Persona

Quelques fois, c’était trop.
Tous les jours, comme ça. Du matin au soir. Ce jeu qu’il faut jouer en permanence, ce rôle qu’il faut tenir. Avec ce masque. Par-dessus tous les autres. Quelques fois, c’était trop lourd, tout ça, à porter. Trop lourd à supporter. Ne pas bouger, tenir la position, être à sa place. Cette place. Celle qui lui a été assignée, qu’il occupe comme il peut, qu’il défend comme il veut. Sûrement pas la place la plus pénible, ni la plus compliquée, mais de là à dire que c’était agréable ou facile… Le plus souvent, il n’y pense pas plus que ça. Il laisse faire les habitudes : il subit sans souffrance et supporte sans plainte. Simplement, en n’y pensant pas, ou pas plus que ça. Rire aux mêmes blagues, refaire les mêmes gestes, pencher la tête du même côté, se raconter la même histoire. La même éternelle vieille histoire rodée jusqu’à l’usure, entre le remake méconnaissable et le palimpseste illisible. Est-ce que c’était ça qu’il voulait ? Quelques fois, il se dit que ce qu’il voudrait à présent, c’est partir. Qu’il partira. Un jour ou l’autre. Sur une île déserte, ou au fond d’une gouffre, sur une autre planète ou au sommet d’un phare. Quitter la foule, fuir ses semblables, éviter les reflets. Partir. Au loin, partir. Changer de route, bifurquer, ne pas rentrer à la maison par le chemin habituel. Faire l’école buissonnière. Trainer, au hasard, dans les rues. Fuguer. Qui attend son retour ? Personne. Personne ne l’attend. Parfois, la solitude lui pèse, dans la maison vide. Sa femme est barrée, depuis des lustres. La femme de sa vie. Est-ce que sa vie s’est arrêtée pour autant ? Qui avait décidé que c’était celle de sa vie, sa femme ? Qui avait dit qu’il n’y en aurait qu’une, et que ce serait celle-là ? Qui avait dit que lui, en retour, serait son ″âme sœur″ ? Est-ce qu’il pouvait l’être ? Est-ce qu’il pouvait le tenir, ce rôle-là ? Est-ce qu’il le voulait ? Ne pas rentrer. La solitude, elle, l’attendra. Diluer son ennui dans l’alcool. Troquer cette solitude contre une autre.

Il pousse la porte du bar, traverse la salle à moitié vide, écarte la chaise pour s’assoir dans ce coin.
– Qu’est-ce qu’il boit ?
La serveuse a les deux mains posées sur le comptoir, à plat. Elle s’appuie sur ses bras tendus, la tête rentrée dans les épaules, le menton relevé. Il la dévisage bêtement. Un épais trait noir suit le rebord de ses paupières. Du sommet de son front, une mèche tombe sur sa pommette. Elle s’est accrochée dans son sourcil. Sinon elle passerait devant son œil. Ça la gênerait, pour le regarder. Elle serait obligée de décoller sa paume droite du zinc, de reporter tout le poids de son corps sur la gauche. Elle repousserait la mèche sur le côté pour la caler derrière son oreille. Avec les autres. Bien rangées.

Sa cousine faisait ça, aussi, tout le temps. Lorsqu’il était petit. Elle avait toujours une mèche qui lui pendait devant le nez. Elle la remettait, d’un geste rapide, derrière l’oreille. Un mouvement mécanique qu’elle faisait sans réfléchir. Il se demandait toujours pourquoi elle ne tenait pas, tout bêtement, ses cheveux avec un chouchou. Il se demandait comment ça pouvait ne pas l’agacer, à la longue. Le même geste répété, dix fois, vingt fois par minute. Il ne lui a jamais posé la question. Si sa mère, à elle, sa tante, à lui, passait près d’eux, elle disait : mets une barrette, ou encore : coiffe ta tignasse. Elle répondait : oui oui, oui maman. Mais, elle n’avait pas le temps. Ils jouaient. Elle n’avait pas le temps d’aller chercher une barrette dans la chambre, ni dans la salle de bains. Seulement celui de repousser la mèche, vite fait bien fait.

