En dépit des conseils insistants de son chef, il refuse d’aller consulter un médecin. Entre deux quintes rocailleuses, il affirme aller beaucoup mieux à présent et prétend qu’un retour à pieds au village finira de lui décrasser complètement les alvéoles pulmonaires. À l’arrivée de l’ambulance, Marceau abandonne donc Mocassin aux dernières formalités et se met en route, en prenant soin de cheminer du côté gauche de la chaussée comme les règles de la sécurité routière le préconisent. Il n’a pas entièrement parcouru le dixième du premier des quarante hectomètres qui le séparent de sa destination que ses pensées se télescopent dans sa tête.
Deux morts en trois jours, ça commence à faire. Pour un village comme celui-là, ça commence même à faire beaucoup. Le taux de mortalité c’est quoi, par an, autour de dix pour mille habitants, un peu moins. Dans les 660 000 décès, environ. 1 800 à 1 810 par jour. Proportionnellement, si on rapporte ça à la population du village, on devrait être à 2 ou 3 décès par mois. Pas par semaine. Les quotas sont explosés. Bien sûr, il faut prendre en compte les causes. La maladie, c’est la principale. Les morts violentes, de mémoire, 6,6%. Saint-Bénard doit certainement rentrer dans cette catégorie. Accident de chasse, est-ce que c’est considéré comme un accident domestique ? Pas sûr. Faudrait vérifier. Il n’est pas tombé dans sa cuisine en glissant sur une rondelle de carotte mais ça peut être assimilé malgré tout à une chute accidentelle. Même s’il est resté debout. Enfin bref. Les dégringolades, c’est dingue, mais c’est plus de la moitié des accidents domestiques. Le mieux, quand ça arrive, est toujours de se laisser tomber. C’est quand tu essaies de te rattraper que les choses, généralement, tournent au drame. Tu cours le risque, non seulement de te faire encore plus mal, mais, en plus, de remettre une couche de grotesque sur la tranche de ridicule. La tentative désespérée de retrouver un équilibre perdu par l’accumulation de petits pas de côté qui ne font que retarder une chute inévitable, au pathétique de laquelle, soit dit en passant, ils ajoutent l’absurdité bouffonne d’une chorégraphie burlesque, n’est jamais une bonne idée. Elle peut même entraîner des conséquences beaucoup plus funestes que la roulade initiale qu’elle prétend éviter. De celles qui viennent gonfler les statistiques des accidents domestiques, justement. Marceau en a plein en tête des souvenirs de ce genre d’incidents dont il fut victime ou spectateur. Son préféré reste celui de tonton Michou, un maladroit de première classe. Il avait le chic pour ne jamais voir ce qui sautait pourtant aux yeux de tout le monde, et du coup passait son temps à se prendre les pieds dans le pli du tapis ou les doigts dans la porte refermée par un courant d’air. À se demander s’il n’était pas sous le coup d’une malédiction lancée par quelque sorcier vaudou auquel il aurait accidentellement écrasé les orteils. Ou une méchante sorcière à nez crochu qui lui aurait jeté un sort après qu’il lui ait emprunté son balai sans demander l’autorisation. Un jour, ayant raté la dernière marche d’un escalier en pensant que c’était l’avant dernière, il était parti d’un coup en avant. Après quelques foulées incertaines mais assez véloces, il tenta un rétablissement par brusque redressement du buste, mais la précipitation de la manœuvre, par trop énergique, loin d’apaiser ses rapports ponctuellement conflictuels avec les forces gravitationnelles, ne fit que détourner le champ d’action de celles-ci, l’entrainant, en sens inverse et à une allure toute aussi soutenue, en direction, précisément, de l’escalier au sommet duquel le destin avait décidé quelques secondes plus tôt de lui jouer un mauvais tour. Durant cette brève prestation publique, Marceau ne saurait