« Keskiladidukou ? » demande Alphonse quand Sidonie revient au poulailler.
La cane ne répond pas mais le regard mi-dépité mi-las qu’elle adresse à son congénère dévoile son état d’esprit bien mieux que tous les caquètements indignés qui pourraient lui jaillir du bec après son entrevue avortée avec le piteux porcin.
— En même temps, qu’est-ce que tu peux attendre d’un type pareil…
C’est sûr qu’Alphonse n’attend pas grand-chose de Maurice le cochon. Ni de Patrick le coq, du reste. Ni de Jacques le dindon ou de Luc le mouton et encore moins de Max le clébard. Pour tout dire, il n’attend que dalle de quiconque. Non qu’il soit particulièrement désabusé quant aux capacités d’engagement collectif de ses compagnons de basse-cour ou spécialement attaché à une indépendance de principe qui lui fait fuir comme la peste toute éventuelle association. C’est juste qu’il appartient à cette catégorie d’individus que les experts en foulage de rate ont coutume de classer dans la catégorie des amorphes montés sur rotules flasques. Hormis l’émission mezzo voce d’une mini-salve avortée de vitupérations stériles contre la terre entière, nul ne l’a jamais surpris s’aventurant à quelque action un tant soit peu engageante physiquement ou intellectuellement. D’ailleurs, quand le moche mioche a déboulé dans la basse-cour, Antoine s’est spontanément rangé dans les rangs de ceux qui, tout en proclamant l’impérieuse nécessité de venir en aide au nouvel arrivant, s’avérèrent peu disposés à se bouger les palmes, les coussinets ou les sabots pour proposer ou simplement participer à quoi que ce soit.
C’était un lundi matin, à l’aube. Dressé au sommet du tas de fumier où il avait coutume d’annoncer le lever du soleil, Patrick, après avoir inspiré profondément pour se gonfler le jabot tel un ballon de baudruche, ouvrit tout grand son bec dans le but de lancer un « coco » tonitruant qui, contre toute attente, ne fut pas suivi de l’habituel « rico ». En lieu et place, il émit une sorte de borborygme grotesque qui tenait à la fois de la quinte de toux brusquement interrompue par la fortuite incursion intra-buccale d’un moucheron égaré et du couac sur-strident sorti du pavillon d’une trompette rouillée dans l’embouchure de laquelle une chèvre enrouée aurait par accident soufflé. Le coq avait été coupé dans son élan par l’irruption, à la lisière de son champ de vision, d’un genre de truc biscornu qui le saisit d’un étonnement comme qui dirait stupéfié. Il crut d’abord avoir affaire à l’un de ses rats répugnants qui se faufilaient fréquemment dans l’enceinte de la ferme afin d’y barboter quelques denrées. Si l‘intrus en présentait un identique volume, il n’en avait cependant pas de similaires contours et arborait, en particulier, une sorte de bec exagérément plat qui lui donnait une allure un peu ridicule et vraiment disgracieuse.
— C’est peut-être un rat déguisé ? avança Jacques le dindon que le vagissement de Patrick avait attiré dehors.
— Un rat déguisé en quoi ? demanda Kevin le lapin qui l’avait suivi en sautillant.
— Bin en canard, répondit Jacques sur un ton qui laissait supposer que ne pas être immédiatement emporté par l’évidence de son appréciation relevait, selon lui, d’une notoire bassesse de plafond.
— Et pour quoi qu’un rat se déguiserait en canard ? demanda Kevin d’un air indiquant clairement qu’il n’appréciait que très mollement les inflexions du dindon qui ferait bien de réduire un peu son taux d’arrogance s’il ne voulait pas se faire voler dans les plumes.
— Pour pas qu’on le reconnaisse, s’agaça Jacques en chargeant sa voix d’une lassitude ostensible qui témoignait de la conviction à laquelle il était parvenu quant au caractère résolument suicidaire d’une éventuelle attaque léporidée.
— Parce que tu crois qu’il suffit d’avoir un bec pour ressembler à un canard ? répliqua Kevin en fixant sur son interlocuteur un œil dont la noirceur invitait celui-ci à prévenir son épouse qu’elle pourrait bien faire, prochainement, la douloureuse expérience du veuvage.
— Enfin bref, trancha Patrick. La question, vu que cet individu n’appartient à aucune des espèces présentes au sein de la basse-cour, c’est : qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en faire ?
Pour le dire autrement, le pseudo dilemme qui s’imposait à l’ensemble des animaux désormais réunis autour de l’étranger tenait essentiellement au délai qu’il fallait respecter avant de le prier plus ou moins aimablement de déguerpir de là. Seule Sidonie manifesta spontanément une position différente. L’opportunité de faire bénéficier ou non l’étranger des règles élémentaires de l’hospitalité l’intéressait manifestement moins que les modalités pratiques de la mise en œuvre de celles-ci. La discussion qui s’engagea sur ce point lui indiqua rapidement qu’elle allait avoir du mal à être soutenue dans sa position.
Tout ça pour dire que Sidonie a compris depuis longtemps qu’elle ne pourrait pas sérieusement compter sur Alphonse, pas plus que sur n’importe quel autre abruti en fait, et que si elle ne voulait pas se coltiner toute seule la prise en charge du moutard, elle allait devoir forcer un peu les bonnes volontés environnantes.
Entre ceux qui confessaient, sur la conduite à tenir, une ignorance rendant l’incompétence qui l’accompagnait d’autant plus douteuse, ceux qui affirmaient n’être pas concernés, intéressés, responsables ou disponibles (rayer la mention inutile), et ceux qui estimaient que le plus simple était que Sidonie s’occupe du mioche vu qu’il avait, comme elle, un bec de canard, ce qui laissait supposer – certains allaient jusqu’à soutenir leur argumentaire miteux en le saupoudrant d’une pincée de légitimité sortie de nulle part – qu’elle était en définitive la mieux placée pour comprendre et satisfaire ses besoins.
Sidonie aurait pu rétorquer que, selon une identique logique, Paul le castor qui avait la même queue plate, ou Joséphine la taupe les mêmes papattes griffues, pouvaient tout aussi bien l’accueillir chez eux mais la mauvaise foi manifeste de ses interlocuteurs l’avait tellement mise en boule qu’elle avait préféré garder le silence, d’autant qu’elle n’avait pas prévu, ce jour-là, de s’abandonner à l’émission vocale à volume élevé de grossièretés véritablement grossières.
C’est comme ça que, depuis trois jours, le pseudo-rat lui collait au derche. Nuit et jour.