Lorsqu’il découvrit le corps sans vie de son chien, le fermier manifesta tout d’abord un assez vif effarement suivi d’une violente mais éphémère contrariété, bien vite chassée par une tapageuse colère faite de gesticulations désordonnées mâtinées d’une grande variété de jurons. Bien que les circonstances du trépas lui échappassent, il ne chercha point à en percer le mystère, préférant opter pour l’immédiate saisie d’un fusil de chasse en compagnie duquel il alla visiter son voisin qui était devenu, depuis un malheureux différent relatif à la répartition des parcelles dévolues à l’installation d’Aquabouz’, le responsable de tous ses tracas et l’objet de toutes ses rancœurs.
À en juger par la vivacité de l’allure à laquelle il avait traversé la basse-cour promptement désertée, les animaux ne pouvaient douter du désolant développement que l’humain atrabilaire comptait donner au décès de Max en usant, pour ce faire, de ce qu’ils avaient pris l’habitude d’appeler son bâton de foudre.
Certaine que l’instrument serait également mis à contribution pour régler le sort de Couhaink dès lors que le fermier en aurait découvert l’indésirable présence en son domaine, Sidonie comprit qu’il fallait à l’instant soustraire l’ornithorynque à une violence que l’exécution de Brutus, le chien du dit-voisin, ne suffirait pas à épuiser.
Les évènements récents ayant par ailleurs fini de la persuader qu’elle ne pouvait continuer à vivre dans un environnement hostile qui ne faisait qu’attiser en son cœur, chaque jour un peu plus, des élans belliqueux incompatibles avec ses idéaux politiques, ses principes moraux et, simplement, ses aspirations quotidiennes, il ne lui fallut pas longtemps pour prendre la seule décision à ses yeux acceptable : foutre le camp de là.
— Tu m’aiderais à raccompagner Couhaink en Tasmanie ? demande-t-elle à Daffy.
— Ce n’est pas tout à fait la porte à côté, lui fait remarquer le canard migrateur.
La pénibilité du périple envisagé pas plus que les potentiels dangers qui lui sont liés ne suffisent à dissuader Sidonie. Sa décision est depuis bien longtemps prise et seul le pseudo-réconfort du train-train quotidien l’a jusqu’alors empêché d’admettre l’irrépressible nécessité de sa mise en œuvre. L’affaire Couhaink en ayant imposé l’évidence, il ne lui reste qu’à s’assurer que le principal intéressé est, de son côté, désireux de retrouver ses terres natales.
Une brève concertation menée sur la base des rudiments de dialecte ornithoryen acquis par Daffy suffit à valider le consentement éclairé de Couhaink, dont le prénom officiel s’avère être Pitjantjatjarangalyipikungkarangkalpabarramundi mais que, d’un commun accord et dans le but de simplifier les échanges à venir, il est proposé de surnommer Pitj.
Sans prévenir qui que ce soit, ni attendre les conclusions de l’enquête des gendarmes appelés en urgence pour séparer les deux fermiers engagés dans une lutte au corps à corps qui laissera, à l’un, une cloison nasale un peu plus que déviée et, à l’autre, une paire de testicules aplatie à coups de bottes en caoutchouc, Sidonie et Daffy prennent leur envol, portant à tour de rôle le petit Pitj solidement agrippé aux plumes de leurs dos.
Pour éreintant et parfois périlleux qu’il soit, le voyage ravit Sidonie qui, d’aussi loin qu’elle s’en souvienne, ne s’est jamais sentie aussi heureuse ni à ce point libre.
Plusieurs mois ont passé depuis que le trio a quitté les mornes plaines de Bouzeland. Quand il finit par atterrir dans un petit bled du Sud de la Tasmanie, la joie des proches de Pitj, voyant revenir après une aussi longue absence qui son fils, qui son cousin germain, qui son pote de collège, est plus qu’ample et les éclats de voix qui accompagnent les retrouvailles attirent bien vite les autres habitants du coin.
— Tiens, Pitjantjatjarangalyipikungkarangkalpabarramundi est de retour, remarque Jarli le koala avec ce sens de l’à-propos dont les amateurs de considérations oiseuses aiment user quand bien même le plus élémentaire bon sens les enjoint à s’astreindre à la mutique réserve que devrait leur imposer l’absolue vacuité de leurs arguments.
— C’est qui cuilà ? demande Alkira le varan.
— Mais tu sais bien, le petit malin qui s’était caché dans un cageot de myrtilles pour faire une farce à Wilga.
— Je ne vois pas en quoi le fait de jouer avec la nourriture peut présenter un quelconque caractère amusant, déclare Heng le kangourou de ce ton docte, voire hautain, qui lui vaut une solide réputation, selon les points de vue, d’expert ou de casse-couille de première classe.
— Le truc était d’attendre que Wilga approche du tas de baies pour en surgir et le faire pisser de trouille, précise le koala.
— Que l’on puisse trouver désopilant le fait de susciter l’incontinence d’un camarade échappe totalement à ma compréhension, se désole Heng.
— De toute façon, il n’a pas eu le temps d’apprécier la drôlerie de son stratagème vu que la caisse dans laquelle il s’était planqué a été chargée dans un avion en partance pour la France.
— La Trans ? Où que c’est ça ? demande Gedala le wombat qui ne s’est jamais aventuré au-delà du marécage.
— Pas la Trans, idiot : la France.
— Qu’importe où se trouvait ce triste sire, clame Heng, il n’avait qu’à y rester. Notre pays n’a point besoin de fanfaron de son acabit.
Avant que les autres animaux présents aient pu approuver ou contredire les affirmations du kangourou, Wilga, averti de la présence de son ami, arrive ventre à terre pour lui souhaiter la bienvenue.
— J’ai cru ne jamais te revoir, s’écrie l’opossum en serrant Pitj entre ses pattes.
Sidonie et Daffy assistent à la scène avec une émotion non dissimulée.
— Et eux, c’est qui ? s’enquiert Wilga.
— Des amis qui m’ont sauvé la vie, répond Pitj.
— Les amis d’un vaurien sont nos ennemis, décrète Heng, aussi insensible à la réapparition de l’ornithorynque qu’inquiet de la présence des deux canards. Je vais régler cette affaire sans tarder.
Avant même qu’il revienne en compagnie de Coorah le dingo, auquel il est allé demander de régler l’affaire en question, Sidonie et Daffy, refusant de céder au pessimisme que leur inspirent ces imbéciles heureux d’être nés quelque part, ont déjà repris leur vol en direction de contrées plus hospitalières, peuplées d’autochtones moins froussards.