La façon dont le coq compte faire son affaire du problème consiste, comme il en va souvent avec les prétentieux aussi forts en gueule que faibles en témérité, en un transfert intégral de responsabilité vers un tiers en position hiérarchique supérieure – tactique passée à la postérité sous le nom de « stratégie du fayot couard ». De fait, trois minutes plus tard, le voilà qui rapplique, accompagné non pas d’un seau de goudron et d’un sac de plumes, comme son ton résolu aurait pu le laisser présager, mais de Max.
Max le clébard.
Également surnommé Max la terreur par ceux que la robustesse des mâchoires qui composent l’essentiel de son appareillage diplomatique fait frissonner d’admiration servile. Ou Max le collabo par Sidonie qui ne juge évidemment pas avec une extrême indulgence l’allégeance inconditionnelle du canidé aux maîtres des lieux (aka le fermier et, accessoirement, la femme d’icelui). Quel que soit le sobriquet qui lui est donné – toujours à voix si basse qu’elle en devient inaudible –, le chien inspire aux habitants de la basse-cour une frayeur dont le niveau varie selon les prédispositions de chacun à l’auto-soumission. Si Patrick estime que l’impératif sécuritaire justifie qu’une part de liberté individuelle soit abandonnée au nom d’un ordre collectif sans lequel les velléités d’émancipation des sans-grades prendraient de dangereuses proportions, Sidonie considère pour sa part que la soi-disant obligation de s’en remettre à une autorité supérieure n’est rien d’autre qu’une manière de faire, de son individualité, un deuil qui, à défaut d’apporter la quiétude escomptée, entretient tout au contraire et par compensation la peur puis la haine du plus faible que soi.
— Qu’est-ce qu’y a du coup ? grommelle Max en s’avançant.
L’exaltation qui avait gagnée certains à l’approche de l’imposante silhouette du cerbère se fait plus discrète lorsque s’élèvent ses grognements menaçants.
— Si vous m’avez dérangé pour rien, ça va trop chier.
Une seconde plus tôt, tous – ou presque – auraient témoigné à Patrick une ardente gratitude. Réalisant que la férocité du chien pourrait bien se retourner contre eux dès lors que celui-ci en viendrait à considérer que les raisons pour lesquelles ils se sont permis de faire appel à ses services ne lui paraissent justifier qu’imparfaitement un décalage de l’heure de sa sieste, leur élan solidaire vis-à-vis du coq baisse d’un cran.
— Eh bien voilà…, commence Patrick en cherchant du regard un soutien de ses pairs.
Soutien qui, bien sûr, ne vient pas.
— Voilà quoi ? s’impatiente Max dont le frémissement de la babine laisse supposer que, quel que soit la conclusion de l’échange qui peine à s’engager, il n’est pas du tout disposé à rejoindre sa niche avant d’avoir, a minima, mordu quelqu’un.
— Voilà rien, lâche Sidonie.
Si son envie d’affronter la brute à crocs n’est pas plus forte que celle de quiconque, le risque que son silence puisse être interprété comme l’expression d’une passive adhésion ou d’une soumission apeurée lui déplait davantage. Évidemment, elle aurait pu décarrer de là et laisser les autres cons s’enfoncer dans la merde où ils ont eux-mêmes sauté à pieds joints. Mais à battre en retraite devant l’ennemi, quand bien même son instinct de survie l’y enjoint, elle ne peut pas plus s’y résoudre qu’à abandonner Couhaink.
— Je t’ai pas causé à toi ? glapit Max.
L’animosité que le chien nourrit à l’encontre de Sidonie n’est pas nouvelle. Elle trouve son origine dans le mépris qui naquit en lui le jour où il mit une patte dans la maison du maître pour y trouver gîte et pitance assurés. Que celui-là fut composé d’une paillasse d’où un coup de pompe le délogeait parfois sans raison bien identifiée et celle-ci de restes jetés sans trop d’égard dans sa direction n’entamait jamais la certitude de Max d’avoir fait le bon choix en sacrifiant son indépendance avérée à son apparent confort. Pour ne pas l’oublier – pour s’en convaincre, dirait Sidonie –, il affectait chaque jour de terroriser les autres animaux qui ne méritaient rien d’autres qu’être maintenus, eux, dans leur condition d’esclaves. La plupart du temps, il atteignait assez aisément ce désolant objectif mais, quelques très rares fois, il tombait sur un bec. Le jour où on l’envoya disperser les zadistes qui bloquaient les travaux du futur AquaBouz’, ce fut celui de Sidonie. Des mois plus tard, il se souvient encore de la meurtrissure que le pincement infligea simultanément à sa truffe et à son amour propre. Depuis, s’il n’a pas encore plié le cou de la cane à angle droit, c’est autant parce qu’il n’en a jamais reçu l’ordre qu’à cause du douloureux souvenir que sa chair porte encore.
Pour rien au monde Max ne voudrait être de nouveau humilié devant les minables qui font présentement cercle autour de lui tandis que ses yeux débordants de cruauté tentent par leur obstinée fixité de faire baisser ceux de Sidonie.
L’audace de celle-ci à tenir la position pourrait susciter l’admiration des témoins environnants. Elle ne fait qu’attiser leur amère jalousie, à laquelle se mêle le soulagement honteux que leur inspire la perspective de voir la hargne de Max se concentrer sur l’impudente volatile imprudente.
Qui des deux finira par détourner le regard, nul ne le sait. Et nul ne le saura jamais, car avisant soudain l’ornithorynque qui s’active près du poulailler, l’irritation trop longtemps contenue de Max lui fait simultanément péter les plombs et bander les muscles. Sans s’embarrasser de sommations, il bondit rageusement vers Couhaink en émettant une salve d’aboiements dont la puissance témoigne de la vocation explicitement délétère de ses intentions.
Ce que Daffy a omis de préciser lors de son exposé sur les fantaisies anatomiques de l’ornithorynque, c’est la présence au niveau de ses pattes postérieures d’aiguillons longs d’une quinzaine de millimètres par lesquels s’écoule un venin suffisamment puissant pour paralyser une jambe humaine ou occire un chien.
Max le chien qui présente un volume corporel similaire à celui d’une cuisse de forte section, le découvre à ses dépens : avant d’avoir pu asséner à Couhaink quelque coup de canine que ce soit, il s’écroule raide mort.