Depuis le temps qu’elle sent son regard bovin lui coller aux cuisses, elle sait, par expérience, qu’avant la fin du prochain quart d’heure, elle va le voir rappliquer. Elle peut même prédire, en détails, sa stratégie d’attaque : approche nonchalante ; accoudement de trois-quarts dos ; observation désinvolte des alentours ; découverte étonnée de sa présence ; sourire du connaisseur ; prise de contact verbale anodine ; compliment physique ou vestimentaire ; offre de consommation (et plus si affinités, comme on dit). Ça ne fera pas un pli.
Et de fait, moins de dix minutes plus tard, ça n’en fait pas un.
– Bonsoir.
Monika le fixe, sans répondre.
– Isidore.
Il s’attend évidemment à ce qu’elle lui précise en retour son prénom mais, après une dizaine de secondes de silence obstiné, son sourire commence à se crisper.
– Je vous regardais, là, et je me disais…
Sans le quitter des yeux, Monika attrape du bout des lèvres la paille qui dépasse de son verre et commence à aspirer son cocktail, à petites gorgées.
– Enfin euh… Elle est jolie cette jupe.
– Vous trouvez ?
En entendant le son de sa voix, il se détend un peu.
– Elle vous va bien.
– Elle vous plait ?
Il agite sa tête rougeaude.
– Moi aussi, elle me plait. Sinon, bien sûr, je ne l’aurais pas achetée. Mais j’avoue avoir hésité. Je me suis demandé si elle n’était pas trop… courte. Ou trop voyante. Ou trop moulante. Parce qu’il parait que ce genre de jupe peut aisément faire un peu ″dévergondée″. C’est difficile de trouver la bonne mesure, de savoir à quel moment c’est ″trop″ ou ″pas assez″. Si on n’y fait pas attention, on peut subitement cesser d’être ″séduisante″ pour devenir ″vulgaire″. Ça se joue à quelques centimètres prés. Sans que l’on sache avec précision combien. Deux centimètres pour certains ; cinq ou dix pour d’autres. C’est assez subjectif, en fait. On ne sait jamais sur quel pied danser. Ni pour qui il faut être séduisante, d’ailleurs. Pour soi ou pour les autres ? Parce que, si les hommes ne vous trouvent pas assez séduisante, vous n’êtes pas une vraie fille. Mais s’ils vous trouvent trop séduisante, vous devenez une garce. C’est compliqué, le regard des autres. Ou l’idée que l’on s’en fait. Alors quand je prétends l’avoir acheté parce qu’elle me plait, je ne suis pas sûre, dans le fond, que ce soit la seule ni la vraie raison. Peut-être que je l’ai acheté parce que je veux juste me conformer au rôle qu’on m’a appris à tenir. En bon petit soldat de l’oppression sociale et de la soumission morale. Porter l’uniforme, ça me donne l’illusion d’être à ma place. Mais est-ce que j’en suis heureuse ? Est-ce que la longueur de ma jupe me permet de supporter celle de ma laisse ? Mystère.
Monika aspire bruyamment les dernières gouttes de son cocktail.
– Et bien euh…, dit Isidore.
– Mais sinon, elle est jolie, c’est sûr. Ça vient d’une petite boutique du quartier. Très sympa. Avec une vendeuse très sympa également. Rita, je crois. Mignone comme tout. Et puis, tellement serviable. Il faut être patiente pour être vendeuse de vêtements, vous savez. Pour supporter les clients qui se prennent pour des rois et vous tiennent en respect sous la menace de leur pouvoir d’achat. J’imagine que ce n’est pas toujours facile. Surtout si on ne l’a pas vraiment choisi. Vendeuse, ce n’est peut-être pas une vocation pour Rita. Peut-être que ce dont elle rêvait, c’était, je ne sais pas moi, d’être la première femme sur Mars. La voie lactée, la Grande Ourse, c’était peut-être sa passion d’enfant. À l’école élémentaire, quand elle disait qu’elle voulait devenir astronaute, on trouvait ça original. Au collège, on commençait à rigoler. Au lycée, on voulait l’en dissuader. Pour son bien, évidemment. Vu ses résultats en maths, ce n’était pas la peine qu’elle s’obstine, elle risquait d’être déçue. Bien sûr, on aurait pu lui donner des cours de soutien, comme à son frère. Mais non. On lui a plutôt conseillé de changer d’orientation. Coiffeuse, comme sa mère. Ou infirmière comme sa voisine. Ou mère de famille, comme tout le monde. Elle a fini par se faire une raison. Elle a oublié ses rêves de voyages intersidéraux. À la place, elle vend des fringues, toute la sainte journée. Des jolies fringues, quand même. Pas des fripes à deux balles. Non, des fringues chics. Je ne suis pas sûre qu’elle pourrait se les acheter avec son pauvre salaire de vendeuse. Une fois qu’elle a payé son loyer, l’électricité, l’essence de sa voiture pour venir travailler, parce que, forcément avec ce qu’elle gagne, impossible d’habiter en centre-ville, à mon avis il ne lui reste pas grand-chose. À peine de quoi aller voir la mer, de temps en temps. Pourtant ce n’est pas loin, la mer. Moins que Mars. C’est à combien de kilomètres Mars ?
