« Mais quoi ? » demande Sidonie, impatiente d’en finir avec cette histoire qui devient quand même un peu lassante à la longue.
D’une voix hésitante, Daffy se lance dans une explication confuse d’où il ressort qu’effectivement il était initialement prévu qu’il s’envole avec son escadrille de congénères pour un petit séjour hivernal entre Boulemane et Fès mais bon, pas de bol, comme la veille au soir il avait encore une fois trop arrosé son départ avec ses potes, au moment de prendre son envol sa tronche était à nouveau comme qui dirait en vrac et du coup, re-pas de bol, voilà-t-y pas qu’il s’était laissé derechef emporter par mégarde dans un corridor de zeph infernal, faisant, ce coup-là, la liaison directe Châteauroux-Triabunna et alors, forcément, quand il a commencé à sortir du coaltar, il s’est bien rendu compte qu’il n’était pas sur le bon chemin mais surtout qu’il était trop tard pour rejoindre celui-ci et alors donc…
– Vos histoires de corridors ne nous intéressent aucunement, l’interrompt Patrick qui a perçu dans les réactions des individus présents – que d’ordinaire, soit dit en passant, il aurait plutôt tendance à mépriser ostensiblement –, l’apparition informelle d’une disposition commune à participer à un lynchage d’ornithorynque, pour peu que quelqu’un en prenne l’initiative. Maintenant que nous savons d’où vient l’envahisseur, organisons sans tarder son rapatriement vers le Pastrami.
L’acquiescement de la foule n’est pas seulement considérable, il est aussi d’un enthousiasme malsain.
– Non mais vous êtes manche ou quoi ? se renseigne sans excès de diplomatie Daffy. Je viens de vous dire que la Tasmanie était à des milliers de kilomètres d’ici.
– S’il a fait le chemin dans un sens, il peut bien le refaire dans l’autre, déclare Luc de ce ton stupidement docte propre aux débiles patentés qui, s’estimant dépositaire d’un irréfutable bon sens, n’hésitent pas à donner aux pires aberrations des allures de vérité première.
– Mais justement, bougres de niais ! Comment voulez-vous qu’un maigrichon pareil ait parcouru une telle distance ? Ce n’est pas seulement qu’il ne pourrait pas y retourner, en Tasmanie, c’est aussi qu’il n’a pas pu en venir tout seul.
– Tu voudrais dire qu’ils sont plusieurs ? hurle Luc. Mais c’est horrible !
– C’est dramatique ! ajoute Kevin, dix décibels au-dessus.
– C’est une invasion ! complète Jacques, à un niveau sonore qui indique qu’il a passé à grande vitesse les frontières de l’hystérie.
Si ce n’était la présence de Sidonie, qu’il connait suffisamment pour savoir qu’elle ne se résignera pas à lâcher le morceau et, qu’en conséquence, il ne peut décemment pas abandonner au milieu d’une semblable escouade de tarés, Daffy s’envolerait à l’instant afin de mettre entre cette brochette de nuisibles et lui la distance suffisante pour dissiper son envie croissante de les brutaliser d’importance les uns après les autres.
– Non, je veux juste dire qu’à mon avis, il vient certainement d’Aquabouz’.
– Aquabouz’ ? s’écrie en chœur la cohorte de crétins.
– Aquabouz’, confirme Daffy.
Situé au bord du magnifique lac du Branloup, Aquabouz’ propose toute l’année des toboggans à couper le souffle, des pédalos six places pour les bordées entre copains ou double pour les traversées en amoureux, des zones de détente pour lézarder au soleil – sauf variations météorologiques importunes et imprévues (conformément à l’arrêté préfectoral portant modification de la Commission départementale de la Préservation des Espaces Naturels, Agricoles et Forestiers, le gestionnaire du parc ne saurait être tenu pour responsable des foudroiement intempestifs, assommage létal à coup de grêlons gros comme des gonades de bouc et autre arrachage subit du plancher des vaches par bourrasque cyclonique sortie de nulle part) – ou pique-niquer à l’ombre des chênes à glands mous endémiques de la région bouzalienne, mais aussi, last but not least, un mini-zoo présentant une collection sans égale d’animaux aquatique des cinq continents. Venez assister au ballet nautique des castors ligériens au jarret fuselé, à la course de fond des tortues des Galapagos frigorifiées, à la parade nuptiale des manchots papou en surchauffe ou encore aux libations des caïmans à lunettes du Costa-Rica (uniquement les jours où ce demeuré de Momo oublie de fermer l’enclos des loutres du Chili). Que vous soyez à la recherche de sensations fortes ou de pure farniente, Aquabouz’ a tout ce qu’il faut pour vous offrir une journée mémorable – et pas si chère que ça quand on y pense parce que 12€ le sandwich margarine-pâté de tête, ça peut paraitre onéreux, c’est sûr, mais faut quand même pas oublier que c’est fait maison donc c’est vous qui voyez si vous voulez soutenir les petits producteurs locaux ou pas. Alors, prêt à plonger dans l’action et à vivre des moments inoubliables ? Aquabouz’ vous attend !
– Bien sûr, se déchaîne Maurice. Aquabouz’ !
– Oui bon ça va, s’irrite Sidonie. Tu ne vas pas encore nous bassiner avec ton parc à la con.
– Tu ne peux nier qu’Aquabouz’ a redynamisé spectaculairement notre belle région, rétorque Maurice qui sur ce point également est en parfait désaccord avec la cane.
Alors que Sidonie s’était retrouvée, malgré elle, propulsée à la tête d’une poignée d’opposants au parc d’attraction qui n’avaient pas hésité – arguant que celui-ci mettait gravement en danger la perpétuation d’une espèce de hanneton dont la zone de reproduction s’étendait précisément à l’endroit préempté – à installer un camp retranché pour bloquer les travaux prévus, Maurice s’était quant à lui fait le porte-parole de tous ceux qui estimaient qu’il y avait là une opportunité inespérée de relancer l’économie moribonde de Bouzeland en y attirant massivement des touristes aux poches rebondies. La suite lui avait du reste donné raison, puis qu’il pouvait personnellement témoigner du succès complet de l’opération, sa propre famille participant activement à l’activité du parc.
– Surtout au niveau de la buvette entre deux couches de margarine, ironise Sidonie.
– Trop c’est trop ! s’exclame Patrick, pour couper court à l’affrontement verbal qui repart de plus belle. D’où qu’il vienne, cet individu ne peut demeurer dans notre basse-cour. J’en fais mon affaire.
Et, certainement pour engager l’affaire en question, il tourne les ergots sans en dire davantage.