Marceau l’attendait depuis longtemps le dossier qui pourrait lui permettre de gagner des galons et, subséquemment, d’être muté dans un secteur présentant une concentration à la fois plus conséquente d’intérêts et moins importante de bouzeux. Elle est peut-être là, l’opportunité, s’il sait la saisir et se placer habilement auprès des spécialistes de la brigade départementale de renseignements et d’investigation judiciaire. Pourtant, il se sent moins pressé d’un coup. Pas de quitter l’église, mais le village. Il est surtout pressé de retrouver Myriam. Ceci explique cela.
Il ne faut pas qu’il s’emballe, se dit-il en montant dans la voiture. C’est vrai, il la connaît depuis trois jours. Trois jours, ce n’est pas grand-chose. Même si ces trois jours-là sont un peu particuliers. Remarquables. Trois jours, trois morts. C’est exceptionnel. Pas dans le sens “fantastique“, bien sûr. Hors norme, plutôt. Ce qui est fantastique, c’est le plaisir qu’il ressent en présence de Myriam. Surtout si l’on considère qu’il ne la connaît que depuis trois jours. Alors, il est pressé de la retrouver. C’est normal. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il s’emballe. S’emballer, ça n’a jamais été son genre, à Marceau. S’emballer pour une femme, il évite. Parce que les femmes lui ont toujours paru à ce point compliquées. Pas les femmes elles-mêmes, les relations avec les femmes. Avec celles qu’il a connu en tout cas. Douloureuses quelquefois. Pénibles souvent. Compliquées toujours. Il n’y a pas de mode d’emploi pour les relations amoureuses, pas de règlement intérieur. Et puis il n’a pas le temps pour ça. Quand il sera installé, pourquoi pas, quand il les aura, ses galons. C’est ce qu’il pensait, avant de rencontrer Myriam. Il ne peut pas changer comme ça du tout au tout, du jour au lendemain. Mais elle, elle a quelque chose. Son intuition lui dit qu’elle a quelque chose. De spécial. Il le voit, ça. Il le ressent du moins, quand il est avec elle. Ce que son intuition lui dit, c’est qu’il y a autre chose à voir, sous la ligne de flottaison. Comme un iceberg. Il pourrait passer des heures à l‘explorer. L’idée lui plait. Des heures à suivre une à une ses taches de rousseur, avec le doigt, les relier pour révéler le motif qu’elles dissimulent.
Il roule à une vitesse excessive, manque de rater le petit chemin, freine brusquement, repart en marche arrière. Au moment de tourner, il aperçoit au loin le point rouge de la robe qui traverse la cour. Son cœur s’emballe. Il gare la voiture, au même endroit que la dernière fois, descend, marche jusqu’au portail, s’apprête à sonner. Il n’a pas le temps. Myriam sort de la maison. Il lui fait un signe de la main. Elle sursaute. Il croit la voir sursauter ou avoir un mouvement de recul. Surprise. Comme s’il l’avait coupé dans son élan. Émue peut-être. Comme si elle allait faire demi-tour, rentrer dans la maison à reculons. Il n’ose pas avancer dans la cour, demande s’il arrive trop tôt. Trop tôt pour quoi ? Elle ne l’a pas convié. C’est lui qui a annoncé qu’il passerait la voir, après l’église. Elle n’a pas dit non. Ni oui. Elle n’a pas répondu et son silence, il l’a pris, Marceau, pour ce qu’il avait envie d’entendre. Elle lui fait signe que non, de la tête, et, quand il est à sa hauteur, elle entre dans la maison. Une main sur la poignée, l’autre tendue vers l’intérieur, pour l’inviter à la suivre. Il aimerait l’embrasser, la toucher, tout de suite. Il n’ose pas. Si elle devine ses pensées, elle n’en montre rien. Il se contente de sourire, s’arrête au milieu de la pièce, se retourne. Elle s’est changée. Ses vêtements ont changé. C’est peut-être pour ça qu’elle a été surprise de le voir. Elle était occupée, concentrée sur une tâche. Une machine à faire. Ou autre chose. Elle ne l’attendait pas tout de suite. Ou pas du tout. C’est normal qu’elle ait été surprise. Il lui en fait la remarque. Sur ses vêtements. Moins une question qu’une sorte d’entrée en matière. Parce que Myriam, elle, reste muette. Pas un mot. Il sent comme un malaise. Il est fort possible qu’il se fasse des idées, mais si elle était moins impatiente que lui de leurs retrouvailles. Si elle ne gardait pas un aussi bon souvenir que lui de leur… Elle est peut-être déçue ? Contrariée ? Frustrée ? Alors, pour rompre le silence, il lui dit ça, qu’elle s’est changée. Une façon aussi de lui montrer qu’il est attentif.
