« Eh bien moi, tu vois, je pense que tu es un gros porc. »
La sentence acerbe, Sidonie n’a pas trop pris la peine de la murmurer entre ses dents.
D’abord parce que l’intention de dissimuler le fonds de sa pensée ne lui a pas vraiment traversée l’esprit. Ensuite parce que pour murmurer quoi que ce soit entre ses dents, encore faudrait-il qu’elle en ait, Sidonie, des dents.
Ce qui n’est pas le cas.
Contrairement à Maurice qui les serre méchamment, ses quarante ratiches, après avoir pris le compliment en plein dans sa vilaine trogne. Méchamment mais pas suffisamment pour retenir le grognement indigné qui lui secoue la glotte. Une sorte de gémissement guttural à mi-chemin entre le « brôôôuf » offensé et le « gruiiik » mortifié.
Pas à cause du “porc“, non. Parce que, bon, franchement, la tête gigantesque, le groin aplati, les oreilles pointues, le derche rebondi, la queue tire-bouchonnée… quel que soit l’angle d’observation retenu, il faudrait être complètement miro pour ne pas admettre que l’apparence de Maurice justifie son classement dans la famille des suidés, sous-ordre des suines, ordre des artiodactyles, classe des mammifères, embranchement des chordés, autrement dit des porcs. Et d’ailleurs, c’est ce qu’il est Maurice : un porc.
Pas à cause du “gros“, non plus. Parce que là, c’est pareil, il n’y a pas besoin de tenir depuis des lustres une consultation de diététicien à la Clinique de l’IMC atypique, ni d’avoir passé la moitié de sa vie à observer les pachydermes et autres patapoufs dans leur milieu naturel, pour constater que Maurice n’a pas, à proprement parlé, ce qu’il est permis d’appeler une taille de guêpe. Ou alors une guêpe qui compterait une poignée d’hippopotames parmi ses ascendants. Il faudrait être singulièrement bigleux pour ne pas convenir que sa corpulence le range, sans conteste, dans l’embranchement des replets, classe des grassouillets, ordre des rondouillards, sous-ordre des potelés, famille des dodus.
Ce n’est donc pas tant le contenu des propos de Sidonie qui a fait réagir Maurice que l’intonation de cette sale petite pimbêche. La façon dont elle a prononcé « gros porc » ne laisse aucun doute sur le fait que ce n’est ni l’apparence physique de Maurice, ni son appartenance spécifique qui sont ici visées mais bien, de façon tout à la fois mollement métaphorique et résolument vexante, ses déficiences morales supposées.
Sujet sur lequel Sidonie passe assez rarement à côté d’une occasion de lui faire des réflexions désobligeantes. Y compris quand il ne lui demande rien. Rien de rien. Vu que, Maurice, moins il lui parle, moins il l’entend et moins il la voit, Sidonie, mieux il se porte.
Et aujourd’hui encore, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est quand même pas lui qui est allé la trouver, mais bien elle qui est venue interrompre le sixième de ses douze repas quotidiens – et ce de la manière la plus grossière qui soit, au moment où il s’apprêtait à entamer sa troisième assiettée de fantaisie parmentière sur sa farandole de primeurs, un assortiment d’épluchures de pommes de terre et de trognons de choux-fleurs servi sur son lit de bouillasse que Maurice, qui se targue d’être « une fameuse fine gueule », tient de longue date pour son plat favori. Et pour quoi, par-dessus le marché ? Pour lui parler de ce petit avorton tout mochetingue qui met la basse-cour en émois depuis une semaine. Non mais n’importe quoi ! Comme s’il allait le recevoir chez lui, Maurice, alors que sa femme a déjà une quinzaine de porcelets à nourrir et à torcher. Et quand bien même, il ne peut pas accueillir tous les laiderons du monde, si ? D’autant qu’il ne faudrait peut-être pas oublier non plus que c’est Sidonie qui a insisté pour qu’il reste, hein, alors elle n’a qu’à se débrouiller toute seule, c’est vrai ça, c’est facile d’être généreuse quand ce sont les autres qui doivent se coltiner les problèmes. Tout cela, Maurice ne s’est pas privé de le lui dire, à Sidonie, et aussi ce qu’il pense d’elle, et de ses grands airs de donneuse de leçon, et de sa façon d’en remontrer à tout le monde avec ses prétendues bonnes actions, alors que lui, tout ce qu’il voit, c’est qu’elle n’est rien d’autre qu’« une petite écervelée prétentieuse ».
Franchement, à quoi Sidonie pouvait-elle s’attendre de sa part ? à rien. Elle le savait depuis le début. Mais refuser l’obstacle, ce n’est pas vraiment dans ses habitudes. Alors elle y est allée malgré tout, elle a pris sur elle, elle a insisté, tenté d’argumenter et de convaincre, pour finir par craquer devant cet amas de gras double sur pattes qui s’obstinait à fixer sur elle ses petits yeux tellement pleins d’abyssale indifférence qu’au bout d’un moment la moutarde lui est monté au bec et qu’elle n’a pu s’empêcher de le traiter, faute de mieux, de « gros porc ». Elle aurait pu opter pour « gros égoïste », « gros salopard », « gros dégueulasse » ou tout simplement « gros con », mais non, c’est « gros porc » qui a pris le dessus. Peut-être parce que, finalement, cette option-là agrégeait toutes les autres.
Maurice, ça lui a presque couper l’appétit. Presque. Il a interrompu fugacement sa molle mastication pour grognasser un coup avant que son museau dégoûtant ne s’entrouvre pour laisser passer une réplique que Maurice escomptait sans doute bien sentie mais qui a trop tardée à fuser.
Son « Toi-même, hey », Sidonie l’a à peine entendu et y prête encore moins attention. Elle s’éloigne sans se retourner, le mioche sur les talons.
— Couhaink couhaink ? tente celui-ci.
Sidonie lui lance un coup d’œil en biais. Un peu gêné. Un peu attendri aussi. Surtout embarrassé.
— Ce n’est pas tout à fait ça, dit-elle, mais je vois à peu près l’idée.
« Bon sang, mais qu’est-ce qu’on va faire de lui ? » ça, elle ne le dit pas, Sidonie. Elle se contente de le penser.
Encore une fois. Sans trouver de réponse.