La flûte enchantée

Il était une fois, un palais merveilleux dressé au beau milieu d’un fabuleux royaume.
Le roi qui y trônait passait pour le plus grand que la Terre ait connu. Quant à la reine, son épouse, elle était aussi gracieuse, discrète et douce, aimante si besoin, qu’il était, lui, robuste, impétueux, téméraire et volontiers sauvage. Tous deux tenaient leurs rôles avec application, honorant, sans effort ni le moindre débat, l’ancestrale devise de la fière nation : Tel roide glaive en sa fort doulce clisse.
Ainsi passaient, les mois, les jours et les nuits, quand, un matin d’automne, naquit une princesse.
Une semaine de liesse fut, dans tout le pays, décrétée sans tarder : le vin coulait à flots, les sangliers farcis furent en nombre rôtis et, en tous lieux, s’offraient friandises et gâteaux. Du crépuscule à l’aube, de l’aurore au coucher, les rires et les vivats, sans cesse, résonnaient. Le baptême de l’enfant constitua l’indéniable apogée de ces festivités, car, chargés de présents, de myrrhe et d’encens, des quatre coins du monde, tous les nobles accoururent, afin de célébrer la jeune Monika. Selon la tradition, les fées, également, furent conviées au berceau.
La Fée des Mimosas se présenta d’abord et tournant sa baguette avec solennité, adressa à l’enfant ces paroles avisées : « Princesse Monika, que tes atours soient dignes de ton genre délicat et de ta haute ligne. Ta gorge aura l’attrait des fruits de nos pommiers, tes cuisses, la souplesse des roseaux du lagon, ton ventre, la douceur des gouttes de rosée, et tes reins le mystère de nos ravins profonds. »
La Fée des Papillons s’avança à son tour, la baguette levée et le souffle un peu court : « Princess Monika, ton ordre héréditaire appelle l’élégance tant d’âme que de chair. Discrète et appliquée telle la mésange huppée, fidèle comme la biche, docile comme le… poulet, et plus patiente encore que le euh… que la… les… »
Un violent tintamarre vint, opportunément, tirer du mauvais pas où elle s’enlisait, la fée toute affolée de constater que son inspiration l’avait abandonnée. Les croisées éclatèrent en mille éclats de verre auxquelles se mêlèrent ceux d’un rire effroyable qui semblait émerger du gouffre des enfers et résonnait au sein d’une touffue nuée. Le roi tira sa dague, dérisoire ustensile, qu’il agita, furieux, par-delà sa couronne, s’épuisant pathétiquement en gestes inutiles. Les rires redoublèrent tandis qu’apparaissaient, au milieu des ténèbres, les traits d’une sorcière.
« Alors mon vieux Lucien, tu oublies d’inviter ta camarade Angèle, comme à l’accoutumée ? »
La question, toute chargée d’amertume et d’aigreur, avait été posée d’une voix belliqueuse que tous les invités, sidérés et transis, reconnurent sans peine mais avec épouvante. La Sorcière des Abysses s’approcha du bébé, d’une allure nonchalante et d’un pas assuré. Malgré sa position avérée de sorcière, elle n’était pas vêtue de guenilles pouilleuses, elle ne chevauchait pas un manche de balais, pas plus que, de sa bouche, ne sortaient des vipères, ses mains ne paraissaient en rien griffes crochues, son nez n’était pas tord, ni piqué de verrues. C’était, tout au contraire, une femme élancée dont les cheveux brillants, plus sombres que la nuit, encadraient un visage avenant et paisible, où trônaient une paire de lèvres rebondies, deux beaux grands yeux bleu pâle et un nez retroussé. Sa robe, comme un fourreau, noir comme le corbeau, épousait, sans un pli, de sa silhouette fine, les pleins et les déliés, dont la répartition et la belle harmonie pouvaient éventuellement, aux esprits les plus agités, laisser penser à quelque intervention d’un esprit satanique.