– Alors, qu’est-ce qu’il boit ?
La première fois, il avait compris : qu’est-ce qu’il voit ? Il s’était demandé : qu’est-ce qu’il y a à voir ? La serveuse, plantée derrière le comptoir. De l’autre côté, une femme assise sur un tabouret haut. Elle tient son verre à deux mains. Une paille dépasse du cocktail multicolore : la liqueur rouge au fond, le jus de fruits jaune par-dessus et le soda bleu tout en haut. Elle a coincé l’extrémité de la paille coudée entre ses lèvres et aspire le liquide à petites gorgées. Méticuleusement. Une gorgée, puis deux et trois. Ensuite, elle repose le verre et mélange toutes les couleurs, avec la paille. Son dos est droit, ses jambes croisées. Elle a coincé le talon de sa chaussure contre la barre du tabouret. Elle lève la pointe de son pied, l’abaisse, la relève, l’abaisse à nouveau, recommence. Le mouvement est discret, régulier, répétitif. Comme si elle marquait le rythme d’une chanson au tempo très lent. Il voit ses chevilles, ses mollets, ses genoux, une partie de ses cuisses qui dépassent de sa jupe. Orange. Il avait vu la même, des années plus tôt, dans un catalogue de vente par correspondance. Le même modèle. Exactement. Il s’en souvient.

Sur la photo, une femme portait une jupe orange comme celle-là, dans la rue. Ça disait : La petite fille qui sommeille en vous rêve d’une jupe virevoltante ? Ce modèle est fait pour vous ! La jupe patineuse met toutes les morphologies en valeur : elle marque la taille mais pas les hanches, libère les fesses et les cuisses, et vous donnera une allure ultra féminine quel que soit votre look, preppy ou casual, rock ou sportwear, sexy ou classique. 85% viscose, 15% élasthanne. Longueur totale 42 cm. Lavage en machine. Existe en prune, cerise, corail, perle, émeraude, lavande. Son bras nu était relevé, son coude appuyé contre un réverbère, sa tête contre sa main. Elle portait un tee-shirt blanc (en vente page 235) et une jupe orange. Son autre main agrippait l’ourlet de la jupe qu’elle soulevait un peu. Elle souriait en fixant l’objectif. D’un air tranquille, patient, amusé. Elle s’était promenée dans la rue avec un ami photographe. Il avait dit : là, c’est bien. Elle avait pris la pose. Encore une fois. A chaque fois qu’il la reluquait, cette photo, il était troublé par le regard de la femme. Droit, direct, paisible, un peu mélancolique. Il avait l’impression qu’elle le regardait, lui, en train de la fixer. Patiemment. Elle attendait qu’il ait fini de la mater. Et quand il aurait fini, quand il aurait tourné la page, elle pourrait se détendre, se redresser, aller s’assoir sur un banc, pour prendre le soleil. C’était la même couleur. Orange. Pas orange, corail. C’était écrit : corail. Quelle différence ? Corail, ça sent les embruns, les fleurs de monoï contre la tempe, et le soleil à l’horizon. Orange, c’est voyant. Corail, c’est sauvage. Une jupe orange, c’est pour se faire remarquer. Plus qu’il ne le faudrait. Une jupe corail, c’est l’élégance des sirènes. Ça attire l’attention de Neptune, celle de Poséidon.

La serveuse dépose ce qu’il a commandé devant lui, sans le regarder. Elle l’a déjà assez regardé comme ça. Elle n’a pas besoin de le voir de plus près. Ni envie. Parce qu’elle a remarqué l’insistance avec laquelle il détaillait la femme assise au bar. Mais non, ce n’est pas ce qu’elle croit. Il n’est pas comme ça. Pas lui. Il voudrait ne pas l’être. Pas toujours. Quelques fois, ça devient pesant. Vraiment. Mais elle ne peut pas savoir, la serveuse. Elle doit en voir défiler toute la journée. Elle ne peut pas savoir. Elle ne connaît pas la femme appuyée contre le réverbère, qui relève légèrement le bas de sa jupe, qui sourit d’un air un peu mélancolique à l’objectif, qui porte une jupe qui met toutes les morphologies en valeur. Pour elle, ce n’est qu’un type comme tous les autres nazes. Sans nom, sans histoire. Elle pose sa commande sur la table. Quand elle se redresse, leurs regards se croisent, furtivement. En passant. Elle ne s’attarde pas. Il a juste le temps de distinguer la lassitude dans ses yeux. C’est ce qu’il perçoit : un mélange de lassitude et d’agacement. Le même regard que cette amie de sa mère, quand il est entré, sans savoir, dans la chambre où elle se changeait.

