D’où vient-il, Couhaink ? Pas un de ceux qui forment à cet instant la masse vitupérante des trouillards réactionnaires ne pourrait le dire puisque, de toute façon, aucun ne sait à quoi ressemble le monde au-delà des limites de Bouzeland, voire, pour la plupart, de la ferme. Comment, dans ses conditions, seraient-ils capables de préciser le quartier, la ville, la région, le pays ou même le continent d’origine de celui qui, bien malgré lui, attise leur animosité injustifiée. Par souci d’exactitude verbale, sinon d’honnêteté intellectuelle, il serait judicieux qu’à la formule « renvoyer chez lui » ils préfèrent « renvoyer n’importe où pourvu que ce soit ailleurs qu’ici ». Ce qui les indispose, ces fâcheux qui ont déjà du mal à se supporter les uns les autres, c’est qu’un intrus déboule de nulle part pour occuper une partie, certes réduite, mais une partie quand même de leur espace vital. Un intrus que non seulement ils ne connaissent ni d’Eve ni d’Adam mais qui, de plus et qui pis est, ne ressemble à rien de ce qu’ils connaissent.
Il est clair que pour la totalité des râleurs, Couhaink ne peut pas vivre parmi eux comme ça. Probablement que pour une majorité, il ne peut pas non plus vivre parmi eux. Et peut-être même que pour une poignée, il ne peut pas d’avantage simplement vivre. Enfin bref, s’ils sont tous d’accord pour le raccompagner à la frontière, ils ignorent la direction qu’il leur faudrait prendre pour mettre leur projet à exécution. Alors, quand Sidonie leur pose la question sur un ton qui, il est vrai, laisse peu de doute quant à sa réticence à participer à l’éventuelle éviction, à part se lancer des coups d’œil en coin, personne ne sait trop comment réagir.
Ils pourraient y passer la journée, à s’observer en douce en attendant que quelqu’un prenne la parole afin de profiter de l’inévitable empoignade qui s’ensuivrait pour se débiner en tapinois, si l’arrivée inattendue de Daffy ne leur offrait une inespérée diversion.
— Tiens, un ornithorynque ! dit-il en atterrissant à côté de Couhaink.
Il est difficile de dire ce qui, du mot qu’ils ne comprennent pas ou de la nonchalance avec laquelle Daffy l’a prononcé, sidèrent le plus les animaux présents mais le fait est qu’ils en restent tous becs et museaux béants.
— Un orino-quoi ? finit par s’étonner Sidonie.
— Un ornithorynque, répète Daffy.
— Kesséksa un ornirotynque ? demande Alphonse.
Prenant soin d’ignorer les multiples questions qui fusent à chaque fois qu’il prononce un mot absent du vocabulaire de ses interlocuteurs – c’est-à-dire à chaque mot qu’il prononce vu que les dits-interlocuteurs sont de gros bouzeux incultes – Daffy commence à expliquer que l’ornithorynque, qui vit dans les régions humides de l’Est australien et de la Tasmanie, constitue l’une des cinq espèces de l’ordre des monotrèmes dont la particularité est de pondre des œufs au lieu de mettre bas des nouveaux nés déjà formés. L’une des particularités, se reprend-t-il avant d’ajouter qu’il en a bien d’autre comme cette apparence vraiment bizarroïde avec ses mandibules cornées qui lui font un peu une gueule de con, sa queue de castor qui lui sert à la fois de gouvernail – parce qu’il a l’air de rien, comme ça, mais cet avorton nage avec une élégance qui ferait, à l’aise, pâlir de jalousie la plus humble des sirènes – et de réserve de graisse, et ses pattes de loutre lilliputienne.
– Bizarroïde pour des gens que leur étroitesse d’esprit empêche de voir plus loin que le bout de leur groin, veux-tu sans doute dire ? l’interrompt Sidonie.
– Si tu veux, concède Daffy tandis que Maurice étouffe un grommellement outré.
Peu disposé à se laisser insulter de manière indirecte mais publique, le cochon, après avoir ravalé la boule de rage que l’attaque surprise lui a fait remonter dans le gosier, s’apprête à moucher son assaillante. Patrick ne lui en laisse pas le temps.
– Eh bien voilà, clame le coq, à présent que nous savons d’où vient cet étranger, nous pouvons l’y reconduire.
– Où ça ? s’étonne Sidonie.
– Mais notre jeune ami nous l’a dit lui-même : en Traspanie.
Daffy lui ferait bien remarquer qu’il n’est ni si jeune que ça, ni particulièrement son ami. Mesurant le degré d’exaspération que son amie Sidonie semble avoir atteint et désireux de lui témoigner son entière solidarité, il se contente de saisir l’occasion de faire passer ce triste fat dont la mine lui a toujours déplu pour l’arrogant abruti qu’il est.
– Où ça ? insiste-t-il.
– Mais, en Tatami, s’impatiente Patrick.
– En Tatami ? C’est où ça ?
– Ne faites donc pas le sot, vous comprenez très bien ce que je veux dire.
– Je vous assure, mon cher, qu’il n’en est rien, garantit Daffy avec un accent imprévu qui pourrait presque faire croire qu’il se paie la fiole du coq en imitant sa façon de parler – ce qui ne serait ni très poli ni très charitable de la part de quelqu’un dont le sourire en coin témoigne indubitablement de l’absence sans doute conjoncturelle mais intégrale de politesse et de charité.
– Cessez vos simagrées. Vous en avez parlé précédemment.
– Des régions humides ?
– Non, juste après.
– Des monotrèmes ?
– Non, juste avant !
– Aaaaaaaaaaaah, la Tasmanie !?
– J’allais le dire, prétend Kévin.
– C’est super pas ici la Tasmanie, glapit soudain Luc qui n’a pas la moindre idée de l’endroit où se trouve la Tasmanie. Il doit être bourré de maladies dégoutantes. Faut le virer fissa !
– Le problème, c’est qu’il y a un problème, annonce Daffy.
Échaudés par le mouchage en règle dont Patrick vient d’être victime, personne ne se porte volontaire pour se lancer dans un nouveau débat avec le canard.
– C’est-à-dire ? l’interroge Sidonie.
– C’est-à-dire, qu’à vol d’oiseau, c’est genre à 18 000 kilomètres.
– Ah oui quand même, ça fait une trotte. Mais comment tu le sais ?
– J’en reviens.
– De Tasmanie ?
Daffy hoche vaguement la tête.
– Tu m’avais dit que tu allais du côté du Maroc ou je ne sais pas quoi.
Daffy confirme que c’est bien ce qui était prévu mais…