Myriam baisse les yeux sur son tee-shirt. Un tee-shirt noir avec des traits argentés qui se croisent, comme un buisson de ronces bloquant l’entrée d’un château abandonné. Ou un entrelacement de branches mortes. Elle a l’air aussi étonné que lui de le découvrir. À moins que ce ne soit sa question qui l’étonne, la désolante banalité de sa question. Il n’a pas autre chose à lui dire que ça ? Une remarque sur ses vêtements ?
– Ma robe était un peu chiffonnée.
Il voudrait s’approcher d’elle, qu’elle s’approche. Il se dit qu’il doit passer pour un balourd, comme ça, au milieu du salon.
– Tu veux boire quelque chose ?
Elle s’est enfoncée dans l’ombre du coin cuisine.
– Une bière si vous avez.
Elle ouvre le réfrigérateur, prend une bouteille qu’elle décapsule tout en repoussant la porte avec le pied.
– Nous pouvons peut-être nous tutoyer, maintenant que nous nous connaissons plus intimement.
Pourquoi rougit-il quand elle lui tend la bouteille ?
– Qu’est ce qui s’est passé à l’église ?
Marceau avale une gorgée de bière.
– Le curé s’est fait écraser par la cloche.
– écraser ? Comment est-ce possible ?
Elle s’appuie contre l’évier, croise les bras sur sa poitrine, prête à écouter un récit qu’elle espère passionnant.
– Il a tiré la corde, la poutre a cassé, la cloche est tombée et il était en dessous.
– Inattendu comme accident.
– Si c’en est un.
– Ah.
Marceau se reprend, boit une autre gorgée.
– Je ne peux rien dire.
Il ne va pas lui faire le coup à chaque fois. Ça devient grotesque. Elle s’accoude au bout du bar qui sépare la cuisine du salon.
– Dommage, j’adore les enquêtes policières.
Est-ce qu’elle va lui proposer de s’asseoir ou le laisser planté là ? Son regard le met presque mal à l’aise. Figé, pesant. Pas du tout comme dans la voiture. Quelques heures plus tôt. Pas du tout le même regard. À croire qu’elle a aussi changé d’yeux.
– Pour l’instant, il n’y a pas vraiment d’enquête. Nous réunissons des éléments et…
La seule chose qui lui permet de garder un semblant de contenance, c’est la bouteille qu’il porte à intervalles réguliers à ses lèvres. Mais bientôt, elle sera vide. Est-ce qu’il devra partir alors ? Est-ce qu’elle lui demandera de partir ? Ou est ce qu’elle continuera à le fixer comme ça, jusqu’à ce qu’il prenne la fuite de lui-même ? Elle ne dit rien. Marceau sourit niaisement. Il détourne les yeux, explore les recoins de la pièce, revient à elle. Le silence est écrasant. Pas si long mais écrasant. Myriam fait tourner la capsule de bière entre ses doigts, en attendant qu’il dise quelque chose. N’importe quoi. Il faut qu’il dise quelque chose. Pas nécessairement amusant, ni original, juste quelque chose. Elle glisse ses pouces dans les passants de son short. Les yeux de Marceau suivent le mouvement, descendent sur ses jambes nues. Pour la millième fois en 48 heures, ses sourcils se froncent. Myriam voit son front se plisser.
