Quelque chose tracasse Marceau. Toute la journée d’hier quelque chose l’a tracassé. Et le lendemain encore. Il ne sait pas quoi. Pas précisément. À d’autres moments pas du tout. Il ne le sait pas et cette ignorance le tracasse plus encore. C’est comme un caillou, un gravillon dans sa chaussure. Il a du mal à se concentrer sur ses dossiers. À se concentrer tout court. Son esprit est ailleurs. Même lorsqu’il annonce au capitaine Mocassin qu’il va faire le tour de ronde.
Il roule en direction du bois, pense encore une fois à Saint-Bénard, à sa moitié de tête, à sa veste dégoulinante, à son bâton dans le derche. Des accidents de chasse il y en a, pense-t-il. Certains sont plus surprenants que d’autres. Mais ça reste des accidents malheureux. Tu pars le matin en te disant que tu vas tirer un faisan, un lièvre, un sanglier pour les plus ambitieux. Et au final, c’est toi qui y a droit. Le contrat est rempli, d’une certaine manière. De la dépouille, il y en a, mais pas celle prévue. Quelle mort idiote. Si tant est qu’il y ait des morts intelligentes. Ou nobles. C’est sûr que ça manque de noblesse, l’accident de chasse. Par rapport à un quidam qui meurt asphyxié en sauvant des enfants dans un orphelinat en feu. Ou même des chatons dans une animalerie en feu. Et peut-être même des jambonneaux dans une charcuterie en feu. Cela dit, ce serait un peu idiot de risquer sa vie pour des jambonneaux. Mais admettons qu’il y ait une motivation, disons, généreuse derrière. Comme par exemple, nourrir des chatons orphelins. Même ça, ça resterait plus noble qu’un accident de chasse. Un accident de chasse, c’est à la fois ridicule et médiocre. Zéro sur l’échelle de la noblesse. Ce qui est le comble pour un comte. Ou un fils de comte. Il se serait fait assassiner, il gagnait un ou deux points, au moins. Mais non, un bête accident. Le médecin légiste a validé l’angle de tir, du bas vers le haut. Qui se serait amusé à se coucher par terre pour le flinguer ? Enfin, amuser… Ou alors c’est que le tueur était dans un terrier. Il faudrait que ce soit un lièvre ou un putois. Ou un renard. Le fameux renard que Poulidor a vu dans le champ. Un renard tueur. Un serial killer catégorie Vulpes vulpes. Une sorte de vengeur rouquin qui, lassé de se faire courser depuis des siècles par des malades solognot en redingote écarlate, aurait décidé de venger la mort de ses ancêtres. À bien y réfléchir, il n’est pas sûr, Marceau, qu’un renard puisse se servir d’un fusil. Même convenablement dressé, il aurait du mal à tenir l’arme pointée précisément d’une patte et à appuyer sur la queue de détente de l’autre. Tout en visant. C’est peu probable. Peut-être pas complètement impossible mais peu probable. Et qui l’aurait dressé ? ça ne fait que déplacer le problème. Parce que, dans ce cas, le coupable ce ne serait plus le renard mais celui qui l’a dressé. Celui ou celle. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Sur la route, devant lui, suffisamment près pour qu’il en distingue la présence mais pas assez pour qu’il en reconnaisse la nature, une forme se dessine. Ça bouge, un peu, sur place. Un animal ? Non, un humain. Une humaine. Myriam Hélisse. Décidément.
Marceau arrête la voiture à dix mètres, actionne les feux de détresse et se précipite en criant : « Ça va ? » Elle est assise à côté de son vélo couché et tient son genou écorché à deux mains. Le pan de sa robe légère a glissé sur sa hanche, découvrant sa cuisse pâle sur laquelle zigzague un filet aussi rouge que les dizaines de gouttes qui ont éclaboussées le tissu jaune pâle. Plaie ouverte, pense Marceau en accélérant le pas. Position latérale de sécurité. Point de compression. Ambulance. Transfusion. Groupes sanguins compatibles. Lui sauver la vie. Reconnaissance éternelle.
– Ça va ? répète-t-il.
– Impeccable.
Comment fait-elle ? Même là, la première chose qu’elle trouve à faire, c’est le houspiller.
– Vous êtes blessée ?
– Rien de grave. C’est le genou qui a pris.
De plus près, les éclaboussures de sang ressemblent à s’y méprendre à des cerises brodées. Principalement parce que c’en sont, des cerises brodées.
– J’ai une trousse de secours dans la voiture.
Comme il se penche pour l’aider à se mettre debout, elle passe un bras autour de son cou tout en retenant, de l’autre main, le bas de sa robe afin qu’elle ne soit pas tâchée. Ils claudiquent de concert jusqu’à la portière arrière que Marceau ouvre avant d’aider Myriam à s’assoir sur la banquette. Puis il lui tamponne délicatement la rotule avec une compresse imbibée de désinfectant et colle un pansement sur la plaie. Il contemple son œuvre, en conçoit une certaine fierté et relève les yeux pour recueillir les remerciements attendus. Espérés. Myriam se masse vigoureusement la nuque.
