4 – Rendez-vous à poule emploi

— C’est quoi le deal ? finit par demander Sidonie sans trop faire l’effort de masquer la suspicion qui lui ratatine d’un coup la glande uropygienne. Si tu t’attends à ce que j’accepte en contrepartie d’aller picorer un ver ou deux avec toi derrière la grange, et plus si affinités, laisse-moi te dire que tu te fous ta patte crochue dans ton œil fourbe.
— Pour qui tu me prends ? fait mine de s’indigner Riton en interrompant prestement son inspection concupiscente des aiguillettes de la cane. Je veux juste lui trouver un petit job.
Dans l’absolu, Sidonie est persuadée qu’une activité, même bénévole, permettrait à l’exotique visiteur de se trouver une place au sein d’une communauté dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas unanimement accueillante. Et aussi de faire la démonstration de ses talents. C’est important ça, faire la démonstration de ses talents, partager ses savoir-faire, se rendre utile et tout et tout. Sidonie pense que chaque individu possède au moins un domaine d’expertise susceptible d’être mis au service de la collectivité pour peu que celles et ceux qui composent cette dernière soient disposés à laisser au dit-individu la place qui lui revient, non de droit divin ou parce que le seigneur local la lui a “généreusement“ accordée, mais parce qu’il n’y a simplement aucune raison, de quelque nature que ce soit, qui pourrait justifier qu’il n’en ait pas une. Dans le cas présent, elle conçoit que ce ne sera pas facile, qu’il faudra dépasser les craintes inconscientes des uns et les résistances passives des autres, mais elle est – presque – certaine qu’avec le temps, les choses finiront par s’apaiser. Il faut juste que chacun fasse un effort soit d’ouverture, soit de patience, y compris le principal intéressé qui gagnera à se rendre utile et à occuper ses journées à des tâches plus constructives que de la suivre à la trace. Enfin, constructives, c’est vite dit. Des choses, quoi. Assurément pas passionnantes, ni très valorisantes, connaissant Riton. Ni très bien payées. Sans doute très mal payées, d’ailleurs. Et probablement pas payées du tout, en fait, mais c’est quand même mieux que rien, non ? Et puis bon ça va quoi, à un moment, il faut que tout le monde y mette du sien.
— Un petit job ? Quel petit job ? s’inquiète Sidonie sur un ton suffisamment sec pour que même un sournois comme Riton ne puisse pas feindre de n’en avoir pas perçu la charge dubitative.
— Bin je ne sais pas encore, mais peut-être, euh… Tiens ! Nettoyer les abords du poulailler, par exemple.
— Les abords du poulailler ?
— Oui, du côté de la mangeoire.
— Les nettoyer ?
— C’est ce que j’ai dit.
Sidonie a clairement entendu les mots de Riton. Aussi nettement que ceux qu’il avait, quelques temps plus tôt, échangés avec Patrick le coq après que celui-ci lui ait demandé s’il ne pouvait pas se charger de nettoyer les abords du poulailler. « Combien tu me donnerais pour ça ? » s’enquit Riton. « Quelle rémunération escompteriez-vous pour ce type de travail ? » lui rétorqua Patrick. « Tu appelles ça un travail, râcler la fiente de poules à pattes nues !? » s’étrangla Riton. « Il n’est point de sot métier » s’indigna Patrick en bombant le jabot, exercice dans lequel il était passé maître et qui constituait une part si importante de son activité quotidienne qu’il n’avait pas du tout le temps de balayer ses propres déjections. « Trois œufs par jour » lâcha Riton pour couper court au discours assommant sur les vertus du travail que Patrick s’apprêtait à lui asséner. « C’est cher payé » estima Patrick qui était sincèrement convaincu qu’aucune profession ne saurait être a priori jugée sotte mais quand même, trois œufs par jour, il ne fallait pas pousser non plus. « Si tu trouves un abruti suffisamment con pour te charrier des brassées de merde bénévolement, vas-y ! » persifla Riton en esquissant un petit pas de côté qui laissait supposer que, dénué de la moindre intention de se laisser entraîner dans quelque transaction que ce fut, il était sur le point de prendre congés. « Deux et demi » contre-proposa Patrick in extremis. « Qu’est-ce que tu veux que je foute d’un demi-œuf ? » s’affligea Riton en reprenant sa position frontale. « Deux œufs par jour et un troisième tous les deux jours » expliqua Patrick qui en aurait bouffé son slip d’être ainsi contraint de s’abaisser à négocier avec un pareil fieffé gredin mais que la perspective de continuer à patauger dans la crotte indisposait davantage encore. « Tope-là ! » s’exclama Riton en présentant à Patrick une patte tendue que ce dernier ignora ouvertement, ce qui aurait pu vexer le ragondin s’il n’était déjà emporté dans d’autres réflexions relatives aux modalités s’offrant à lui d’honorer le contrat qu’il venait de conclure et qui, pour être diverses et variées, convergeaient toutes vers l’unique certitude que son unique participation à la dégoûtante entreprise consisterait à en empocher la rémunération.
Autant dire que la possibilité de refiler la partie ramassage au petit protégé de Sidonie lui apparait comme une opportunité qui tombe à point nommé.
— Combien le paieras-tu ? demande Sidonie.
— Je n’y ai pas réfléchit, répond Riton qui, même s’il a la réputation de ne pas être d’une intelligence supérieure, aurait bien du mal à faire croire qu’il n’a pas les capacités de calcul mental suffisantes pour déterminer instantanément la somme de rien du tout ajouté à que dalle. Dans tous les cas, ce sera toujours mieux que ce que lui filera Max s’il lui tombe sur le poil.
Le type de traitement que Max le clébard pourrait proposer en faisant un usage simultané de ses prémolaires acérées et de son absence de scrupule fait frissonner Sidonie.
— Il aura un contrat au moins ? risque-t-elle sans y croire plus que ça.
— Bien sûr, ment effrontément Riton. Il suffit que tu me dises comment il s’appelle.
C’est vrai ça, comment s’appelle-t-il ? Sidonie n’en sait fichtre rien.