– Si nous nous installions dans le canapé ?
Elle s’approche mais c’est lui qui, cette fois, recule.
– Tu as enlevé ton pansement ?
– Ça ne saignait plus.
Elle a répondu du tac au tac. Pas de sang, d’accord. Mais pas de croûte, pas de griffure, ni d’hématome. À moins qu’il n’ait mal vu. Il ne peut quand même pas aller lui lorgner les jambes. Comment peut-on cicatriser aussi vite ? Il y a quatre heures, ils couchaient ensemble dans le fourgon de la gendarmerie et là, maintenant, il ne pourrait pas lui inspecter la rotule ? C’est n’importe quoi.
– Tu en veux une autre ? Je t’accompagne.
Elle retourne au réfrigérateur, en sort deux bouteilles qu’elle pose sur le plan de travail. La nuit est presque tombée. Elle cherche le décapsuleur, tâtonne, finit par allumer la lampe posée à l’extrémité opposée du bar. Marceau plisse les paupières, le temps que ses pupilles s’ajustent. Myriam pousse une bouteille dans sa direction, attrape l’autre qu’elle élève pour trinquer à distance. Quand elle penche la tête en arrière pour boire, une lueur scintille dans ses cheveux. Et Marceau, bien sûr, frissonne.
– Fais voir ton oreille.
– Pardon ?
– Ton oreille, tu peux me la montrer ?
– Pourquoi ?
– Montre la moi.
Elle reste un moment immobile. Placide.
– Fais voir, grogne Marceau en posant la main sur sa ceinture.
Le geste n’a pas échappé à Myriam qui ne parait pas pour autant impressionnée. Ni craintive. Un drôle de rictus déforme le coin de sa bouche.
– Laquelle ?
D’un mouvement de tête, Marceau désigne un côté.
Myriam lève lentement la main et, du bout des doigts, repousse ses cheveux pour dégager son oreille à laquelle pend une tête de mort miniature.
– Tu étais à l’église ? Avec le curé ?
Les doigts de Marceau se crispent sur l’étui de cuir.
– Non, j’étais dans la voiture, avec toi. Tu ne te souviens pas ? Tu m’as vu d’assez près pourtant.
Ce genre de situation, c’est compliqué pour un esprit rationnel comme celui du brigadier-chef Antoine Marceau. Est-ce qu’il est en train de faire une énorme boulette ou est-ce qu’elle le mène en bateau ? Quel bateau ? Celui qui traverse l’étang maléfique de la sorcellerie ? Et si, par le plus grand des hasards, elle avait simplement les mêmes boucles d’oreilles ? Les mêmes que qui ? Ce n’est pas un modèle unique. Une création originale. Il doit en avoir le cœur net.
– L’autre.
– Tu ne veux pas voir mon cul en plus ?
– L’autre !
Il crie, les dents serrées à s’en faire péter l’émail. Myriam dégage son autre oreille. Le lobe, évidemment, en est fendu.
– C’est… mais qu… comm… ?
Le plus nerveux des deux, c’est Marceau, sans le moindre doute.
Dans une identique situation, une très grande majorité d’individus, parmi lesquels ne se trouveraient pas que des QI supérieurs à la moyenne, auraient envisagé depuis longtemps la présence de sœurs jumelles. Étrangement, cette éventualité échappe à Marceau qui persiste pour le moment à ne pas comprendre ce qui se passe, ni qui il a en face de lui. Une ensorceleuse ? Qui cicatrise en un clin d’œil ? Se dédouble comme elle veut ? Une sorcière ? Une affreuse sorcière qui va lui jeter un sort. Si elle ne l’a pas déjà fait. Dès leur première rencontre.