dire ce qui avait été le plus désopilant, de la mine déconfite de la victime qui tentait désespérément de composer avec l’espoir d’une issue favorable relevant du miracle providentiel et la certitude croissante d’une conclusion bien moins glorieuse, ou de l’enchainement grandiose d’invraisemblables coups du sort soutenus par un déficit de chance pour le moins saisissant. Quoi qu’il en soit, ils avaient tous bien ri. À l’exception du principal intéressé qui trouva la plaisanterie moins bonne, en particulier lorsqu’il se mit à faire, dans les marches, de spectaculaires galipettes. On n’imagine pas les dangers d’un intérieur. Même bien rangé. Tu montes sur un escabeau instable pour changer une ampoule, ou tu te penches un peu trop à la fenêtre pour décrocher un volet coincé, ou sur la margelle d’un puits. Par exemple, tu as un puits dans ta cour et tu te demandes s’il y a encore de l’eau au fond. Tu jettes un caillou. Tu n’entends rien. Tu en jettes un autre, plus gros. Tu crois voir un reflet. Tu tends le cou, un peu plus, un peu plus, plouf ! C’est dangereux un puits, quand on y pense. Elle devrait faire gaffe Myriam Hélisse. Il ne faudrait pas qu’elle soit la prochaine sur la liste des accidents à la noix. Bon, Pinson, il est difficile à classer pour le moment. Accident ? Suicide ? Va savoir. Et pourquoi pas homicide ? Les homicides, c’est que dalle. Moins de 1% des décès. Mais pourquoi pas ? Si c’en est un, quel serait le motif ? Les deux tiers des homicides, ce sont des histoires de famille qui tournent mal. Pinson, de famille, il n’en a pas, d’après Mocassin. Pas marié, pas d’enfant, pas de parents connus. Il y a toujours moyen qu’un arrière petit cousin dont personne n’a jamais entendu parler débarque de nulle part afin de lui faire la peau pour une raison ou une autre, contestation d’héritage ou vieille querelle de derrière les fagots. Mais c’est peu plausible. En tout cas aucun élément ne permet de s’engager sur cette voie pour l’instant. Règlement de compte, pareil. Qui aurait pu avoir envie de régler son compte au père Pinson ? S’il avait des ennemis dans le coin, le capitaine le saurait. Non, là, aucun suspect à se mettre sous la dent. À part le renard. S’il existe. Un renard. C’est mignon, un renard. Mignon peut-être pas. Mais ça a une bonne tête. Il aime bien les renards, Marceau. Il est comme Poulidor, il n’en a jamais vu en vrai mais il les aime bien. C’était quoi ce film avec un renard, qu’il regardait tout le temps, quand il était petit ? L’histoire du chien et du renard qui devenaient copains comme cochon. Fox et Machin. Fox et Rouky. Rox et Rouky. C’est ça. Rox, pas Fox. Alors que Fox ça veut dire renard en anglais. Mais dans le titre français, il s’appelait Rox, le renard. Pourquoi pas Fox ? Fox et Fouky, c’est nul, mais Fox ça claque. Fox Fox Fox. Foxy. Comme dans la chanson d’Hendrix. Foxy Foxy. Ça claque. You know you’re a cute little heart breaker, Foxy Foxy, Foxy Lady Yeah, Foxy Foxy Yeaaaaaaaah Fox…
– Attention.
Malgré la mise en garde, Marceau ne peut éviter l’enfoncement de son épaule dans l’obstacle souple et dense qui lui coupe subitement la route. Stupéfaction. Pas de côté. Retour brutal à la réalité. Il vient de percuter Myriam Hélisse. Plus exactement, le bas de son biceps gauche vient de percuter le sein droit de Myriam Hélisse. À travers sa robe à fleurs, bien sûr. Elle ne se promène pas les seins à l’air sur la place de l’église. Ce serait un peu déplacé. Presqu’aussi déplacé que l’insistance avec laquelle Marceau garde les yeux rivés sur la poitrine de Myriam Hélisse.
– Ça va, ils ne sont pas cassés ?
Mais non, pas du tout, il ne… enfin si mais pas… Comment fait-elle, à chaque fois, pour lui foutre la honte ?
– Il faut regarder devant vous.
Elle n’est pas si fâchée qu’elle en a l’air.
