Le silence

« En Italie, on dit : un froid de chien. »
Isidore relève le col de son manteau, rentre la tête dans les épaules et presse le pas.
« En Hollande : un froid d’ours. En Suède : un froid de porc, je crois. Et en Scandinavie ? Un froid de pingouin ? Un froid de sirène ? Havfrue kald, en Norvégien. En Islandais : hafmeyjan köld. Je ne pense pas qu‘il y ait beaucoup de pingouins en Scandinavie. Ils vivent plutôt dans l‘hémisphère Sud.Et puis, l‘Islande ne fait pas partie de la Scandinavie. Enfin bref, il fait vraiment un froid de canard. Peut-être 2°celsius. Ce n‘est pas beaucoup. 275 kelvin en température absolue. »
Isidore en est à peu près là de ses réflexions intérieures lorsque, passant devant un bar dont l’enseigne lumineuse répand ses halos bleutés dans la nuit tombante, il se dit qu’une boisson chaude lui ferait le plus grand bien.
« Un petit café, ça me réchauffera. Ou bien, un thé. »
– Bonsoir tout le monde, marmonne-t-il en poussant la porte.
Tout le monde, c’est une façon de parler. Parmi les deux pelés et trois tondus éparpillés dans la salle, personne ne lève les yeux sur le nouveau venu qui, après avoir repéré une table près du radiateur, s’y installe.
« Ou un chocolat. »
Tandis qu’il évalue les capacités thermogéniques des différents breuvages en comparant leurs incidences respectives sur la sécrétion de catécholamines, Isidore guette le regard de la serveuse. Pour le moment, celle-ci écoute avec une attention soutenue le monologue d’une cliente assise au bar. À cette distance, il est difficile d’en deviner le sujet, même en tendant une oreille indiscrète. L’une sourit tranquillement, sans effort apparent. L’autre ramène, de temps à autres, derrière son oreille, les mèches qui lui tombent devant les yeux.
« Ils sont longs, ces cheveux. Ils descendent quasiment au niveau de la première vertèbre lombaire. En dessous de la T11 en tout cas. Ça fait quoi ? Soixante centimètres, à peu près. Soixante centimètres de cheveux. Approximativement 125000 sur son crâne. En les attachant bout à bout, on couvre cent cinquante fois le trajet entre ici et mon appartement. Ce n’est pas banal, des cheveux comme ceux-là. Pas seulement la longueur. La couleur, aussi. Par ici, les roux doivent représenter 3% de la population, au maximum. Dans le monde, moins. Il faudrait vérifier, mais pas plus de 1%. C’est un roux vraiment très… roux. Avec des reflets orangés. Cuivrés. C’est presqu’incroyable comme couleur. »
Un autre reluquerait ″la sensuelle renarde″,fantasmerait sur la crinière incandescente, promesse d’un tempérament fougueux ou diabolique. Isidore, non. Ce qu’il voit, lui, c’est l’allèle récessif du gène melanocortin-1 receptor, situé sur le locus 16q24 du chromosome 16, celui qui code pour la protéine transmembranaire intervenant dans la synthèse de la mélanine en empêchant la liaison de l’hormone α-MSH au récepteur MC1R et conduisant à la fabrication, par le mélanocyte, du pigment jaune-rouge phéomelanine. Il est comme ça, Isidore. Toujours à essayer de reconnaître le type de moteur caché sous le capot, les différents éléments qui composent la mécanique, l’alliage des métaux dans lesquels ils ont été façonnées, la structure moléculaire des matériaux utilisés et l’organisation atomique des molécules. Il a toujours été comme ça. Enfant, il démontait les voitures télécommandées ou les poupées qui parlent et en étalait les pièces, soigneusement triées, sur le tapis, pour les examiner, les répertorier, les réagencer, des heures durant.
« Il y avait une actrice hollywoodienne dont les cheveux étaient sensiblement du même roux. Dans ce film avec un ancien boxeur qui revient au pays après avoir tué accidentellement un adversaire sur le ring. Sauf que là, on n’est pas en technicolor. Trichrome, évidemment. Ou alors l’étalonneur a forcé sur le rouge. On ne voit pas souvent des phanères aussi roux. Ni des macules jugales aussi denses. C’est bizarre, les éphélides. Leur répartition est bizarre. C’est comme ce jeu où il faut relier des points numérotés pour que les segments recomposent une image cachée. La plupart du temps, ça ne ressemble à rien de particulier mais, parfois, il est possible de reconnaître des constellations. Cassiopée, ou la Grande Ourse. Ou le Petit Cheval. Il n’y a pas de constellation du canard. Il y a le Corbeau, l’Aigle. Et le Cygne bien sûr. La croix du Nord. Mais pas de canard. Ni de pingouin… »
– Qu’est-ce que je vous sers ?
La serveuse a les deux mains posées bien à plat sur le comptoir. Elle a juste tourné la tête, sans bouger les épaules.
– Un cafolat, bredouille Isidore, brusquement sorti de ses pensées.
– Pardon ?
– Un chocolat, s’il vous plait.