– Euh je…, bredouille Isidore.
– Après, c’est toujours plus que le salaire des pauvres gamines qui l’ont fabriquée, cette jupe. Moi, je l’ai acheté 55€ mais le patron de la boutique a dû la payer 25 à un grossiste qui l’avait eu pour 10 dans une usine à Pétaouchnok. Pour 10€, il a même dû en avoir six ou sept des jupes comme celle-là. Ça fait quoi ? 1,5€ l’unité ? C’est ridicule. On se demande comment ils s’y retrouvent une fois qu’ils ont payé le tissu, le fil et toutes les charges. 1,5€ franchement. Qu’est-ce qu’on a, chez nous, pour 1,5€ ? Vous voudriez m’offrir un café, ça vous couterait plus cher. Ceci dit, 1,5€, ça ne doit pas être loin du salaire mensuel de la gamine qui l’a cousu, cette merveilleuse jupe qui me va tellement bien. Et encore, si elle fait des heures supplémentaires en bossant seize heures par jour. À cet âge-là, ils sont résistants, les enfants. Et puis, en même temps, ça lui permet d’apprendre un métier. C’est un beau métier, couturière. J’avais une tante qui était couturière, dans le Nord. Trente-cinq ans dans la même usine. Et du jour au lendemain, la porte. Restructuration. Une histoire de rentabilité. Elle, c’étaient des pantalons qu’elle cousait. Mais ça ne change pas grand-chose. Des pantalons, des jupes, c’est le même métier. Sauf qu’avec le salaire de ma tante, qui n’était pourtant pas mirobolant, on peut payer quelques centaines de gosses comme celle qui a cousu ma jupe. C’est du bon boulot, d’ailleurs. Elle a du talent cette gamine. Son avenir est tout tracé. Elle n’a pas à se demander si elle préfère être coiffeuse ou astronaute. De toutes façons, elle ne va pas à l’école. Je ne vois pas trop où elle trouverait le temps. Et puis si elle y allait, de quoi vivrait sa famille ? Il ne faut pas oublier ça. C’est grâce à elle que sa famille ne meurt pas de faim. À elle et à nous. Heureusement que nous sommes là pour leur filer un petit coup de main en achetant leurs jolies jupes. Pas vrai ?
– Euh…, marmonne Isidore.
