L’œil du diable

Une paire de seins.
Dans l’ouverture de la porte, ce qu’Isidore voit en premier, c’est une paire de seins. Sous un tee-shirt vermillon.
– Bin, s’entend-t-il murmurer.
Il est surpris, forcément. Surpris et embarrassé.
Embarrassé d’être surpris dans cette posture : le cou en surplomb d’un buste torsadé d’où s’échappe, à 45° au-dessus de l’épaule, un bras tendu qui se prolonge en index contracté sur la sonnette. Et, à quelques centimètres de son visage, une paire de seins, donc. Non que la jeune femme à laquelle elle appartient soit particulièrement grande ni lui spécialement petit. C’est qu’il s’est incliné. Pas beaucoup. Mais pile à cette hauteur-là. Parce que, subitement, quelques secondes plus tôt, il a eu un doute.

Depuis le temps qu’il fait ce boulot, il sait lire un planning d’intervention, Isidore. Après avoir garé la camionnette devant l’immeuble, il a vérifié la fiche-client, comme d’habitude : Monika Sjöjünfrü, troisième étage droite, équipement gaz.
Sa boite à outils à l’épaule, il est entré dans le hall et s’est engagé dans les escaliers en se disant que Sjöjünfrü, c’est un patronyme pas banal. Sjöjünfrü. Ça doit être norvégien ou suédois. Nordique, en tout cas. Viking. Les trémas à répétition comme ça, ça fait Viking. Genre Sjöjünfrü le Terrible. Sjöjünfrü le Sanguinaire. Monika, moins. Mais Sjöjünfrü, oui. Sjöjünfrü. Sioiungfru. Sioyoungfrou. On ne sait pas trop comment il faut prononcer.
Machinalement, en arrivant sur le pallier, il s’est dirigé vers la porte de droite et a pressé la sonnette.
Le doute, c’est à cet instant précis qu’il l’a assailli. Rapport à l’étage. Perdu dans ses pensées comme un drakkar dans le brouillard, il avait pu, sans faire gaffe, monter un étage trop haut. Alors, précipitamment, il s’est penché vers la petite plaque vissée sous l’œilleton du judas, pour vérifier le nom qui y était gravé. À peine a-t-il eu le temps de repérer les trois trémas que la porte s’est ouverte. Sur la poitrine de Monika.

Il se redresse immédiatement, bien sûr, pour tomber sous le feu nourri d’une autre paire de globes, oculaires cette fois-ci, mais pareillement de Monika. Intuitivement, il pressent qu’un exposé des contingences qui l’ont conduit à adopter cette position inattendue ne pourrait qu’ajouter à l’embarras d’une situation qui n’est, pour l’heure, que grotesque.
– Je suppose que vous venez réparer le chauffage ? dit Monika.
Elle s’écarte pour le laisser entrer, referme le battant dans son dos et s’éloigne dans le couloir, impassible. Isidore la suit, dépité. Il se demande s’il n’aurait pas dû s’excuser. Qu’est-ce qu’elle doit penser ? Qu’il est un de ces gros goujats qui lorgnent les filles comme des rustres ? La honte. D’autant que ce n’est pas, mais pas du tout son genre. Il aurait dû s’excuser, mais il a été pris de cours. Il ne pensait pas que la porte s’ouvrirait si vite, d’abord. Et surtout, il l’a reconnu du premier coup, en se redressant, la femme du bar. Ce genre de coïncidence, ça prend de cours. Fatalement.
– C’est ici, annonce Monika.
Elle tend le bras pour indiquer l’emplacement du chauffe-eau.
Hélas, au lieu de viser l’appareil défectueux qui lui est désigné, le regard d’Isidore se tourne vers le panier posé sur la machine à laver. Plus précisément vers le sommet du tas de linge sale qui y est empilé. La direction est la même, tout pareil. La hauteur, moins. Il y a quoi ? 15 centimètres de décalage ? Le chauffe-eau est perché à 1 mètre 50 du sol. La montagne de vêtements culmine, elle, à 1 mètre 35. Pas de bol, parce qu’1 mètre 35, c’est également l’altitude à laquelle se situe présentement la poitrine de Monika. Aussi improbable que cela puisse paraître, pour la deuxième fois en moins d’un quart d’heure, celle-ci surprend donc Isidore en train de contempler sans détour son buste. Enfin, c’est ce qu’elle croit. Et, il faut la comprendre, ça l’agace.
– Ils sont à votre goût ?
Isidore est interloqué. Quand il saisit la méprise, une fraction de seconde suffit pour que son teint passe du rouge un peu plus qu’écarlate au blanc un peu moins que cireux.
– Ah mais… que…
Monika consent à lui laisser une chance de poursuivre une tentative d’explication dont les prémices manquent singulièrement de conviction.
– Ce… ce n’est pas ce que vous croyez, finit par bredouiller Isidore qu’une formule usée jusqu’à la corde n’effarouche apparemment pas à l’excès. Je ne regardais pas vos… enfin votre…
Impatiente d’entendre la suite, Monika croise les bras.
Isidore hésite. Commencer à démonter la chaudière maintenant, cela permettrait de déminer le terrain. Sans compter qu’il est là pour ça. Mais son silence conforterait Monika dans l’opinion désastreuse qu’elle a inévitablement de lui et qui, sans le connaître plus avant, doit la conduire à le classer quelque part entre le mufle monomaniaque et le malotru méga-malsain.
– Je vous ai vu, dans un café, il y a deux jours.
Monika creuse le fond de sa mémoire pour tenter d’en extraire une bribe de souvenir.
– J’étais assis au fond. Vous ne m’avez pas remarqué mais moi je vous ai bien observé.
Les mots, convenons-en, sont mal choisis et maladroits. Monika d’ailleurs pince les lèvres.
– La serveuse m’a prévenu qu’un type scrutait mes jambes. C’était vous ?
– Oui, répond Isidore qui se sent l’âme kamikaze. Enfin non, se reprend-t-il précipitamment, pas vos jambes, votre jupe.
– Mes fesses ? Ah, c’est mieux !
Il n’est pas aisé de savoir si le ton de Monika est plus ironique que mortifié.
Isidore bafouille que, non, pas du tout, pas les fesses, seulement la jupe. Et il braque prudemment un doigt vers le tas de linge à la cime duquel trône une jupe orange.