– Tu devrais…
Marceau ne lui laisse pas le temps de finir. Il dégaine son arme pour la braquer sur elle.
– Bouge pas !
Elle n’en avait pas l’intention.
– Lève les mains !
– Toi, lève les mains.
La voix est forte, assurée, cassante. Pourtant les lèvres de Myriam n’ont pas bougé.
– Pose ton arme, dit-elle encore.
Ça vient de l’ombre. Du coin, à sa gauche. Myriam en sort, la même mais dans sa robe à cerises brodées. Avec un regard menaçant. Et une hache à la main. Le temps qu’il la mette en joue, l’autre Myriam a sorti un grand couteau du tiroir.
– Tu devrais baisser ton arme, conseille l’une.
– Ne bouge pas !
– Et te calmer, recommande l’autre.
C’est vrai qu’il gagnerait à se calmer.
– Ne bougez pas !
Il ne sait pas de quel côté se tourner.
– Le curé, c’est toi ?
– Le curé s’est écrasé tout seul, dit la Myriam au couteau. Il a essayé de me frapper. Quand je l’ai repoussé, il s’est accroché à la corde et la cloche est tombée.
– Pourquoi ?
– Qu’est-ce que j’en sais ? L’humidité, des termites…
– Pourquoi a-t-il voulu te frapper ?
L’échange est compliqué, tendu. Marceau doit surveiller deux menaces situées à deux endroits diamétralement opposés. Il va de l’une à l’autre, le pistolet au bout de ses bras tendus, pour les tenir en respect. Le plus simple serait de les obliger à se placer côte à côte, ou à défaut, reculer pour les avoir en même temps dans son champ de vision, mais il n’y pense pas encore.
– Parce que je voulais le tuer.
Elle dit ça d’un ton détaché, anodin, comme une évidence. Presque étonnée qu’il lui pose une question aussi stupide.
– Pourquoi ça ? bredouille Marceau.
Elles échangent un regard rapide, juste pour décider qui va commencer à lui raconter leur l’histoire.
– Quand elle avait seize ans, notre mère, Yvonne, qui était née dans une famille très modeste, a été placée comme lingère au château des Saint-Bénard dont le fils, Eudes, avait la réputation d’être un “coureur de jupons“.
Elle a collé ses mains de chaque côté de sa tête et agite ses index et ses majeurs recourbés, deux fois de suite. Comme elle n’a pas lâché le grand couteau, la manœuvre est malaisée mais tout le monde avait compris l’idée, rien qu’à la façon dont elle a prononcé “coureur de jupons“.
– Son comportement dégueulasse vis-à-vis du personnel féminin était notoire et Yvonne, malgré son très jeune âge et le fait que l’obsédé était de 17 ans son aîné, ne put y échapper. Comme elle lui résistait, un soir, il la prit de force, dans l’écurie où il l’avait attirée sous un prétexte fallacieux. Alerté par les cris, un palefrenier fit irruption au moment où Saint-Bénard était en train de se reboutonner. Il n’eût aucun mal à comprendre ce qui venait de se passer mais n’y trouva rien à redire, surtout quand le violeur lui proposa de lui céder un lopin de terre en échange de son silence éternel.
– Un malheur n’arrivant jamais seul, Yvonne tomba enceinte. Honteuse, perdue, désespérée, elle alla trouver le curé du village auquel elle raconta, en confession, son agression sans pourtant en nommer l’auteur. Le curé jugea de son devoir d’informer le comte et la comtesse qu’il se trouvait parmi leurs employés une future fille-mère. Les Saint-Bénard, qui n’avaient aucun doute sur l’identité du “père“, convoquèrent Yvonne pour lui signifier son renvoi immédiat. Toutefois, précisèrent-ils, ils étaient disposés à lui octroyer une petite somme d’argent si elle s’engageait à quitter le pays sur le champ et à n’y plus jamais remettre les pieds.
