L’heure du loup

Soudain, une sirène déchire la nuit.
Isidore se tasse un peu plus dans l’épais brouillard qui, au coucher du soleil, a envahi les rues. D’abord lointain, le hurlement métallique se fait, progressivement, assourdissant. Puis le véhicule blindé dépasse Isidore en écorchant l’asphalte de ses chenilles grinçantes et tourne à l’angle du haut bâtiment gris. Moins que l’arrêt soudain du tintamarre, la persistance des éclairs du gyrophare, dont les rayons écarlates balaient le vide comme un phare menaçant, aurait dû l’alerter. Une seconde de réflexion l’aurait conduit à changer de cap. Mais l’heure du couvre-feu approche. Il doit rentrer chez lui. Au plus vite. Alors, il marche. Toute son énergie est concentrée sur cet objectif prioritaire : avancer. Il laisse ses pieds endoloris l’entraîner par le chemin le plus court, baisse la tête et rase les murs.

Ça durait depuis des siècles.
Malgré tout, lorsqu’une actrice trouva la force de dénoncer le harcèlement sexuel dont elle faisait l’objet de la part d’un producteur qui se voulait omnipotent, lorsqu’elle fit le choix de mettre en péril sa carrière pourtant prometteuse en révélant avec des mots précis un secret de polichinelle que la honte, l’indifférence ou la connivence des uns et des autres, n’avaient fait qu’entretenir, tout le monde ou presque a feint de découvrir des faits sur la motivation desquels pesèrent bien vite des soupçons d’exagération, d’amertume, voire d’aigreur.

Le fourgon des Sections Locales d’Intervention et de Protection est immobilisé en travers de la chaussée. Les faisceaux aveuglants de puissants projecteurs, maniés par des militaires casqués et harnachés, fouillent les recoins des portes cochères que le reste de la troupe, arme au poing inspecte en détails. Isidore s’immobilise. À moins de trois mètres, devant lui, deux dos menaçants lui barrent la route. Instantanément, sa respiration se bloque dans ses poumons et des gouttelettes âcres mouillent la racine de ses cheveux. Il fait un pas en arrière. Très lentement. Mais trop tard. Discernant un mouvement à la frontière de son champ visuel latéral, l’une des deux silhouettes fait volte-face, le canon de son fusil d’assaut dressé.
– Halte !

Une deuxième, encouragée par son courage, lui emboita le pas. Et une autre. Et cinq autres. Bientôt il y en eut des dizaines, des milliers. Les paroles se libéraient si massivement qu’il fut rapidement impossible de penser que tout cela n’était l’affaire que d’actrices et de producteurs. Le cancer machiste rongeait toutes les classes sociales et, même en tournant la chose dans tous les sens, en relativisant certains comportements sur la base d’analyses psycho ou socio-logiques pas toujours pertinentes, en tentant d’en justifier d’autres par des recontextualisations historiques dont la rigueur intellectuelle n’était pas forcément malhonnête, il devenait réellement difficile de trouver ne serait-ce qu’une seule femme qui n’était pas, n’avait pas été ou ne serait pas, victime de violences sexistes. Il fallut bien l’admettre : ce n’était pas une question d’individu, mais un dysfonctionnement universel. On disait : systémique.

Sans en avoir reçu l’ordre, Isidore lève très haut ses mains bien écartées.
De la couleur jaune poussin de sa jupe, il déduit sans peine le grade du soldat qui le tient en joue : brigadière. L’orange vif de celle de sa voisine indique tout aussi clairement son statut d’officier. La capitaine justement observe Isidore d’un air rogue.
– Vos papiers !
Isidore déglutit péniblement avant d’esquisser l’amorce d’un geste tremblant.
« Bouge pas ! » L’ordre a été lancé du milieu de la rue vers lequel une cohorte de soldates converge au pas de course tandis que la capitaine et la brigadière se retournent ensemble dans la même direction.
Isidore attend, hésite, chancèle. Il baisse les bras à demi, fait un pas de côté, minuscule. La capitaine s’éloigne. Un autre pas, plus grand. La brigadière la suit. Un troisième pas, cinq et dix.
« Au sol ! » rugit, au loin, une voix aigüe à laquelle se mêle bientôt des cris rauques.
Isidore court, à présent, comme s’il avait la mort aux trousses. Deux blocs encore, et il sera à l’abri. Le quartier grouille d’agents du SLIP qui se déploient au pas de course dans toutes les directions, anéantissant la moindre possibilité de libre circulation.