Cette jupe, cette jupe ! Elle n’en peut plus, Monika. Isidore, évidemment, n’a aucun moyen de le savoir. Mais vraiment, elle n’en peut plus, de cette jupe orange.
À la base, ce ne sont guère que deux carrés textiles de 20 centimètres, composés à 95% de viscose auxquels sont associés 5% d’élasthanne, d’une couleur orange soutenue, assemblés entre eux par une couture surfilée, avec un ourlet en bas et une étroite ceinture élastique en haut. Rien d’exceptionnel. Mais ce morceau de tissu, en dépit de son apparente simplicité, déclenche les réactions les plus folles. Elle se doutait bien, Monika, qu’elle ne passerait pas inaperçue, avec. Même si ce n’est pas pour ça qu’elle l’a choisie.

– Je me demandais simplement où vous l’aviez acheté, poursuit Isidore.
Monika en a entendu, sur le sujet, dans tous les registres et sur tous les tons, de la part de toutes sortes de crétins qui, pour l’occasion, n’hésitaient que rarement à hausser leur indélicatesse au rang supérieure de la grossièreté. De graveleuses remarques en compliments allusifs, de commentaires outragés en aigres critiques, elle pensait avoir fait le tour de la question, en matière de sous-entendus, mais non. « Vous l’avez acheté où », elle n’y avait jamais eu droit. Elle aurait pu être intriguée par l’originalité du propos ou curieuse d’en connaître la suite.
Elle n’est que lasse. Et accablée.
Elle repousse Isidore dans le couloir, jusqu’à l’entrée. Il n’a pas besoin de se creuser les méninges pour improviser un hypothétique mot d’excuse, ni le temps de se demander pourquoi il devrait s’excuser de ce qui relève manifestement d’une incroyable succession de malentendus. La porte a déjà claqué.
Piteusement, il descend l’escalier et ce n’est qu’en arrivant sur le trottoir qu’il prend conscience qu’il lui faudra, en outre, expliquer à son patron la raison pour laquelle il n’a pas effectué la réparation demandée par madame Sjöjünfrü. Tandis qu’il commence à passer en revue différentes options de mensonge, un flasque projectile s’écrase sur son crâne.
– Vous pourrez la reluquer d’encore plus près ! rugit Monika, penchée au balcon.
Isidore ne lève pas la tête. Il retire prestement le couvre-chef en affectant d’ignorer les sourire narquois des passants étonnés, le tasse hâtivement dans sa besace et se réfugie promptement dans son véhicule qui, en moins de temps qu’il n’en faut à Monika pour refermer sa fenêtre, disparaît au coin de la rue.