– Ah si, elle est jolie ! Vous ne la trouvez plus jolie ? Et confortable, en plus. Le tissu est super souple et extra doux. Comme une seconde peau. Vous la toucheriez, vous auriez du mal à y croire. C’est l’avantage des tissus synthétiques. Ça ne se froisse pas, c’est simple à entretenir et c’est confortable. Celui-ci, c’est de la viscose avec un peu d’élasthanne pour l’élasticité. Vous savez qu’une fibre d’élasthanne peut être étirée jusqu’à 600% de sa longueur avant de se rompre ? Ensuite vous relâcher et elle reprend sa forme initiale. Comme si de rien n’était. C’est du délire, non ? On comprend pourquoi ça moule les fesses aussi parfaitement. Vous avez remarqué ? C’est tellement moulant que je suis sûre qu’en se concentrant un peu on peut voir la trace de mon string à travers la jupe. Non ? Et puis, il y a la viscose. La soie artificielle, comme on l’appelle. Une invention de la fin du XIXeme siècle. Avant, pour avoir de la soie, il fallait élever des vers à soie. Le fameux Bombyx du mûrier. C’est joli, la soie. Mais bon, quand on y pense c’est quasiment comme si ça sortait de l’anus d’une larve de papillon. Alors que la soie synthétique, qui a le même aspect ou presque, c’est fait avec de la cellulose et du collodion. Tout synthétique. Il faut juste faire attention aux produits manipulés parce que le collodion, c’est quand même de la nitrocellulose délayée dans un mélange d’éther et d’alcool. La nitrocellulose, c’est tellement explosif qu’on l’utilisait à une époque pour faire des bombes. Du coup, c’est amusant parce que si vous dites à une femme avec un beau derrière bien moulé dans une jupe en viscose que c’est « une bombe atomique », – ça se dit, non ? Je suis presque sûre de l’avoir déjà entendu – et bien, ce n’est pas très délicat, c’est certain, mais c’est bien plus près de la vérité que vous ne le croyez. Après, le reste, l’éther et l’alcool, on sait ce que c’est. On a ça à la maison. L’alcool en tous cas. L’éther moins. Je ne sais pas si on peut encore en acheter facilement. Sans doute à cause de tous ces jeunes qui l’inhalaient pour donner un peu de piquant à leur vie morose. Ça marchait pas mal du reste. La tête qui tourne, le côté « je suis sur un petit nuage ». Évidemment ce n’est pas très bon pour le cerveau, à la longue. Le truc, c’est que l’éther a tendance à diminuer l’amplitude et la fréquence des ondes cérébrales, c’est ce qui fait planer. L’effet narcotique. Ça réduit les impulsions du système multisynaptique du cérébral moyen en déprimant les événements corticaux locaux et en coupant les communications entre cortex et diencéphale. Et puis, dans la moëlle épinière, par la même occasion, ça inhibe des arcs réflexes. Ce qui fait qu’après une excitation initiale, ça induit une dépression du système nerveux qui peut entraîner la mort par paralysie des muscles respiratoires en cas d’exposition prolongée. On n’y pense pas trop quand on est un adolescent boutonneux et mal dans sa peau. On se dit juste qu’on va se faire un bon petit trip, qu’on va se détendre. Mais au final, on risque d’y passer. Vous me direz que la mort, c’est une sorte de détente ultime. Et vous aurez raison. J’avais un copain au collège qui a eu des soucis avec l’éther. Il sniffait à longueur de journée. De l’éther ou du trichloréthylène. Bon, c’est vrai qu’il n’était pas très futé à la base, mais ça ne l’a pas arrangé. Il est devenu complètement amorphe, absent. Il restait enfermé toute la journée, ne comprenait pas un traitre mot à ce que vous lui disiez et avait un regard à peu près aussi expressif qu’une larve de Bombyx. Et puis, un jour, il s’est jeté par la fenêtre. S’il avait eu le temps de se transformer en papillon, il aurait pu s’envoler. Mais là, il s’est juste écrasé quatorze étages plus bas comme une merde. De toutes façons, ce n’est jamais très sains les produits chimiques. Dans l’élasthanne, par exemple, il y a du diisocyanate de toluène et du 4,4′-diisocyanate de diphénylméthylène qui sont toxiques, irritants et peuvent provoquer de méchantes allergies. C’est moyen comme effet, vous imaginez ? Vous repérez une belle nana bien roulée avec une minijupe super ajustée. Vous lui offrez des coups à boire, elle vous suit chez vous, ou sur la banquette arrière de votre voiture si vous êtes vraiment pressé, et là, au moment où elle relève sa jupe, plein de grosses plaques rouges dégueulasses parsemées de furoncles suintants partout sur le haut des cuisses et l’entre-jambes. Moi j’aurais plutôt tendance à dire « beurk ! beurk ! beurk ! ». Sans compter que le diisocyanate de toluène, avec un nom pareil, même sans être ingénieur chimiste, on se doute un peu que ce n’est pas une infusion de fleurs des champs. Il faut espérer que la fabrication se fait dans une usine plus sécurisée que celle qui a laissé échapper 40 tonnes d’isocyanate de méthyle. Vous vous souvenez de cette histoire ? Il y avait eu, genre, 25000 morts. Pas un petit incident de guignol. Une vraie belle catastrophe. Je ne sais plus où c’était exactement. Si ça se trouve, dans la région où vit la gamine qui a cousu ma jolie jupe. Ce serait marrant comme coïncidence. Enfin marrant…
Isidore a l’œil vitreux. De sa bouche entrouverte ne sort plus le moindre son. Pendant qu’il titube jusqu’à sa place, Monika commande un autre cocktail. À force de parler, elle a la gorge sèche.