Isidore parle peu. Il semble toujours absent et son regard fixe pourrait laisser penser qu’il n’a pas « l’électricité à tous les étages », comme dit son collègue Lucien, spécialiste es-crétinerie. Ce n’est pas qu’il n’a rien à dire. Au contraire, son cerveau est, en permanence, envahi de questions, d’hypothèses, d’indices, de réponses, qui se bousculent à qui mieux mieux et s’entrechoquent à tire larigot. Ça bouillonne, ça crépite, ça s’agite, mais au moment de sortir, rien à faire, ça patine dans l’épiglotte, ça bouchonne dans le pharynx, ça s’englue dans la luette. Et les deux trois sons qui parviennent à s’échapper déboulent à l’air libre en ordre dispersé, pour s’assembler, au petit bonheur la chance, en mots hasardeux dont la claudication attise les a priori malveillants ou l’incompréhension gênée de ceux que son attitude indispose ou agace.

« Tout en nuances de orange. Les cheveux, la jupe, les bottines. Le orange, c’est une couleur qui attire l’œil. 600 nanomètres de longueur d’onde. Environ. Pour les cheveux, je dirai 615. La jupe, 595. Elle est très vive, cette couleur. Presque fluorescente. Ça fait un peu plus qu’attirer l’œil. Ça sature les cônes érythrolabes. Mais, c’est original. Et serré. Très serré. Du polyuréthane élastomère segmentaire, sans doute. Genre : élasthanne. Au moins 10%. 90% de viscose et 10% d’élasthanne. Très très serré. À la limite du garrot. Une compression excessive de l’artère fémorale risque de nuire à… En même temps, c’est peu probable. Mais c’est tellement serré. Au niveau des hanches, il y a moyen que l’artère circonflexe iliaque superficielle soit légèrement aplatie. L’épiderme crural ne semble pas cyanosé. Pas non plus de gonflement apparent au niveau de l’articulation supinale. Sinon la circumduction ne serait… »
– Votre chocolat.
Le choc de la tasse sur le plateau de marbre fait sursauter Isidore.
– Merci.
– Vous voulez autre chose ? Une paire de jumelles ?
Le regard de la serveuse est sévère, ses sourcils froncés, ses lèvres pincées. Isidore secoue la tête.
La jeune femme s’éloigne pour aller reprendre position derrière le comptoir. Elle lui lance un coup d’œil assassin et se penche à l’oreille de la rousse qui se retourne illico vers lui. L’échange de regards est bref. Froid d’un côté, confus de l’autre.

Isidore parle peu mais observe beaucoup. Tout ce qui lui tombe sous les yeux. Un chat de gouttière, un gardien de phare, une voiture de sport, une fille de passage, un recueil de poèmes, une scène de ménage. Tout. Avec soin. Méthodiquement. Sa mère le mettait fréquemment en garde : « Tu ne devrais pas regarder les gens comme ça. Quelqu’un pourrait se tromper sur tes intentions et s’irriter. » Son père renchérissait : « Tu ne devrais pas démonter le poste de radio tout le temps. Quelqu’un pourrait avoir envie d’écouter le match de foot et se fâcher. »