– Vous avez mal au cou ?
C’est presque trop facile. Elle tourne la tête à droite, à gauche.
– Je n’ai pas un truc là ? dit-elle en se penchant vers Marceau.
– Un truc ?
Son nez s’enfonce dans la chevelure parfumée, sa joue frôle la peau de son épaule.
– Ou un machin, susurre-t-elle.
Son cou se colle aux lèvres du gendarme. Un baiser, un autre près de l’oreille, sur la tempe. Elle se penche, offre son front. Il descend le long de son nez. Des petits baisers, de moins en moins timides. Sa bouche enfin. Ils s’embrassent, s’enlacent, s’étreignent. Elle glisse ses mains sous l’uniforme. Il froisse le tissu de sa robe. Bientôt, ils sont à moitié nus, couchés de tout leur long sur la banquette arrière, l’un sur l’autre. Leurs pieds dépassent par la portière ouverte. Le règlement de la Gendarmerie Nationale n’autorise pas l’utilisation des véhicules de service à des fins personnelles. Il le connait, Marceau, le règlement. Sur le bout des doigts. Présentement, ils sont occupés ailleurs, ses doigts, et son esprit très éloigné des directives ministérielles. Leurs souffles sont courts, leurs peaux moites. Myriam se décale, fait rouler Marceau sur le dos. Il ferme les yeux de temps en temps comme s’il était concentré, comme s’il passait un examen. C’est tout juste s’il ne laisse pas sortir le bout de sa langue entre ses lèvres un peu crispées. Elle se redresse, plie les jambes de part et d’autre du bassin du garçon, pose ses paumes à plat sur son torse, s’assoit sur son ventre. À peine a-t-elle commencé à s’agiter qu’il piaille, gémit, couine. Quand il tente de contenir les râles qui lui secouent la glotte, ceux-ci se faufilent en longues plaintes langoureuses. Elle amplifie ses ondulations, serre un peu plus les cuisses. Marceau se consume, ses poumons se ratatinent, une poignée de châtaignes lui déchire les fesses. Myriam se dégage rapidement pour sortir de la voiture. Nue. En plein soleil. Elle se penche pour ramasser sa robe, tombée dans le feu de l’action sur l’herbe du fossé. Sur son dos, des taches de rousseur dessinent des constellations imaginaires dont un grain de beauté, au creux de ses reins, tient lieu d’étoile du Berger. Une cloche tinte tout près. Un coup, deux coups. Marceau aurait dû prendre conscience qu’ils étaient si près du village, s’en émouvoir, mesurer la gravité de son comportement au moins inapproprié, reprendre ses esprits. Mais non. Il est au paradis. Les anges capitonnent les replis de son petit nuage tandis qu’un carillon célèbre son éclatant bonheur. Le troisième coup est plus sourd. L’éclat métallique de la cloche se perd dans un grondement d’avalanche.
– Qu’est-ce que c’est ? s’inquiète Myriam.
Marceau bondit sur ses pieds, le pantalon sur les rangers et le caleçon remonté à la hâte. Il s’excuse. Comme s’il avait l’impression de se soustraire à un devoir informulé. Comme si elle s’attendait à ce qu’il reste avec elle, qu’il lui raconte sa vie, qu’ils fassent une balade dans les bois et des projets d’avenir, préparer leur mariage, choisir le prénom des enfants et la couleur du papier peint de la salle à manger. Elle ne lui demande rien. À part ça : « Qu’est-ce que c’est ? » Marceau ne sait pas. Elle n’a pas besoin qu’il lui explique l’urgence de la situation, ni l’appel du devoir et tout ce qui s’ensuit. Il le fait cependant, lui propose de passer chez elle, plus tard, s’assure qu’elle est en mesure de rentrer à vélo. Les mots se bousculent alors qu’il se reculotte précipitamment. Le temps qu’il s’installe au volant, elle est déjà en scelle. Il la dépasse, lui fait un signe de la main qu’elle ne voit pas. Il jette un œil dans le rétroviseur. Myriam pédale dans la direction opposée. Sur le parvis de l’église, quatre ou cinq badauds se sont réunis pour amorcer la machine à rumeurs. Ils alpaguent Marceau dès sa descente de voiture. Des informations, il ne peut pas leur en donner pour le moment. C’est comme ça. Il faut savoir résister à la pression de la foule. Même si c’est une foule de quatre personnes. C’est la règle. Et puis, de toute façon, des informations, il n’en a pas à donner puisqu’il vient en chercher.