C’était après le divorce de ses parents. Quatre ou cinq ans après. Ils avaient déménagé. L’amie était venue voir sa mère et aussi la maison. Il ne sait plus précisément. Peut-être que sa robe était décousue, la fermeture éclair ou la doublure, et sa mère lui avait dit : donne-moi ta robe je vais la recoudre, ou quelque chose comme ça. L’amie était allée dans la chambre, pour enlever sa robe. Il était entré à ce moment-là, au moment où elle l’avait retirée et posée sur le lit, au moment où elle s’apprêtait à enfiler un peignoir, en attendant qu’elle soit recousue. Il ne l’avait pas fait exprès. Il avait poussé la porte, sans savoir qu’il allait la trouver là, debout, près du lit. Elle a tourné la tête, brusquement, posé une main devant sa culotte, plié son bras devant son soutien-gorge. À toute vitesse, des gestes précipités, presque paniqués. Il avait vu ses sous-vêtements, avant qu’elle ne tente de les dissimuler. Et après, aussi. Sa main, pas plus que son bras, n’était assez large pour les cacher tout à fait. Il n’a pas regardé. Il les a vu. Il a voulu s’excuser. Ses mots, inévitablement, se sont emmêlés. Il ne s’en souvient pas très bien. Moins bien que du regard qu’elle lui a lancé. Surprise et choquée. Heurtée, indignée, blessée sans doute. Il est sorti, immédiatement. C’était fini. Jamais l’incident n’a été évoqué par la suite. Mais lui y a pensé, souvent. À la façon dont elle a tourné la tête, à sa main, à son bras, à ce qui en dépassait. Et à son regard. Il s’en souvient encore, de son regard. Il se souvient du mélange d’agacement et de lassitude. Avec, probablement, une pointe de dégoût. Au fond. L’agacement par-dessus, et la lassitude tout en haut.

La serveuse retourne derrière son comptoir. Elle se penche vers la femme au cocktail, pour lui dire quelque chose qu’il n’entend pas. Elle lui parle presqu’à l’oreille. Et, de toutes façons, il est trop loin pour entendre. Il faudrait qu’elle crie ou bien que lui s’approche. Ce qu’il ne fait pas, bien sûr. La femme se concentre sur ce que dit la serveuse. Elle écoute, elle écoute et, brusquement, elle tourne la tête. Vers lui. Ses cheveux défaits glissent sur son dos. De longs cheveux aux reflets vermillon. Comme ceux de Monika.

La femme pour laquelle son père avait quitté la maison s’appelait Monika. Une grande femme rousse, souriante, parfumée. À l’époque, toutes les femmes lui semblaient grandes. Forcément. Elles étaient grandes car il était petit. Mais quand même. Elle était plus grande que sa mère. Et rousse. Ses cheveux tombaient sur ses épaules. Quand son père venait le chercher, le week-end, elle restait toujours en retrait, près de la voiture. Elle le regardait s’avancer, souriait tranquillement. Il ne se souvient pas l’avoir entendu parler. Elle parlait certainement. Mais il ne s’en souvient pas. Il se souvient uniquement de ses cheveux roux. Très roux. Pas acajou. Cuivré. Abricot, presque carotte. Et puis, un jour, ils ont été coupés. Son père est venu le chercher. Il venait toujours à la même heure. Le week-end. Ils sont sortis de la maison. Elle attendait près de la voiture, comme d’habitude. Quand ils se sont approchés, elle a souri. Ses cheveux avaient été coupés au carré. Les pointes avançaient sur ses joues parsemées de taches de rousseur qui s’étalaient jusque sur son front dégagé. Elle avait fait couper sa frange. Très courte. Très droite. Elle souriait. Il trouvait que ça lui allait bien, les cheveux courts, comme ça. Il la regardait, depuis la banquette arrière. La pointe de ses cheveux qui frottait sur sa joue pleine de tache de rousseur. Il la regardait. Elle a dû sentir son regard, puisqu’elle a tourné la tête vers lui, en souriant.

Qu’est-ce qu’il aurait pu faire de tout ça ? Qui lui avait demandé d’en faire quoi que ce soit ? Chaque question en appelait mille autres. La plupart du temps, il n’y pensait pas. Mais quelques fois…
Quelques fois ça devenait lourd, trop lourd. Il aurait voulu que ce soit autrement. Il aurait voulu savoir ce que c’était, autrement.
La femme au bar le regarde encore. Il est presque certain de pouvoir deviner ce qu’elle pense.
– Il veut quoi, dit-elle, une paire de jumelles ?