Les deux femmes ont repris leur conversation.
« Une paire de jumelles ? Pourquoi fai… ? Ah mais non. Ce n’est pas du tout ce qu’elle croit. Qu’est-ce qu’elle est allée lui dire ? Mais non, vraiment. Quel malentendu. Il faut que… Je vais lui expliquer. »
Comme la serveuse s’éloigne pour débarrasser une table, Isidore s’approche.
– Bon… bonsoir, dit-il.
La rousse tourne lentement la tête vers lui.
– Euh… Isidore.
– Monika.
Elle cherche sa paille du bout des lèvres, sans détourner les yeux.
– Je regardais vos chev… la couleur est … comment… euh… peu… courante… enfin, jolie, hein… c’est… ça vous va… bien…
Monika l’observe sans dire un mot ni faire un geste. Seules ses joues se crispent doucement quand elle aspire son cocktail à petites gorgées rapprochées.
– Enfin, je… je suis désolé… c’est… vous avez pensé… que… je vous regardais… en rousse… en douce…
Elle ne peut retenir complètement un sourire moqueur.
– Sachez que… je ne… regarde pas les flames… les femmes… dans les bars… ni ailleurs… enfin… il m’arrive… de regarder les… ce n’est… mais…
« Si elle pouvait juste détourner les yeux. Je retournerais à la table. Je prendrais mon manteau et je sortirais. Filer. Fuir. Tant pis pour le manteau. En même temps, sortir sans manteau par ce froid de canard. Non. D’abord, s’expliquer. Posément. Lui expliquer. Et ensuite : manteau, porte, sortie. »
– Ne… ne croyez pas… que je… regardais vos… fourbes… courbes… thoraci… vos… enfin le les la… zone atomique… anatomique… délimitée par… la… la ceinture scapulaire, par le rachis thoracique et par le plastron sternocostal.
C’est sorti d’un coup. S’il avait réfléchi une demi-seconde, il se serait sûrement rendu compte que l’idée d’illustrer ses propos en plaçant ses mains au niveau de sa propre poitrine n’était pas judicieuse. Malheureusement, l’acharnement avec lequel il s’obstine à aller au bout de sa pénible démarche concentre à tel point son énergie qu’il ne lui reste pas la moindre ressource pour laisser émerger un soupçon de bon sens. Un flot grondant d’émotions est remonté de son estomac vers son cerveau en surchauffe, bousculant sans ménagement ses poumons compressés avant de venir tambouriner contre ses tempes boursoufflées et de se ruer dans sa gorge subitement dénouée.
– Pour être plus précis, poursuit-il d’une voix à peine audible, les amas globulaires de tissu conjonctif adipeux et de ligaments de Cooper entourant les lobes de bourgeons glandulaires qui débouchent sur un canal galactophore pourvu vers son extrémité d’un sinus lactifère.
Le visage de Monika est impassible.
Ce serait le meilleur moment pour battre en retraite, récupérer son manteau, pousser la porte et aller se rafraîchir à l’extérieur. Avant qu’elle n’ouvre la bouche. Pourtant, Isidore ne bouge pas. Il n’attend rien de particulier, si ce n’est retrouver l’usage de ses jambes.
– Je ne comprends pas un traitre mot à ce que vous me racontez là, dit Monika. Si vous me raccompagniez jusque chez moi vous pourriez peut-être m’expliquer tout ça en me donnant un cours particulier de… linguistique.
– Que…
– Ah oui, pardon. Nous pourrions envisager, après avoir validé l’adéquation de nos désirs respectifs, de nous livrer à des interactivités d’ordre physique visant à stimuler de manière digitale ou buccale (il s’agit d’un ″ou″ inclusif, bien sûr) nos systèmes nerveux en faisant intervenir les centres sympathiques de la moelle thoracolombaire et, à l’étage sacré, le centre parasympathique et les motoneurones commandant les contractions de la musculature striée pelvipérinéale, ensuite de quoi il nous sera possible de procéder à l’introduction de votre organe érectile de copulation dans la cavité fibromusculaire de mon appareil génital afin que ses frottements répétés contre l’épithélium de type stratifié pavimenteux non kératinisé de la muqueuse interne, conduisent à la libération d’ocytocine et de prolactine qui provoqueront une profonde sensation de bien-être découlant d’une forte activation de la structure du mésencéphale appartenant aux voies mésocorticale et mésolimbique, autrement appelée aire tegmentale ventrale. Qu’est-ce que vous en dites ?
– Q…

– Il va falloir y aller maintenant, dit la serveuse. Parce que moi, je ferme.
Monika est partie depuis longtemps. La salle est vide. Les chaises ont été retournées sur les tables.
Isidore ne sait pas dire pendant combien de temps il est resté debout, la bouche béante et l’œil vitreux.
Il sort comme un automate, relève le col de son manteau, rentre la tête dans les épaules et disparaît dans l’épais brouillard qui a envahi les rues.