Un nom, il en a forcément un. À plusieurs reprises Sidonie a bien tenté de le lui faire dire mais n’a reçu pour toute réponse qu’un regard ahuri. Que l’interrogé ne comprenne manifestement pas ce qu’elle attendait de lui avait tendance à horripiler Sidonie qui, de son côté, ne comprenait pas plus ce qui pouvait être si difficile à comprendre. Elle avait beau ralentir, détacher, surarticuler ses caquètements, rien n’y faisait. Elle se heurtait invariablement à la même moue éberluée. Sans grand espoir, elle refait devant Riton une tentative. « Si-do-nie » braille-t-elle en se tapotant le furcula du bout de l’aile avant de la pointer en direction de l’anonyme.
— Cou-haink ? hasarde celui-ci.
— Bon bin voilà, s’agace Sidonie, on n’a qu’à dire qu’il s’appelle Couhaink.
Elle n’y croit pas un seul instant mais qui a envie d’y passer la journée ?
— Va pour Couhaink, conclut Riton.
D’une légère tape dans le dos, il invite son arpète à le suivre. Le coup d’œil interloqué que Couhaink adresse à Sidonie se perd dans les plumes de la croupe que la cane tortille en s’éloignant d’un pas aussi lent que son pressentiment est mauvais.
Elle sait que Riton ne vit que de combines et rien ne lui permet de penser que l’apparent désarroi de Couhaink parviendra à faire perler à la surface de sa vilenie quelques gouttelettes de mansuétude. Mais au bout d’un moment, ça va, elle n’est pas assistante sociale. Elle a le droit d’avoir une vie, elle aussi. Et puis quoi, peut-être est-il moins vulnérable qu’elle ne le croit ? Peut-être que ce « petit job » comme le présente Riton, permettra à Couhaink de prendre de l’assurance. L’infantiliser, ce n’est pas non plus un service à lui rendre, alors qu’il est sans doute tout à fait capable de se débrouiller par lui-même. Il peut très bien s’en sortir avec la fiente. Même si c’est dégueu et que ça schlingue un max, il va te torcher tout ça haut la patte, se persuade Sidonie en barbotant nonchalamment entre deux nénuphars en fleurs. Et puis, elle passera le voir. Pas là, tout de suite. Demain matin. Elle passera voir si tout va bien.
Quand Sidonie se dirige vers le poulailler à la première heure, le brouhaha qui lui parvient du lointain l’incite à presser le pas. Elle s’en veut d’avoir laissé Couhaink entre les griffes de ce sale type qu’elle entend vociférer un rugissant : « Qu’est-ce que c’est que ça !? » Les inflexions hautaines et inédites qui viennent rehausser son timbre ordinairement grinçant font frémir d’indignation Sidonie qui peine pourtant à reconnaitre dans les invectives enchaînées à un rythme croissant, la voix de Riton. Et pour cause, comme elle le constate en tournant le coin du poulailler, ce n’est pas la sienne.
Encadrant Couhaink qui s’escrime à repousser du bout du bec les excréments jonchant le sol, Riton et Patrick se sont lancés dans un pugilat verbal dont la virulence du fond n’a d’égal que la brutalité de la forme.
— Bin quoi ? Il décrotte la maison Poulaga, marmonne Riton.
— C’est avec vous que j’avais passé contrat, s’époumonne Patrick.
— Le principal, c’est que ça soit fait, non ? Détends-toi mon petit gars.
— Comment osez-vous me parler sur ce ton ?! Un accord est un accord. C’est une question de principe.
S’ensuit tout un tas de considérations sur l’importance d’un engagement, fut-il verbal, et l’obligation de s’y tenir sous peine d’ajouter au désordre social qui, à l’heure actuelle et d’après le coq, n’a certes pas besoin de cela tant les valeurs morales y sont régulièrement mises à mal par des paltoquets dont le sens des responsabilités s’est envolé en même temps que celui de l’honneur.
— Sans compter, s’égosille Patrick, que je ne connais pas cet individu et que rien ne me permet donc de juger de son efficacité, sinon de sa rigueur.
— Je réponds de lui.
— C’est bien ce qui m’inquiète !
Les cris d’indignation de Patrick ont fini par rameuter Kevin le lapin, Maurice le cochon et Luc le mouton, qui s’aventure pourtant rarement dans l’enclos de la basse-cour. Même Joséphine la taupe, peu coutumière des sorties matutinales, laisse dépasser sa tête de son terrier.
— On ne me fera pas croire qu’il ne se trouve pas localement quelqu’un capable d’exécuter ce type de tâche, attaque Maurice.
— Tout à fait, intervient Kevin.
— Au lieu de se complaire dans l’inaction en profitant des minima fermiers, ajoute le premier.
— Ils n’en profiteraient pas s’ils étaient convenablement rémunérés, se démarque le lapin.
— La rémunération ne fait pas tout, estime Patrick.
— C’est sûr, dit Luc.
— C’est souvent ce qu’affirment les gens qui se gavent de dividendes.
— Vous dites ça pour moi, monsieur les grandes oreilles ? grogne le coq sur un ton qui laisse penser qu’il serait assez disposé à les lui allonger encore.
— Le problème, biaise Kevin, c’est qu’une main d’œuvre peu exigeante a tendance à niveler par le bas la valeur du travail.
— Carrément, acquiesce Luc.
— Et les traditions ? enchaîne Maurice. On en parle des traditions ? Vous connaissez ces méthodes, vous ? Vous êtes sûrs qu’il ne va pas nous imposer sa façon de faire ?
À ce chapelet de question éructer plus que poser, Joséphine la taupe qui sent poindre une belle occasion de détourner les vexations auxquelles sa vie souterraine l’expose habituellement vers une tierce cible en ajoute une nouvelle : « Qui vous dit, en plus, qu’il n’a pas l’intention à termes de faire venir ses semblables pour nous piquer notre place ? »
Bizarrement, l’hypothèse dépourvue de tout fondement emporte une adhésion aussi collective qu’immédiate dont Maurice résume la teneur en une formule sans appel : « Le mieux serait de le renvoyer chez lui. »
Sidonie a assisté à la scène sans moufeter jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien du frein qu’elle a trop longtemps rongé en silence.
— Mais c’est où, chez lui ? s’emporte-t-elle.
Tous les yeux se tournent vers elle, y compris ceux de Couhaink, sans qu’aucune réponse ne soit formulée.