– Télescopage de passante sur la voie publique, ça va au moins chercher dans les trois ans de prison. Non ?
Marceau continue de la dévisager d’un air qu’il sait radicalement imbécile mais dont il ne peut se départir.
– Plus ?
Il essaie de se ressaisir, bafouille piteusement, enchaine des mots sans queue ni tête. Pourquoi cette fille le prend-t-elle toujours par surprise ? Toujours, c’est vite dit. C‘est la deuxième fois qu’il la rencontre. Il ne faut pas s’exciter. Pas s’énerver.
– Bon, dit-elle. Alors bonne journée.
Elle est sur le point de se remettre en marche.
– Vous étiez où entre 8 et 11 heures ?
Pour le coup, le ton est trop sévère. Marceau en a conscience, mais trop tard.
– Plait-il ?
Il répète, plus doucement.
– En quoi ça vous regarde ?
– Vous préférez que je vous repose la question à la taverne ?
Il a voulu dire “caserne“, bien sûr. Il aurait pu tout simplement dire “à la gendarmerie“, ou “dans mon bureau“. L’esprit humain a ses mystères. L’un des plus insondables est cette tendance naturelle qui le pousse à foncer vers le pire dès lors qu’il vise le mieux. Et le pire quand on vient de faire un lapsus, c’est d’essayer de se reprendre. Comme quand on tombe à la renverse. Alors il s’abstient et reste la bouche ouverte. Ce qui n’est guère mieux. Myriam saisit la balle au bond. C’est un poil déloyal, mais il serait dommage de laisser perdre une si belle occasion.
– Vous voulez m’offrir un café ? Avec plaisir.
Sans attendre la réponse du gendarme dont le front retrouve tout juste sa pigmentation naturelle, elle va s’assoir à la terrasse de La Taverne qui, le hasard fait parfois bien les choses, leur tend les bras. Marceau n’est pas censé prendre des pots en terrasse avec des suspects pendant les heures de service. Mais il se trouve qu’il est toujours en pause déjeuner. Et que Myriam Hélisse n’est pas une suspecte. Jusqu’à preuve du contraire. Et puis partir comme ça, sans rien dire, est-ce que ça ne serait pas impoli ? Louche ? Méchant ? Enfin bon, il va la rejoindre. Elle sourit. Le patron s’approche.
– Comment ça va depuis tout à l’heure, demande Myriam, particulièrement enjouée.
Maurice lui répond sur le même ton et, comme c’est un homme affable qu’il ne faut pas pousser trop longtemps pour qu’il fasse une démonstration de sa légendaire prolixité, il se lance dans des considérations d’ordre météorologique qui associent gaiement bon sens paysan et métaphores pseudo-philosophiques.
– Sinon qu’est-ce que vous voulez ? demande-t-il au bout d’une dizaine de minutes qui paraissent à Marceau une centaine d’heures.
– Je voudrais que vous disiez à l’inspecteur…
Myriam laisse sa phrase en suspens, se tourne vers Marceau en donnant des petits coups de menton dans sa direction pour l’inciter à compléter l’information qu’elle feint d’avoir oubliée. Marceau n’est pas idiot. Pas complètement. Il flaire le persifflage dans la voix de la femme. Dans son choix délibérément inadapté du mot “inspecteur“. Il pourrait la corriger. Rétablir la vérité. Mais non, il s’exécute.
– Marceau, dit-il.
– Je voudrais que vous disiez à l’inspecteur Marceau, reprend Myriam en se retournant vers le patron, où j’étais entre 8 et 11 heures.
Le sang de Marceau ne fait qu’un quart de tour. Il les voit ensemble. Dans le même lit. C’est idiot. Comme un flash. Imaginer cette fille dans les bras de ce gugusse, ça lui fait monter une sorte de boule rageuse dans la trachée. Il y aurait réfléchi une seconde ou deux, il aurait compris que c’était assez peu vraisemblable. Mais quelque chose est plus rapide que la logique dans son cerveau. Quand le patron, après avoir déclaré qu’elle était à l’heure dite assise dans son établissement en compagnie d’un chocolat chaud et d’un croissant au beurre, a pris leur commande et s’est éloigné, s’engage un face à face embarrassant. Embarrassant pour Antoine Marceau. Myriam Hélisse est on ne peut plus détendue.