Des spécialistes autoproclamés estimèrent que, le problème étant désormais identifié, il ne pouvait qu’être suivi d’une prise de conscience collective qui amènerait spontanément les hommes à se corriger d’eux-mêmes. Et pour ceux qui avaient du mal à se laisser aller à leur ″spontanéité″ naturelle, des lois spécifiques furent élaborées, votées et appliquées. Des mesures éducatives ad hoc feraient le reste en garantissant la pérennité du changement salutaire qui s’amorçait.
Qui pouvait y croire, vraiment ?

Isidore se tapit dans l’ombre d’un porche où il essaie de reprendre son souffle. Une colonne de véhicules blindés remonte la rue à tombeaux ouverts. Impossible d’avancer davantage. Impossible de revenir sur ses pas. Impossible d’échapper à la rafle qui s’annonce. En se livrant de lui-même, il peut espérer adoucir le sort qui l’attend. Surtout qu’il n’a rien à se reprocher. Autant qu’il sache.
Quand il se relève, résigné, il aperçoit une lueur bleutée, dans la brume. L’enseigne d’un bar, sur le trottoir d’en face. En trois enjambées, il est à la porte. Sans réfléchir, il la pousse.

Même en laissant de côté la poignée d’irréductibles machistes qui prétendaient assumer un statut de maîtres, justifié, selon eux, par d’irréfutables arguments basés sur les structures anatomique et physiologique du mâle, il restait l’écrasante majorité silencieuse, celle des résistants passifs, plus ou moins (in)conscients, qui pensaient échapper à leur statut, pas toujours choisi ni assumé, de dominants en prétendant comprendre la détresse de leurs consœurs. Sans se rendre compte de l’écœurante arrogance de leurs intentions.

Maintenant d’une main le col de son manteau contre ses joues, il s’avance vers une table isolée. La salle est pratiquement vide. Dans un coin, deux rieuses quasi jumelles sirotent des cocktails multicolores pendant que, derrière son comptoir, Angèle, la serveuse, essuie des verres en écoutant d’une oreille distraite Monika, assise au bar. Personne ne lui prête encore d’attention particulière.
Une nouvelle colonne de véhicules passe en trombe.
– C’est la fiesta dehors, dit Monika.
– Elles doivent traquer des terroristes.
Les badines se retournent pour se mêler à la conversation.
– Il parait que les SLIP ont démantelé un groupe qui s’apprêtait à commettre des attentats dans le métro.
– J’ai une amie qui s’est fait peloter la semaine dernière.
– Comment c’est possible avec les wagons non-mixtes ?
– Les types se travestissent pour s’introduire en fraude.

« Bravo ! s’était exclamé l’une des plus ferventes activistes féministes lors d’une de ces grandes manifestations qui réunissaient de plus en plus de femmes. Quelle admirable abnégation ! Voyez les braves tortionnaires repus de privilèges millénaires qui viennent aujourd’hui nous jouer l’air de la repentance et de la contrition. Oui, disent-ils, nous avons pêcher. Par ignorance. Mais ça va changer car nous avons appris de nos erreurs. Nous avons compris vos peines et vos tourments. Nous sommes tellement intelligents que, sans être des femmes, nous sommes capables de vous comprendre. Nous sommes tellement intelligents que nous pouvons changer, en mieux, et faire votre bonheur. Oui ! Peut-être que certains sont sincèrement prêts à changer quelques-unes de leurs petites habitudes. Mais combien veulent vraiment changer le système ? Aucun ! Et les pires ce ne sont pas ceux qui l’avouent ouvertement mais ceux qui vous pincent gentiment la joue en vous murmurant à l’oreille d’un ton dégoûtant de suffisance paternaliste : Allons mon petit, on ne fait pas la révolution en remplaçant une dictature par une autre. Nous n’avons pas besoin de vos conseils déplacés ! Nous n’avons pas besoin de votre sollicitude moisie ! Nous n’avons pas besoin de vous ! »

Un fourgon isolé passe en sens inverse.
– Quel bordel.
– Vous ne savez pas ce qui se passe vous qui étiez dehors ?
Tous les regards se tournent vers Isidore dont le sang se fige.
– Vous n’avez pas rencontré de patrouille ?
La panique le gagne. Il se dirige précipitamment vers la porte. Monika s’interpose.
– Il est bien pressé d’un seul coup.
– Et pas très bavard, ajoute Angèle qui s’approche.
Les lèvres d’Isidore se mettent à trembloter, comme s’il s’apprêtait à répondre. Rien ne sort.