– Yvonne ne vit pas d’autre choix que d’accepter. Elle erra un temps de village en village, trouvant à se faire embaucher tant que la rondeur de son ventre ne trahissait pas sa condition.
– Lorsqu’elle accoucha, un matin au tout début de l’été, grande fut sa surprise de découvrir que ce n’était pas un mais deux bébés qu’elle portait. Elle les prénomma Delphine et Solange, avant de les confier à une nourrice.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce n’est qu’à cet instant que Marceau comprend enfin que si les deux femmes se ressemblent à ce point, c’est parce qu’elles partagent, plus encore que de simples sœurs, un patrimoine génétique identique. Au vu des évènements survenus lors des jours précédents, cette contingence inattendue a de quoi déstabiliser le gendarme en offrant à son esprit agité un champ de supputations incontestablement étourdissant. La vigilance soutenue que lui impose la proximité immédiate d’un double péril à l’arme blanche ne lui en laisse pas le loisir.
– Avec l’argent, Yvonne fit l’acquisition d’une barraque à frites sur la côte atlantique et travailla d’arrache pieds pour que ses filles ne manquent de rien et suive les meilleures études qui soient. Sa crainte la plus grande étant qu’elles connaissent un sort identique au sien, elle se saigna aux quatre veines pour faire d’elles des érudites, des femmes libres et indépendantes.
– Ce qu’elle réussit fort bien.
– Notre mère ne nous a jamais rien dit de tout cela. Nous l’avons appris après sa mort, par hasard.
– Le peu d’argent que lui rapportait son commerce, elle le dépensait pour nous. Et lorsqu’elle eut la certitude que nous étions à même de nous débrouiller seules, elle se suicida.
– Toute sa vie elle porta le poids de l’injustice abominable qui l’avait frappée, uniquement parce qu’elle avait eu la malchance de naître pauvre et femme.
– Ella a vécu plus de vingt ans dans une chambre sans confort que nous n’avons jamais vue.
– Nous vivions en pension et ne rentrions jamais le soir à la maison.
– Quand le propriétaire, surpris de ne plus percevoir le loyer qu’elle lui avait toujours versé sans le moindre retard, alla frapper à sa porte, elle était couchée sur son lit, morte depuis deux semaines.
– C’est en débarrassant ses affaires que nous avons trouvé le cahier dans lequel elle avait consigné sa tragique histoire.
– Tu peux imaginer la rage que nous ressentîmes alors.
– Notre peine et notre colère.
– Tu peux l’imaginer.
Marceau n’en peut plus de se tourner comme ça dans tous les sens.
– Vous vous êtes vengé, gémit-il. Vous les avez tués. Saint-Bénard, Pinson et Delacroix.
– Nous aurions aimé, dit Delphine.
– C’était notre intention, ajoute Solange.
Elles expliquent d’un air sincèrement désolé comment chacune de leurs entreprises criminelles a été contrariée par le hasard. Le projet était de zigouiller tous ces tordus en s’arrangeant pour que l’une d’elles soit toujours vue en public pendant que l’autre passait à l’action. Comme personne dans le village ne les a jamais vu ensemble, elles avaient ainsi un alibi en béton. Pas con. Presque le crime parfait. En plus, elles s’arrangeaient pour alterner les exécutions. Qu’il n’y en ait pas une qui soit lésée. Au final, elles l’ont été toutes les deux. Presque. Les coupables ont quand même été châtiés. C’est l’essentiel. Le résultat est le même, si on veut, mais le bénéfice vindicatif attendu est très au-dessous de leurs espérances.
– Très très très au-dessous, souligne Solange.
Marceau fatigue. Pas seulement au niveau du bras qu’il tient tendu depuis une bonne demi-heure. Son cerveau est fatigué. Il aimerait en finir, rentrer chez lui et dormir pendant des siècles. Mais avant ça, il sait qu’il ne pourra pas éviter la question qui fâche.