« Oui, s’emporta soudainement Angèle, la princesse sera belle ! Oui, elle sera aimable, convoitée, désirable. Mais ce ne seront point ses uniques vertus. Aussi belle que rebelle, aussi douce qu’indocile, son âme l’écartera d’un destin imbécile. Tandis qu’approchera son dix-septième été, un genre de troubadour sera à ses côtés pour lui conter fleurette et lui interpréter, sur sa flûte magique, un air de liberté qui l’entrainera loin de sa prison dorée et des bras étouffants de ses jaloux geôliers. »
Avant que les soldats, sommés par un gradé de saisir illico l’impudente sorcière, n’aient pu bouger le bout simplement de leurs pieds, Angèle tendit ses bras comme pour fendre les airs et son corps s’éleva dans le sens indiqué, au centre d’un glacial tourbillon.
De cet instant, le roi et son épouse vécurent dans la crainte constante et l’angoisse permanente de voir s’accomplir l’abominable prédiction et comptèrent fébrilement chaque nuit qui les en séparait.
Ils mirent tout en œuvre pour préserver leur fille de l’ignoble menace, et, dès son plus jeune âge, la tinrent écartée de tout contact sonore, tactile ou même visuel, avec une flûte, une clarinette, un cor, un trombone à coulisse, un hélicon ou encore un tuba, enfin tout instrument qui, pour produire des notes, utilisait le vent. Plus l’enfant grandissait, plus la prévention se muait en interdiction et, par sécurité, celle-ci fut étendue, à tout ce qui, de près ou de loin, concernait la musique. Les fanfares furent dissoutes, les chœurs prohibés, les luthiers écroués, les partitions brûlées. L’imprudent qui osait siffloter sous la douche était, incontinent, empalé ou roué. Un régiment d’élite fut spécialement formé pour traquer en tous lieux et réduire au silence l’inconséquent oiseau qui se laissait aller à gazouiller gaiement. Le climat général n’était pas à la joie mais le roi assurait que la sécurité de la princesse restait prioritaire et que, passée enfin la date fatidique, tous pourraient à nouveau chantonner à tue-tête et massacrer à la guitare folk ou à l’accordéon, Le sacre du printemps ou bien Jeux interdits.
Monika grandit-elle, ainsi, quinze ans durant, sans avoir jamais vu ne serait-ce que l’ombre d’une misérable flûte ou d’un pauvre pipeau. L’année se finissant, ses parents, terriblement inquiets, décidèrent, pour son anniversaire, de l’envoyer chez grand-maman qui vivait loin, bien loin, au-delà de la vaste forêt.
– Crotte, râla Monika, pourquoi donc chez mamie ? Faudra-t-il que je lui porte aussi un petit pot de beure avec une galette ?
– Non pourquoi ? dit son père qui, manifestement, maniait moins aisément l’ironie que l’autorité.
– Il te faut te grimer, afin de ne pas être reconnue en chemin, précisa sa mère.
– Je pourrais revêtir mon court jupon orange, proposa Monika qui, de ses vêtements, préférait entre tous son court jupon orange.
– Pour traverser la forêt ? s’étrangla son père. Autant choisir un tee-shirt rouge vif portant en lettres d’or une inscription du genre : ″la princesse Monika, c’est moi, mais faut pas l’dire ! ″
– Qu’est-ce que c’est un ticheurte ? demanda la princesse.
– Tu dissimuleras, plutôt sous cette chose, ton minois juvénile et ton identité, ordonna sèchement le roi en désignant une vieille pelisse, posée depuis des lustres devant la cheminée et dont il prétendait avoir tué autrefois, tout seul et à mains nues, le sauvage animal qui en était doté.
Monika s’offusqua qu’on veuille la draper d’une harde miteuse, qui, par surcroit, dit-elle, « schlingue le vieux panard ». Mais sa mère, déjà, ajustait le pelage sur ses frêles épaules.
– Ne pourrais-je donc pas me déguiser plutôt au moyen du ticheurte ? supplia Monika.
Elle eut beau protester, pester et pleurnicher, c’est sous la peau mitée qu’elle quitta, nuitamment et seule, le château.
« Bon sang, bougonnait-elle, j’en ai plus que ras le bol. Je ne peux jamais rien faire selon mon bon plaisir et ça ne sert à rien d’être fille de roi, si tu dois supporter à longueur de temps interdits incessants et privations constantes. Ainsi je suis certaine que les filles de gueux sont, elles, plus peinardes et portent des ticheurtes plus souvent qu’à leur tour, au lieu de se planquer sous d’infectes paillasses qui piquent horriblement. Tu verras que demain ma peau si délicate sera pleine de pustules, comme si j’avais passé toute la nuit couchée sur un matelas de pois alors qu’un beau ticheurte avec écrit dessus : ″J’emmerde mes parents !″, ça, ça serait la classe. Si seulement je savais ce que c’est qu’un ticheurte. »
Toute à ces ruminantes réflexions, Monika en avait oublié de suivre son chemin et s’était égarée dans ses pensées rebelles comme dans les sous-bois.
