Regarder son visage. Au début, il n’osait pas. Le regarder en face. Dans les yeux.
Assis à moitié de biais sur sa chaise, un peu à l’écart, il laissait filer des regards discrets. Par en dessous. Des regards qu’il voulait discrets mais qui ne l’étaient pas autant qu’il le pensait. Sans doute pas. Son regard forcément finissait quand même par accrocher le sien. Alors, il tournait la tête dans une autre direction. Vers la rue, vers la table, vers une plante verte. Il laissait passer quelques secondes et puis reprenait la position. Il y revenait toujours.
– Il fout les jetons ce type.
Angèle est en train de préparer le cocktail de Monika.
– Quel type ? demande-t-elle en le posant sur le comptoir, devant elle.
– L’autre, là, avec ses yeux de veau.
D’un coup de menton, elle désigne Isidore.
– Des yeux de veau ?
Angèle fronce les sourcils, pince les lèvres, l’air absorbé, presque soucieux.
– Non. Ce sont les siens.
– Très drôle, dit Monika en se retournant pour attraper le bout de sa paille entre ses lèvres.
Elle aspire quelques gorgées pendant qu’Angèle essuie des verres à la chaine. Et puis, elle tourne à nouveau la tête vers Isidore. C’est plus fort qu’elle. Elle sent sa présence et ça l’agace.
La première fois, il avait hésité à y entrer, dans le bar.
Il avait même hésité à sortir de chez lui. Il était resté un long moment dans l’entrée. Debout, derrière la porte. J’y vais. J’y vais pas. Demain. Non, maintenant. Depuis qu’il habitait seul, il avait du mal à sortir. Les autres l’embarrassaient. Pas seulement ses voisins ou les commerçants du quartier, qu’il connaissait un peu depuis le temps, mais les inconnus également. Leur présence l’embarrassait. Les côtoyer, leur parler, les saluer. Simplement les croiser sur le trottoir, ça lui semblait insurmontable. En même temps, il ne pouvait pas rester seul. Toujours tout seul, comme ça. Vivre en reclus, replié sur lui-même. Caché. Il n’en avait pas envie. Ça aurait été la solution de facilité. Mais quelle tristesse, quel échec, quelle frustration. Ça ne pouvait pas durer. Alors, quand il l’a vue, plus tard, dans le bar, d’un seul coup, il s’est senti rassuré. Il s’est dit qu’il avait bien fait de sortir, de se forcer à sortir. Il a écarté les autres, autour de lui. Il ne voyait qu’elle.
– Tu le connais ? demande-t-elle à la serveuse.
– Il vient quelques fois. Je crois qu’il habite au bout de la rue.
– Il est toujours comme ça ?
– Comment ?
– Comme ça, là. Le regard fixe. Moi je te jure, ça me fout les jetons.
– Il n’est pas méchant.
– Il ne manquerait plus que ça.
Il n’avait pas prévu de venir au bar. Ce n’était pas sa destination. D’ailleurs, il n’en avait pas, de destination. Rien de précis, en tous cas. Il avait juste décidé de sortir. De sortir de chez lui. Il s’était préparé, longuement, avait piétiné dans l’entrée, plus longuement encore. Il s’était fait violence. Vas-y. Il s’était dit : Vas-y, même quelques minutes, pour commencer ce sera déjà ça. Il avait ouvert la porte, descendu les escaliers, traversé le hall de l’immeuble, salué la concierge qui l’observait bizarrement, aussi surprise que si elle le voyait pour la première fois, alors oui, ça faisait longtemps mais quoi ?, il n’était pas si différent quand même. Il avait marché dans la rue, sans but précis. Un moment. Pas trop loin.
Monika croise et décroise les jambes.
– Je te jure, ça me met vraiment mal à l’aise.
– C’est quoi ? Son allure ?
– Non. C’est… son regard. Son regard fixe. Il est quoi ? Hypnotiseur ?
– Il me semble qu’il est réparateur de je ne sais pas quoi. Il m’avait vaguement expliqué mais j’ai oublié.
– J’espère qu’il ne regarde pas ses clients comme ça, parce que ça doit les faire flipper.
Angèle sourit.
– Non mais c’est vrai. Tu ne trouves pas ça flippant ?
– Tu sais, dans un bar, des mecs flippants, on en voit. Des mateurs, des voyeurs, des types louches, pas nets. Il en défile à longueur de journée. Mais lui, non.