– Donc vous n’étiez pas dans le champ, dit-il pour essayer de redonner un semblant de sérieux à une conversation qui lui échappe depuis le début.
– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse dans les champs à 8 heures du matin ?
– Je ne sais pas, à vous de me le dire.
Il sait qu’il n’a pas intérêt à aller sur ce terrain-là, qu’elle y est plus forte que lui. Mais elle l’agace fabuleusement, il a une telle envie de la coincer. C’est ça qu’il veut : la traquer et la coincer. Lui rabattre son caquet, lui montrer qui est le chef. Celui qui porte la casquette bleu foncé avec la grenade enflammée brodée dessus ou une petite péronnelle en robe fleurie qui lui va tellement bien ? Faut pas inverser les rôles. Savoir qui mène la danse. Le chien renifleur, c’est lui. Ce n’est pas une petite poule qui va en remontrer à un vieux renard rusé quand même.
Marceau avale son café d’un trait, fait une fausse route et tousse comme un damné. Ce n’est décidément pas son jour en matière d’inflammation broncho-pulmonaire. Compatissante, elle lui tapote le dos. Après ça, que peut-il faire ? Sinon trouver un prétexte pour écourter la piteuse entrevue. Il part d’un côté, celui de la caserne, elle de l’autre, celui de sa maison.
– Alors ?
Myriam n’a pas eu le temps de refermer la porte d’entrée quand la question fuse.
– Alors je pense qu’il est semi-débile.
– Mais tu ne crois pas qu’il pourrait nous être utile ?
– À quoi ?
– Avoir des indications sur les enquêtes.
– Quelles enquêtes ?
De fait, des enquêtes il n’y en a pas. On ne fait pas d’enquêtes sur des accidents.
– S’il y en avait une. Ce n’est pas impossible avec quelqu’un comme lui qui doit chercher la petite bête. Il m’a donné l’impression d’être un sale petit fouineur la dernière fois. Je te rappelle que je l’ai surpris en train d’espionner par la fenêtre.
Myriam n’est pas absolument convaincue.
– Pas futé futé mais fouineur.
– Tu as peut-être raison. Tout à l’heure il a essayé de me poser des questions gênantes.
– Gênantes ?
– Qu’il voulait gênantes.
– Je vois le genre.
– Alors que la seule chose vraiment gênante c’était ses coups d’œil dans mon décolleté.
– Tu m’étonnes. Je pense que nous n’aurons aucune difficulté à le mener par le bout du nez. Si je puis dire.
Myriam pouffe.
– Et Pinson alors ?
– Franchement, faut être débile pour garder un bidon de produit toxique dans un habitacle fermé. Et encore plus débile pour donner un grand coup de volant quand on conduit une moissonneuse-batteuse.
– Il a été surpris, j’imagine.
– Évidemment, c’était le but. Le surprendre et lui crever la paillasse. Bon, l’effet de surprise a bien fonctionné. Un peu trop même. Il a eu la trouille de sa vie quand il m’a vu dans le champ, en train de courir dans sa direction en brandissant une hache. Il a braqué, le bidon s’est renversé, le bouchon devait être mal vissé. En tout cas l’effet a été immédiat. Il s’est pris le cou à deux mains, ses yeux de veau ont gonflé au milieu de sa grosse gueule porcine qui est passée par toutes les nuances de l’arc en ciel. Ça l’a emporté instantanément. Après il a tourné, tourné.
– Une bonne chose de faite.
– Et pour le flic alors ?
– Ce n’est pas un flic c’est un gendarme.
– C’est pareil.
– Pas tout à fait. C’est comme si tu disais qu’un pingouin c’est comme un manchot ou qu’une foulque macroule c’est comme une poule d’eau.
– De quoi ?
– Laisse tomber.