– Flûte, flûte et reflûte ! s’agaça-t-elle.
Elle se mit à scruter les recoins de la nuit jusqu’à apercevoir, au loin, une lueur vers laquelle, rassurée, elle se dirigea. C’était une taverne, dont elle poussa la porte sans grande hésitation, certaine de trouver dans la salle chauffée, réconfort et conseils.
Monika s’installa à une table crasseuse avant de commander un lait de chèvre qu’elle lapa pensivement, en spéculant tout bas sur les suites probables de son expédition. Il fallut un moment pour qu’elle se rende compte qu’un type l’observait d’une table voisine, intrigué, semblait-il, moins par son déguisement que par le jupon court, orange et ajusté, qu’en dépit du véto paternel et royal, elle avait enfilé sous son manteau de poils. Le jeune homme, moins rustique, au moins en apparence, que la majorité des pochetrons alentours, ne semblait pas pourtant suffisamment pourvu de courtoises manières et se laissait aller, dans son observation, à une obstination qui devenait pénible, sinon désobligeante. Monika décida d’ignorer l’importun et héla l’aubergiste afin qu’il lui indique la plus courte des routes conduisant chez mère-grand.
Quand elle reprit sa marche, un opulent brouillard enveloppait les arbres, des racines aux cimes.
Elle n’avait pas franchi plus d’une demi-lieue, qu’à dix pas dans son dos, se fit entendre un bruit de fougères foulées et de branches brisées qui lui laissa penser qu’elle était poursuivie. Elle se tourna vivement et, dans la brume épaisse, aperçut une forme, confuse et ténébreuse, qui, en se rapprochant se révéla bientôt, comme elle s’y attendait, être le bellâtre voyeur de la taverne. Celui-ci s’excusa de l’avoir inquiétée et la pria de ne pas soupçonner, dans sa façon de faire, une sournoise intention, prétendant que seul le hasard les faisait cheminer dans la même direction. Monika affirma qu’elle n’avait pour sa part, primo, pas la moindre frayeur de sa personne, deuxio, vraiment très peu de doute sur ses projets réels, tertio, encore moins d’hésitation, si cela était possible, quant à l’implication du hasard dans cette affaire. L’assurance imprévue de la poilue princesse ébranla considérablement le garçon. Il voulut se reprendre, s’expliquer, se défendre, jura n’être rien d’autre qu’« un humble baladin » et, pour prouver son excellente foi, tira du fond de sa besace, un fifre de belle taille. Les yeux soudain luisants et le sourire pointu, il s’enquerra auprès de la jeune-fille du savoir qu’elle avait de ce type d’instrument dont il ne manqua pas, plein de morgue assurée, de vanter les mesures jugées (par lui) impressionnantes. Puis, de son propre chef, il se mit à souffler dans son appeau dressé qu’il mania prestement pour en faire jaillir une mélodie charmante, sorte de ritournelle entêtante qu’il voulait envoûtante.
La princesse Monika n’était disposée ni à perdre son temps, ni à s’en laisser conter. « Crois-tu, pauvre crétin, que je me suis tirée du logis de mes vieux, pour m’abandonner au premier venu, et qu’en me déchirant proprement les oreilles avec l’odieux vacarme de ton flûtiau loufoque, tu sauras me berner ? Ce n’est pas demain la veille que je sacrifierai ma liberté chérie pour devenir la boniche d’un pouilleux saltimbanque, ni même, du reste, la moitié d’un quelconque bonhomme dont, jusqu’à mon trépas, il me faudrait torcher le derrière de ses gosses. »
Le joueur de flûte, pantois, bafouilla quelques mots. Monika, déjà loin, ne les écouta pas.
Il la suivit un temps, pour ne pas s’égarer dans une forêt qu’il prétendit ne connaître que fort mal.
Ils marchèrent en silence au milieu de la nuit, elle devant, lui derrière, comme à la queue leu leu.
Puis ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.
Mais pas ensemble.