En passant devant le bar, il l’avait aperçue, à travers la porte vitrée. Elle était debout, exactement devant lui. Peut-être sortait-elle des toilettes, ou d’un placard. Il l’avait déjà vu, bien sûr, mais pas comme ça. Il a été presque surpris de la voir là. C’est pour ça qu’il est resté un moment, immobile, devant le bar. Au lieu de passer son chemin. Il ne savait pas s’il devait entrer. Pour quoi faire ? La voir de plus près ? Et après ? Plus le temps passait, plus on commençait à le regarder de travers. On devait se demander ce qu’il lui prenait. S’interroger sur ses intentions, lui en prêter. Plus le temps passait, plus il était difficile de bouger. Dans un sens ou dans un autre. Si elle avait tourné le dos ou simplement la tête, il serait parti. Mais elle restait immobile, face à lui. Il avait l’impression qu’elle le regardait. Alors, il a posé sa main sur la poignée et c’est là qu’elle s’est remise en mouvement.
Angèle réfléchit un moment en faisant tourner le verre qu’elle tient d’une main dans le torchon qu’elle tient de l’autre.
– Il ne me dérange pas. Il est… C’est… intriguant.
– Intriguant !?
Monika jette un coup d’œil par-dessus son épaule.
– Flippant, oui. Pas intriguant.
Elle finit d’aspirer son cocktail, relève la tête, semble réfléchir, peser le pour et le contre.
C’était fait. Il était entré. Il n’allait pas faire demi-tour. Il s’est assis à une table, dans un coin de la salle, isolé. La serveuse s’est approchée. Il la connaissait un peu. Il était déjà venu, quelques fois. Elle l’avait vu sur le trottoir, comme les autres. Elle était sans doute aussi intriguée qu’eux, mais elle a seulement pris sa commande et après, elle est retournée derrière le comptoir. Lui, il l’a cherché. Pas la serveuse. L’autre. Il l’a cherché du regard et l’a trouvé, assez vite.
– Tu crois qu’il vit avec quelqu’un ? demande Monika après quelques secondes de silence.
– Pourquoi ? Il t’intéresse finalement ?
– Quoi ?
– Tu t’imagines en tête à tête avec lui au restaurant ?
Monika fait semblant d’être choquée. Plus choquée qu’amusée.
– Et à la maison, continue Angèle à mi-voix. Tu te réveilles la nuit et, là, sur l’oreiller d’à côté, deux gros yeux de veau qui luisent dans la nuit.
Monika éclate d’un rire tonitruant mêlé de protestations faussement indignées qu’elle réprime rapidement en pensant qu’il risque d’attirer son attention. Elle se retourne prudemment. Il n’a pas bougé. Peut-être qu’il ne l’a même pas entendu.
Au début, il n’osait pas regarder en face. Il avait peur de lui faire face, d’aussi près. Il retardait le moment de le faire. Il fallait y aller progressivement. La découvrir comme un territoire inconnu. Avec prudence. En restant sur ses gardes. Pouvoir rebrousser chemin, si besoin. Se replier. Prendre la fuite, même. Mais pas seulement. Pas uniquement par prudence. Il voulait tout voir, ne rien manquer de ce qui pouvait être vu. Il regardait ses jambes, en douce. La tête baissée, le regard furtif. Le bout de ses chaussures en cuir verni, le voile sur ses mollets, ses genoux superposés, ses cuisses qui dépassaient de la jupe orange. Il n’était pas le seul d’ailleurs. Il les remarquait aussi, les autres clients, qui regardaient ses jambes. Il tentait d’ignorer leurs regards, mais il les voyait. Il savait que ça se passerait comme ça. Les fesses, c’était plus compliqué. Il aurait fallu qu’il se contorsionne. Qu’il s’expose davantage. Assis comme il l’était, c’était plus difficile. Il pouvait apercevoir ses hanches, sa taille, ses bras nus, ses mains posés autour de son verre, son sous-pull doré.
– Il m’a dit une fois qu’il habitait avec sa sœur.
– Sa sœur ?
– Sa sœur jumelle.
– Non !? Une sœur jumelle ? Trop bizarre. Comme lui, alors ?
– C’est un peu le principe des jumeaux. Enfin, des faux jumeaux, dans le cas présent.
– Tu penses qu’elle a les mêmes yeux ?
– Les mêmes yeux de veau ?
– Les mêmes yeux de génisse, en l’occurrence.
– Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais vu, en fait.
– Si ça se trouve, ils n’en ont qu’une paire pour deux. Et ils se la passent. Du coup, quand l’un est sorti, l’autre doit rester à la maison.
– Une paire d’yeux, tu veux dire ?
Elles pouffent de concert.
