l’affaire. Mocassin, contre toute attente, opte pour la surenchère.
– Un concert de Mylène Farmer avec… avec…
Il a beau se creuser les méninges, aucun autre nom de roux célèbre ne lui vient. Au grand soulagement de son involontaire public, cette ignorance providentielle met un terme à son sketch navrant. Poulidor en profite pour demander s’il peut s’en aller cette fois. Marceau qui n’a toujours pas défroncé les sourcils ne répond pas mais quand Mocassin l’y autorise, le cycliste saute sur sa monture avec un empressement hors du commun.
Après avoir prudemment plaqué leurs mouchoirs humidifiés sur leurs bouches, les deux gendarmes remontent jusqu’à la cabine. Couché sur le volant un ventripotent moustachu au faciès anormalement cyanosé laisse pendre sa grosse langue sèche entre ses lèvres violacées. Une quantité considérable de bave et de mucus a coulé sur ses pieds dont l’un est encore solidement enfoncé sur la pédale de commande. Derrière le siège, un bidon sans bouchon de glyphosate hyper-concentré, comme le proclame fièrement le macaron rouge et jaune figurant sur l’étiquette juste au-dessus d’un inquiétant et prophétique pictogramme à tête de mort, est totalement vide. Les 5 litres de poison qu’il contenait se sont évaporés dans l’atmosphère ou dans les voies respiratoires du conducteur.
– Pauvre Norbert, s’apitoie Mocassin.
Marceau accompagne le laconique éloge funèbre d’une salve de toussotements résiduels.