Antoine Marceau ne quittera jamais Melun-sur-Plèvre. La gendarmerie, oui. La ville, non.
Un matin, il se réveille dans une chambre d’hôpital. L’infirmière lui apprend sans ménagement qu’il vient de passer deux semaines dans le coma et qu’il a fallu lui amputer trois orteils sur les cinq que comptait son pied gauche. « Ça ne vous empêchera pas de marcher, ajoute-t-elle, mais… » Mais quoi ? La phrase restera à jamais inachevée, la soignante étant urgemment appelée ailleurs. Les détails supplémentaires, c’est Mocassin qui les lui donne. Une nuit, son corps inanimé a été retrouvé, à l’arrière du Jumpy garé devant la porte des urgences. Serré dans un torchon de cuisine, son pied laissait échapper une très importante quantité de sang qui justifia une intervention chirurgicale immédiate durant laquelle les médecins n’eurent pas d’autre choix que de réduire le nombre de ses doigts de pieds. Tout cela, ou presque, Marceau le sait déjà. Ce qui l’intéresse, c’est de savoir ce que sont devenues Delphine et Solange. Poser la question frontalement pourrait provoquer l’étonnement du capitaine de gendarmerie qui, bien que désormais à la retraite, n’en a pas moins conserver une partie de ces réflexes investigateurs qui poussent celui qui en est doté à toujours voir le mal partout. Marceau commence donc par questionner Mocassin sur l’évolution des dossiers Saint-Bénard, Pinson et Delacroix pour apprendre qu’ils ont tous trois été classés dans le casier des morts accidentelles, enchaine sur l’état de santé de la comtesse, puis de Martial Frottis, puis du patron de La Taverne, puis de toutes sortes de personnes dont le sort, en vérité, l’indiffère presque complétement mais qui lui permettent d’approcher petit à petit du sujet lui tenant réellement à cœur. Lorsqu’enfin il peut demander des nouvelles de Myriam Hélisse, Mocassin l’informe qu’elle a quitté le village peu de temps après son accident, pour une destination inconnue. Depuis personne n’a plus de ses nouvelles. Marceau est tenté de corriger : « de leurs nouvelles ». Il n’en fait rien. Mocassin lui pose à son tour deux ou trois questions sur les circonstances de son accident. Marceau invoque une profonde et soudaine amnésie. L’astuce est vieille comme le monde mais auprès d’un public prédisposé à y croire et plus encore à en savoir le moins possible afin de ne pas risquer d’être embarqué dans des histoires susceptibles de venir contrarier la quiétude d’une retraite ô combien méritée, ça peut fonctionner. Donc ça fonctionne.
En sortant de l’hôpital, Antoine Marceau se demande s’il va reprendre son poste. Son handicap lui offre un accès prioritaire à une fonction administrative. Fini le terrain. Est-ce qu’il a envie de ça ? Aller remplir des paperasses à Bourges, à Tours ou à Pétaouchnock ? Lui qui cherchait un temps à quitter au plus vite Melun-sur-Plèvre, il n’est plus très sûr à présent de vouloir en partir. Maurice, le patron de La Taverne ayant lui aussi fait valoir ses droits à la retraite, il reprend la gestion du café. Presque sur un coup de tête. Les jours alors se mettent à passer mollement. Ils se succèdent sans surprise. Les matins suivent les nuits qui précèdent d’autres matins.
Jusqu’à celui où elle viendra s’assoir en terrasse.
Le printemps sera bien installé. Les hirondelles seront de retour. La veille, il aura même aperçu un butor blongios survoler la place, en direction des bois. Il se sera demandé si l’oiseau allait installer son nid près de l’étang.
Il la reconnaîtra immédiatement. Même de dos. Même après cinq ans. Il s’approchera.
– Qu’est-ce que je vous sers ?
– On ne se tutoie plus ?
Elle retirera ses lunettes de soleil, sourira.
– Un café, s’il te plait.
Il retournera au comptoir en boitillant.
Est-ce que ce sera Delphine ou Solange ? Pendant qu’il actionnera le percolateur, la question lui traversera l’esprit. Il la laissera filer. Il ne saura pas. S’en moquera un peu.