– Je serai étonné qu’il ait vraiment une sœur jumelle, dit Angèle quand elle a retrouvé son calme.
– Bin oui, moi aussi.
Il l’imaginait, chez elle, se préparant pour sortir. Plus que ça. Il faisait plus que l’imaginer : il la voyait se préparer. Choisir ses vêtements. Avec soin. Les prendre dans le placard de la chambre, réfléchir, douter, tergiverser. La jupe orange ? Pourquoi pas. Elle l’aimait bien, mais la portait rarement. Jamais en public. Elle attirerait les regards. A cause de sa couleur trop vive, de sa taille trop courte, de son tissu trop élastique. Trop par rapport à l’apparence que ça lui donnerait. A l’image que les autres auraient d’elle. Tous ces inconnus. Plus ou moins inconnus. Elle avait hésité. Puis avait décidé de se montrer comme ça. Avec cette jupe. Elle s’était habillée, maquillée, coiffée. Le rouge sur ses lèvres. Du noir sur ses paupières. La brosse dans ses cheveux longs. Avant de sortir, un dernier coup d’œil dans le miroir. Pour vérifier. Elle s’était regardée, comme lui, à présent.
Elle pourrait l’ignorer, Monika, faire comme s’il n’était pas là mais elle ne peut pas s’empêcher de l’observer. Pour voir s’il a détourné les yeux, s’il va finir par le faire. Détourner ses yeux fixes.
– Pourquoi il fait ça ?
– Je ne sais pas. Tu n’as qu’à lui demander.
Elles restent un moment à l’observer. Ensemble. Sans se cacher.
Et puis, il a fini par relever la tête, par regarder son visage. Il a croisé son regard et, immédiatement, détourné les yeux. Une fois, deux fois, trois fois. Moins vite. Moins longtemps. Jusqu’à ce qu’il parvienne à le regarder en face.
Il aimait bien son visage. Le voir, comme ça, franchement, au grand jour. Il aimait bien ça. Il lui trouvait quelque chose d’apaisant, de familier. Il s’est trouvé apaisé. Comme lorsqu’on a tourné la pièce d’un puzzle entre ses doigts pendant très longtemps et que, d’un seul coup, au moment où on va baisser les bras, au moment où on s’est dit qu’il vaut mieux passer à autre chose, elle trouve sa place, quasiment toute seule. Il n’avait pas envie de lui parler. Il voulait juste la regarder.
Il gardait le regard fixe, sans baisser les yeux. Il était heureux. Soulagé et heureux. Que les autres, autour, le voit la regarder. Qu’ils voient qu’il pouvait le faire. Qu’il était capable de sortir de chez lui, de marcher dans la rue et d’être là, comme ça, avec elle. Inutile de parler. Ce qu’il aurait pu dire était dans son regard. C’était facile à deviner. Sinon…
– Moi, dit Angèle, je trouve ça courageux.
– Audacieux ?
– Non, courageux. Il faut oser le faire. On voit bien que ce n’est pas facile pour lui. Il a dû y réfléchir plusieurs fois avant de sortir. Parce qu’il savait ce qui l’attendait. Il y a des gens qui le connaissent dans le quartier, au moins de vue. Moi, par exemple, je le connais. Je lui ai déjà parlé. Plusieurs fois. Il n’était pas comme aujourd’hui, mais je l’ai déjà vu. Alors là, bien sûr, ça fait bizarre, mais il faut oser. On voit bien qu’il y va petit à petit. Il vient, il traverse la rue, s’assoit un moment, toujours à la même table, juste en face du miroir. Il s’habitue aux regards des autres, petit à petit, même s’il n’ose pas encore les affronter tout à fait.
Un jour, il osera parler. Il saura quoi dire, sans gêne et sans honte. Un autre jour.
Pour l’instant, il se lève, pose des pièces sur la table, évite le regard de ses voisins, lance un dernier coup d’œil dans le miroir, pour vérifier l’encombrement de la rue cette fois-ci. Il traverse la salle en essayant de relever le menton. Un peu plus que la dernière fois. Ses talons claquent sur le carrelage. Il tire sur le bas de sa jupe. « Au revoir. » Sa voix est timide. Mais moins inquiète que la dernière fois. Moins méfiante. Angèle le salue, lui souhaite une bonne fin de journée. Monika lui fait un signe de tête, un sourire, discrets.
Isidore sort du bar. La nuit n’est pas encore tombée. Ce sera comme ça, à présent. Demain. Et le jour suivant. Il sera comme ça. Et puis un autre jour. Un autre encore.