Monika passe le reste de la soirée à fulminer.
Certes, elle en a après ce minable minus qui, loin d’être le pire, a pris pour les autres, sans que cette injustice, toute relative, ne suffise à excuser son comportement lamentablement retors. Elle en a autant après elle-même. De n’avoir pas su tenir la position, de capituler devant l’ennemi. Elle maugrée, bougonne et ressasse, pendant des heures. Tant et si bien qu’elle peine à trouver le sommeil, tourmentée par le regret de s’être, sur un coup de tête, séparée de cette jupe qui, c’est vrai, lui avait causé tant de soucis mais était devenue, malgré tout, l’étendard de sa résistance à la bêtise conformiste. Elle le regrette si profondément qu’elle finit par se dire que, dès demain, elle en achètera une nouvelle.
Mais flûte et zut ! le diable si je me souviens où j’ai bien pu la trouver.

Au matin, elle n’a toujours pas la réponse et ça la tracasse une bonne partie de la journée. Ça la contrarie.
– Tu vois ma jupe orange ? demande-t-elle à Angèle, la serveuse du bar où elle aime s’arrêter de temps à autre pour siroter un cocktail.
Angèle s’en souvient parfaitement, oui, mais de là à savoir où elle a pu l’acheter, c’est une autre histoire.
– Tu n’as qu’à lui demander, dit-elle en désignant une cliente assise au comptoir qui, magie du hasard et miracle de la coïncidence, porte une jupe en tout point identique à celle que Monika a balancée dans les airs.
Elle n’en croit pas ses yeux. Si ce n’est pas un incroyable coup de chance, ça y ressemble fichtrement.
Même couleur vive, même tissu stretch, même taille réduite.
Bouche bée, elle en reste. Incapable d’en détacher ses prunelles écarquillées, tout comme de s’apercevoir que son insistance devient embarrassante, à la longue. Elle qui a pourtant si souvent subi ce genre d’examen, dont l’obstiné prolongement confine à un déshabillage en règle, là, tout de suite, à cause de ce qui s’est passé la veille, et en dépit de ce qui a pu se passer les mois et les années précédentes, elle n’arrive pas à détourner les yeux. Y compris quand la personne visée, sentant peser sur elle un regard indiscret, finit par se retourner. Ce n’est qu’au moment où celle-ci se laisse glisser de son tabouret que Monika, prise de panique et au dépourvu, feint de soudainement s’absorber dans la lecture d’un magazine qu’elle déploie à la hâte. Trop tard.
– Bonsoir.
La voix est grave mais douce. Les billes que Monika relèvent timidement au-dessus de son paravent de fortune remontent le long des sillons dorés d’un sous-pull sous lequel se devinent les reliefs d’une lingerie soutenant une gorge étonnement plate. Platitude qui contraste avec la rotondité, tout aussi inattendue, d’une saillie pubienne sur l’avant de la jupe ajustée que Monika découvre complètement après que ses doigts ramollis par la stupéfaction ont laissé tomber le journal.
– Je tenais à m’excuser pour hier, dit Isidore.
Il utilise des mots comme « erreur » ou « quiproquo », des épithètes comme « navrante » ou « embarrassant », des expressions comme « je suppose que » ou « vous avez dû penser ». Monika les entend plus qu’elle ne les écoute. Son attention est tout entière concentrée sur la jupe. Sa jupe.
Il lui explique que, depuis des années, il en cherchait une comme celle-là, la même couleur vive, le même tissu moiré, la même taille réduite, et qu’il est heureux, mais heureux, qu’elle lui ait donné, enfin, disons plutôt jeté, et, évidemment, il regrette les circonstances malheureuses dans lesquelles tout cela s’est passé, c’est pourquoi il est soulagé à présent d’avoir l’opportunité de s’expliquer et la possibilité de s’excuser, parce qu’il…
Isidore s’interrompt lorsqu’il comprend que Monika, hypnotisée par la fameuse jupe, à moins que ce ne soit par ses poils aux pattes, ne prête à son discours qu’une attention distante.
Il se râcle la gorge. Elle sort de sa torpeur, hagarde.
– Sinon, elle ne me va pas trop mal ?
Monika sourit, opine du chef.
Évidemment qu’elle lui va bien : il semble tellement enchanté de la porter.