La porte de l’église est fermée à clé. Il tambourine. Mocassin apparait, le fait entrer et referme le battant, immédiatement, dans son dos. Il explique qu’il était au terrain de boules quand il a entendu le vacarme, et heureusement, ajoute-t-il, car ça lui a permis d’être le premier sur les lieux et de sécuriser la zone. Dans un coin de la nef, une cloche énorme est plantée au milieu d’un amas de briques, de morceaux de bois, de bout de cordes, au-dessus desquels plane un nuage de poussière. Mocassin dit que la cloche s’est décrochée. La précision peut paraître superflue, voire inutile, mais il faut bien commencer par quelque chose. Marceau répète le mot, en accentuant l’intonation interrogative, pour signifier qu’il est tout ouïe, prêt à en entendre davantage. Mocassin évoque l’humidité, les termites, avant de reconnaître qu’à ce stade, honnêtement, il n’en sait rien. Tout ce qu’il sait, c’est que la poutre de soutien s’est brisée, que la cloche est tombée et… Et ? Marceau s’approche. La cloche repose en biais. Un côté est enfoncé de quelques centimètres dans le sol, l’autre posé en équilibre instable sur un morceau de poutre. De part et d’autre du manteau dépassent deux bras et deux jambes. Il interroge Mocassin du regard, pour le principe. Le capitaine confirme que ce sont ceux du père Delacroix. Il présume qu’il a tiré sur la corde, que la cloche s’est détachée subitement et qu’il n’a pas eu le temps d’esquiver. Il répète toujours la même chose. Marceau se demande pourquoi le curé a voulu la sonner, cette cloche. Pourquoi à cette heure-là ? Inhabituelle. Mocassin n’a pas de réponse. Le seul qui aurait pu en donner une n’est plus en mesure de le faire. Marceau s’accroupit près du corps. De ses parties visibles. L’un des poings est encore serré sur la corde, l’autre refermé sur un point qui scintille. Marceau écarte les doigts. Une boucle d’oreille. Ironie du sort : elle a la forme d’une tête de mort. Un crâne miniature piquée de pierres précieuses. Il sort son crayon, passe la pointe dans l’anneau de l’attache et porte le tout à hauteur d’yeux pour observer de plus près ce qu’il reconnaît comme une goutte de sang, presque sèche. Qui peut porter cette sorte de bijoux dans les parages ? Pas la bonne du curé, il n’en a pas. Pas le curé lui-même, il est plutôt traditionaliste. Une paroissienne ? La plupart ont plus de soixante-dix ans. Et alors ? Il y a pas mal d’a priori dans les raisonnements de Marceau. Il devrait faire gaffe. La pente est savonneuse. Il met le mini crâne dans une pochette plastique et se redresse pour accueillir les pompiers appelés en renfort. Le déplacement de la cloche nécessite l’intervention de six d’entre eux qui, à l’aide de leviers et de sangles, parviennent à basculer la masse d’airain campaniforme. Le spectacle n’est pas beau à voir. Pas celui des pompiers au travail, celui du prêtre écrabouillé.
Il n’entrait pas dans les obligations du père Delacroix, en charge de la paroisse depuis une quarantaine d’années, d’offrir l’apparence d’un Apollon et cela était heureux car l’homme pâtissait d’une assez flagrante laideur physique. Moins du fait de son visage objectivement disgracieux dont les éléments principaux étaient constitués d’un menton fuyant, d’un nez patatoïde et d’un front trop bas sur lequel ce qu’il lui restait de cheveux filasse était implanté bien trop haut, qu’à cause des proportions globales de son corps qui défiaient délibérément toute notion d’harmonie. D’aucuns se seraient émus d’être ainsi affligé d’une silhouette aberrante, propice aux quolibets et autres manifestations de dégoût, Jean-Marie Delacroix y était indifférent, ou habitué, ou les deux, et à l’instant présent sa vilénie joue plutôt en sa faveur, s’il est permis de s’exprimer ainsi, car elle réduit le contraste défavorable qu’aurait pu mettre en lumière une comparaison entre ses aspects pré et post-aplatissement. Pour autant, le spectacle n’est pas beau à voir. Le battant de la cloche a brisé en mille morceaux (le nombre exact est à établir) chacune des côtes, aplati copieusement les poumons et, autant qu’il est possible d’en juger en étudiant les tissus thoraciques amalgamés en une bouillie poisseuse, éclaté le cœur. Le rebord, de son côté, s’est chargé de trancher les quatre membres, supérieurs et inférieurs, qui se trouvent ainsi désolidarisés respectivement du tronc et du bassin. Seule la tête de l’ecclésiastique a été relativement épargnée et demeure donc ni plus ni moins hideuse qu’à l’origine. La désolation qu’inspire l’ensemble n’est rien par rapport à celle qui gagne Mocassin lorsqu’il est contraint d’admettre, comme il en fait lui-même la remarque, que, cette fois-ci, ils ne vont pas pouvoir y échapper aux cow-boys de Vierzon.