– Et moi là-dedans ?
Elles ne répondent pas tout de suite, se consultent silencieusement en un habile jeu d’écarquillements oculaires et de contractions labiales pour le moins éloquents.
– Vous m’avez manipulé, marmonne Marceau.
Sa déception est évidente, son affliction patente. En comparaison du sort réservé aux autres protagonistes masculins de cette affaire, il devrait reconnaître qu’il n’a pas trop à se plaindre. Il s’en sort mieux, sinon bien. Force est de constater qu’il ne perçoit pas la chose sous cet angle. Meurtri, il est. Vexé. On le serait à moins.
Devinant la tempête qui se prépare sous sa calotte crânienne, les jumelles comprennent qu’elles doivent agir maintenant sinon elles risquent d’y passer la nuit et elles aussi ont envie d’aller se mettre en pyjama. Chacune dans leur coin mais reliées par une sorte de don prétendument télépathique propre aux monozygotes, elles font de la situation et de ses potentiels développement une analyse rapide pour arriver à la conclusion qu’au pire le temps que Marceau tire sur l’une d’elle, avec, compte-tenu de la fébrilité de son état, un risque très minime qu’il fasse mouche, l’autre pourrait en profiter pour l’occire. Ensuite de quoi elles le balanceront dans le puits et iront couler la voiture dans l’étang. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Il faut juste qu’il tire à côté. Ou pas du tout.
– Tu devrais baisser ton arme, dit Delphine
– Tu me menaces en plus ?
– C’est un conseil d’amie.
– D’amie !
Il faudrait être d’une singulière mauvaise foi pour ne pas admettre que le mot est mal choisi. Certains sauraient trouver, et sans doute à raison, aux jumelles quelques travers moraux susceptibles de justifier la qualification de “défauts“. La mauvaise foi n’en fait pas partie. Si l’invocation amicale est objectivement abusive, le conseil n’en reste pas moins sage.
– Manifestement, intervient Solange, nous portons la poisse.
– À chaque fois que nous nous trouvons quelque part, quelqu’un meurt.
– Sans que nous ne fassions quoi que ce soit.
– Notre seule présence appelle la mort.
– Et ce n’est jamais l’une d’entre nous qui y a droit.
– Donc, à ta place, je serai prudent.
Marceau soupçonne une manipulation. Il n’a pas forcément tort. Pas tout à fait raison non plus.
– Viens par-là toi, dit-il à Delphine en agitant son arme pour lui indiquer le chemin à suivre.
La fiabilité du SIG-Sauer SP 2022 est très élevée. C’est l’une des principales raisons qui ont poussé les Ministères de l’Intérieur et de la Défense à prendre la décision conjointe d’en pourvoir les forces de l’ordre. En particulier, il est équipé d’un ensemble de crans de sécurité au niveau du chien, au verrouillage, à la percussion et à la culasse, qui garantissent une utilisation parfaitement sûre pour peu que l’arme soit manipulée par un opérateur solidement entraîné. Ce qui est le cas du brigadier-chef Marceau. Pourtant, alors que celui-ci fait un pas de côté pour garder entre Delphine, qui va rejoindre sa sœur, et sa propre personne une distance jugée, par lui, suffisante, relativement au degré de défiance que lui inspirent les deux criminelles, contre toute attente et à la surprise générale, une détonation assourdissante déchire le silence de la nuit tandis que la balle d’une cartouche 9×19 Parabellum vient percuter le bout de son pied gauche. Comment le coup a-t-il pu partir accidentellement ? Voilà une question à laquelle Marceau ne peut pas répondre dans l’immédiat car, sous l’effet mêlé de la fatigue, de l’accumulation d’émotions contradictoires et de la fulgurante douleur qui lui remonte par le nerf sciatique, il s’étale de tout son long sur les tomettes, inconscient.