Des gosses, Sidonie n’en a jamais voulu. Ce fut longtemps du reste un motif d’affliction pour sa pauvre maman qui ne comprenait pas qu’une cane puisse envisager sa vie sans canetons. « Tu ne veux pas que je t’apprenne à couver un œuf au cas où ? » disait-elle souvent avec, au coin de l’œil, une larme qui ressemblait fort à une pathétique tentative d’amadouement. Mais que dalle, Sidonie, se laisser amadouer, ça n’a jamais été son genre. « Naaan » répondait-elle à sa mère éplorée qui s’en serait presque arracher les plumes du crâne si la longueur ridiculement réduite de ses papattes lui avait permis de se les porter à l’occiput. Elle espéra un temps que l’obstination de sa fille n’était que la manifestation passagère d’un rebelle caprice adolescent qui, la maturité venant, se flétrirait pour libérer l’accès au droit chemin de la raison. Il n’en fut rien et, lorsqu’elle eut atteint sa septième semaine, l’entêtée canette ne se montra pas plus ouverte à l’éventualité d’une hypothétique maternité. Sa génitrice en serait peut-être morte de chagrin si Roxy Rouquemoute, un renard de passage, n’avait substitué à la funeste perspective un trépas plus convenu consécutif à la fracturation définitive de ses vertèbres cervicales. Tout ça pour dire que si Sidonie a fait le choix de ne pas s’encombrer d’une floppée de chiards qui n’ont rien d’autre à foutre de leurs journées que de vous courir dans les palmes en caquetant comme des maboules, ce n’est quand même pas pour se fader les lardons des autres. A fortiori quand le lardon en question est laid comme un pou et – apparemment – con comme un manche. La pensée peu amène qui vient à Sidonie alors qu’elle observe le truc bizarroïde s’extirper d’une bouse de vache dans laquelle il a, par inadvertance, foncé tête baissée, lui ferait presque rougir les plumes du lore tant elle est éloignée des principes de bienveillance qu’elle prétend en permanence respecter. Par intérêt personnel en premier lieu, persuadée qu’elle est que ne pas trop faire chier le monde est encore le meilleur moyen pour que le monde ne vous fasse pas trop chier en retour. Par conviction politique également. Une philosophie de la vie quotidienne fondée sur un mélange de solidarité et d’altruisme qui lui permet de constater, chaque jour, que celui qui donne reçoit plus qu’il ne perd, et, chaque nuit, que sa conscience apaisée la laisse dormir sur ses deux conduits auditifs. Pour autant, il ne faut pas croire que ça se fait tout seul, ni que ça sort de nulle part, cette sorte d’hygiène éthique. Ça nécessite opiniâtreté et détermination, et des fois, franchement, c’est quand même dur de ne pas se laisser gagner par une vague lassitude qui vous ferait presque oublier que l’abnégation, ça va bien cinq minutes, mais quand tu as un truc comme celui-là qui te colle au fion depuis trois jours, il y a un moment où tu as du mal à ne pas péter un boulard. C’est comme ça qu’on en vient à se dire que, tout déboussolé qu’il a l’air, ce mioche, il ne donne pas l’immédiate impression d’avoir inventé le fil à couper l’eau tiède. Pourquoi mioche, au fait ? Qu’est-ce qui lui permet, à Sidonie, d’affirmer que c’en est un ? C’est vrai ça, maintenant qu’elle y pense. Elle est partie spontanément là-dessus parce qu’il n’est tellement pas dégourdi qu’elle a pensé qu’il devait sacrément manquer d’expérience. Alors que, si ça se trouve, il a simplement un souci de repère, rapport au fait qu’il n’est pas dans son milieu naturel. Sidonie, si elle se retrouvait au milieu du Sahara, elle paraitrait elle-même bien gauche. Elle le suppose, tout du moins, vu qu’elle ne s’est jamais aventurée au-delà d’une zone comprise entre l’étang du Père Deboulle à l’Est, le bois de la Bouzine à l’Ouest, la départementale 564 au Nord et l’enclos grillagé de la basse-cour au Sud. C’est son copain Daffy qui lui en a parlé, une fois, du Sahara, car lui il y était allé. Bien malgré lui d’ailleurs. Il s’était envolé avec ses potes colverts pour leur migration méridionale annuelle et, comme il avait la tête dans le cloaque à cause de la bamboche endiablée qu’il s’était payé la veille, avait pris par erreur la bretelle d’accès au couloir de vent qui fait la liaison directe Vierzon-Tamanrasset. Enfin bref. Les éléments permettant d’affirmer que le mioche en est un, de mioche, sont bien minces et comme des physiques à la noix pareil, Sidonie n’en a jamais vu, comment pourrait-elle situer l’individu sur l’échelle de la puberté ? Elle ne peut que…
— Alors c’est lui l’extra-terrestre ?
Perdue dans les méandres de ses atermoiements, Sidonie n’a pas entendu Riton approcher. Dire qu’elle est heureuse de le voir serait quelque peu abusif.
— Maurice m’a dit qu’il avait une face de cul mais je dois dire que c’est en dessous de la vérité, poursuit le ragondin avec une nonchalance décomplexée qui témoigne de l’ignorance permanente dans laquelle il se trouve de toute notion de délicatesse.
— J’imagine que tu n’as pas fait le détour juste pour être gratuitement désobligeant ? grogne Sidonie après avoir refouler la bouffée d’aversion que lui inspire la proximité du grossier personnage.
— Désobligeant, tout de suite les grands mots. Il parait que tu es dans la panade. Alors moi quand je peux donner un coup de pogne à une amie…
— Je ne suis pas ton amie.
— … je n’hésite pas une seconde.
Rompu à l’exercice des négociations foireuses menées dans le cadre d’échanges saumâtres, Riton n’a pas laissé la rectification acrimonieuse de Sidonie infléchir le rythme de ses propos. À présent, il se contente de fixer sur cette dernière ses petits yeux sournois, attendant qu’elle saisisse la perche qu’il lui tend. Conclure quelque accord avec une semblable fripouille, Sidonie préfèrerait se faire laquer les magrets plutôt que s’y risquer. En d’autres circonstances, elle se serait prestement détournée sans lui accorder l’esquisse d’une réponse, mais là, elle se contente de soutenir le regard du rusé rongeur.