La plupart des historiennes s’accordent à dire que ce discours constitua l’acte fondateur de la révolution sociale qui suivit. Le changement était inévitable. La réaction de quelques brutes arriérées, constituées en milices ″résistantes″ qui se discréditaient elles-mêmes au fur et à mesure que leurs actions protestataires se faisaient plus violentes, ne put entraver durablement l’inévitable prise de pouvoir des femmes. Au contraire, elle ne fit que favoriser l’ascension des militantes les plus radicales qui jugèrent que le temps de la conciliation était passé, qu’il ne fallait plus réformer mais redresser.

– C’est mignon ça, dit Monika en agrippant sa cravate.
Elle frotte doucement le tissu entre son pouce et son index.
– C’est de la soie ?
L’une des joyeuses s’est levée.
– Du satin, plutôt.
Elle se tourne vers son amie qui l’a rejointe.
– Le satin, ce n’est pas une fibre textile mais une armure.

Les trois autres la dévisagent, interloquées.
– Un mode de tissage.
Elle commence à leur expliquer la différence entre les fils de trame, de chaines, et les façons de les entrecroiser. Faisant cercle autour d’Isidore, les quatre femmes se passent la cravate à tour de rôle, la tripote, la triture, la froisse. Des doigts s’aventurent sur la chemise moite de sueur. Les ricanements narquois se mêlent aux sifflements admiratifs.
– Canon.
– Robuste.
– Joli châssis.
– Avec un buffet pareil, tu dois avoir un poste à responsabilités.
– Vas-y, fais pas ton timide.
– Montre nous tes muscles.
Une main se pose sur son biceps. Une autre enserre son poignet. Isidore panique, fait un pas en arrière pour se dégager, s’écrase contre Angèle qui lui tord le bras dans le dos. Monika ouvre sa chemise d’un geste brusque.
– Arrêtez.
Des ongles glissent sur ses trapèzes, grattent ses deltoïdes, griffent ses pectoraux. Une main se plaque sur ses abdominaux.
– Arrêtez, supplie-t-il.
De grosses larmes roulent sur ses joues.
– Soulève ça !
Un casier rempli de bouteilles bringuebalantes a été traîné de la réserve à ses pieds.
Angèle libère son bras pour faire tomber son manteau pendant que Monika arrache sa chemise déchirée.
– Soulève !

Des camps de rééducation furent construits, pour accueillir les hommes dont les comportements s’avéraient inappropriés. Les violeurs bien sûr et plus généralement les auteurs d’agressions sexuelles ou autres. Ensuite les harceleurs de rue, les frotteurs du métro, les dragueurs insistants, les voyeurs indiscrets et les autres. Lorsqu’un pauvre type y fut envoyé pour avoir, dans un bus bondé, involontairement frôlé le sein d’une passagère, il ne restait plus grand monde pour protester.

Il saisit les côtés du casier qu’il soulève maladroitement. Ses muscles se tendent.
– S’il vous plait.
Les femmes ont les yeux luisants, les lèvres humides.
– S’il vous plait, répète Isidore entre deux tractions.
Ses suppliques se perdent dans le concert de soupirs lascifs qui envahit la pièce progressivement. Les prisonniers étaient contraints de garder les yeux baissés, toujours. Malheur à celui qui par hasard apercevait le pied ou, pire, le mollet d’une gardienne. Il était immédiatement mis au pilori sur la place centrale où les appels duraient des heures, sous le soleil de plomb comme dans le froid mordant, dans le vent glacial comme sous la pluie battante. Les contrôles du taux de testostérone étaient hebdomadaires, les injections forcées de bromure, quotidiennes, les punitions, incessantes.
Mais les tentatives d’évasion, quasiment nulles. Tout comme les actes de révolte.