Scènes de la vie conjugale

« Pourkouakissonkommssalesbonzommes ? » s’interrogeait fréquemment Émilienne Poussin.
Tous les jours à la même heure, elle s’installait à la même place, commandait un chocolat chaud qu’elle avalait à petites gorgées et, sans vraiment participer à une quelconque conversation, murmurait des remarques désabusées ou des questions laconiques sur tout et rien, sur la vie et les jours passés, sur le temps qu’il a fait, sur celui qu’il fera et, donc, sur l’incompréhensible attitude des mâles humains.
Angèle, la serveuse, a toujours regretté de ne pouvoir répondre à la voutée vieillarde. D’abord parce qu’elle n’en avait pas, de réponse, à lui donner ; ensuite parce qu’avant même qu’elle n’ait eu le temps d’en trouver une, à supposer qu’elle exista, la veuve Poussin, qu’une quasi-totale surdité avait empêchée de percevoir l’approche bringuebalante du camion-poubelle, s’était, un brumeux matin d’automne, fait aplatir comme une crêpe au milieu de la chaussée.
Lorsque l’incident lui fut rapporté, Angèle en avait été bien plus affectée qu’elle n’aurait pu elle-même l’imaginer. Avec le temps, elle s’était prise d’affection pour cette petite dame qui occupait, à quelques pâtés de maisons du bar, un minuscule appartement qu’elle partageait, depuis le décès de son mari, un brigadier-chef bedonnant doté d’une paire de favoris vermillon aussi impressionnante que sa propension à piétiner allègrement l’engagement de fidélité qu’il avait pris le jour de leur mariage, avec une demi-douzaine de chats dodus et tyranniques. En essuyant ses verres, Angèle aimait l’écouter raconter ses histoires volontiers décousues dont les détails imprécis s’entremêlaient parfois d’une manière anachronique qui leur donnait, en dépit de la nette disposition de la conteuse au radotage forcené, un air de nouveauté joyeusement décalée.
La plupart des anecdotes tournaient autour du feu gendarme, et même si Émilienne ne forçait jamais, durant son monologue, ni son indubitable désappointement, ni une rancœur facilement perceptible dans le creux de ses mots, Angèle avait pu brosser du défunt le portrait d’un fameux salopard, autoritaire, suffisant, manipulateur et violent. Autant de qualités qui l’avait amené à lui vouer une haine posthume plus farouche que celle dont son épouse semblait dépositaire. Pourquoi cette femme, qui n’était que douceur et discrétion, persistait-elle à conserver une sorte de tendresse résignée et de respect blasé pour l’époux qui lui en avait manifestement « fait baver des ronds de chapeau », comme elle le disait elle-même ? Il y avait là un mystère qu’Angèle ne parvenait pas à considérer sans un certain étonnement, qui se transformait invariablement en stupeur navrée, puis en colère sourde, quand elle s’apercevait que la réponse était vraisemblablement contenue dans la question. Elle était la première à reconnaître, et, par suite, à admettre, que sa réaction était sans doute excessive. Tout comme elle reconnaissait, et, par suite, admettait, que celle-ci était probablement l’expression d’un ressentiment plus ancien qui ne se trouvait ici qu’attisé. Abandonnée à la naissance par une mère dont elle ignorait tout, sinon qu’elle fut engrossée malgré elle par un inconnu, Angèle avait des raisons de nourrir à l’égard des hommes une certaine défiance. Si cela ne l’avait pas pour autant amené à refuser toute relation avec ses congénères masculins, elle décida, très tôt, qu’elle préférait se faire couper un bras, voire deux, plutôt que de partager avec l’un d’eux un contrat matrimonial, un domicile commun ou même une relation suivie. Elle s’y tenait et s’en portait très bien, le plus pénible étant d’avoir à supporter les mines contrites que ses proches ou collègues estimaient indispensable d’arborer lorsqu’ils se désolaient, avec une sincère compassion, de la savoir célibataire, avant de lui prédire, jolie ou intelligente ou drôle comme elle l’était, une prochaine et belle rencontre. Certains allaient jusqu’à lui serrer gentiment le biceps en guise de pseudo-câlin consolatoire, d’autres n’hésitaient pas à utiliser des expressions telles que « âme sœur » ou « chaussure à ton pied », sans soupçonner que son pied, Angèle, ce n’était pas tellement dans une chaussure qu’elle aurait voulu, à cet instant, le mettre.
Moins, du reste, que par les hommes, la méfiance d’Angèle est alimentée par les mâles, cette sous-espèce particulière d’hommes qui affichent une fâcheuse tendance à déplacer leur centre de gravité affectif dans des régions outrageusement australes de leur anatomie. Il est vrai que son activité professionnelle lui donne, plus souvent qu’à son tour, l’occasion de douter lourdement qu’un franc distinguo puisse, à ce sujet, être fait. Des costauds, des gringalets, des prolixes, des taiseux, des gras du bide, des mous du genou, des optimistes, des taciturnes, des barbus chauves, des frisés moustachus, des beaux ténébreux, des petits rigolos. Il en défile de toutes sortes et pour tous les goûts, dans le bar. Mais la certitude à laquelle Angèle a fini par arriver, c’est qu’ils se ressemblent tous dès qu’il s’agit, sous l’effet désinhibant de boissons alcoolisées, au parfum de prétexte facile et à l’arrière-goût d’excuse hypocrite, d’assommer leurs voisines de table à l’aide de compliments moisis ou de flatteries frelatées, annonçant invariablement l’arrivée de propositions aussi désespérément prévisibles que leurs intentions à peine voilées. Dès lors qu’elle n’en est pas la cible, Angèle se lasse rarement d’observer les méthodes mises en œuvre pour tenter d’atteindre ce but souvent moralement discutable. Si le dragueur moyen développe des techniques d’approches assez banales en trois temps, correspondant aux étapes de réduction progressive de la distance qui les séparent de leur proie (accroche visuelle, rapprochement verbal, ancrage corporel), quelques originaux font occasionnellement preuve d’une imagination qui a de quoi forcer l’admiration ou la consternation, ou les deux.

Surgit ainsi, un soir, un vieux loup de mer plus vrai que nature avec pipe en écume au bec et perroquet sur l’épaule. Malgré la barbe 100% postiche, la marinière estampillée au logo de la supérette du coin et la jambe de bois en manche de pioche, Angèle n’eut aucun mal à reconnaître, sous les traits du madré marin, qui se présenta, avec un effroyable accent d’origine hasardeuse, comme un Capitaine au long cours dont le navire, endommagé suite à un apocalyptique passage du Cap Horn, venait d’être mis en cale sèche, un de ses clients réguliers, vendeur d’aspirateurs au porte-à-porte de son état, dont la mythomanie notoire faisait les beaux jours de l’estaminet. Tout le monde, y compris Émilienne Poussin qui avait pourtant l’acuité visuelle d’une taupe amétrope, l’avait d’ailleurs parfaitement reconnu. Sauf Mireille Ploute qui, sans être une habituée des lieux, s’y arrêtait quelquefois pour siroter un soda en racontant à Angèle, de son effroyable voix de crécelle, la même sempiternelle histoire de sa participation aux championnats départementaux de natation synchronisée qui aurait dû marquer le début d’une carrière au moins internationale susceptible de la mener jusqu’aux Jeux Olympiques si cette garce de Rachel Boulin ne lui avait soufflé sa place sur le podium en s’attirant les bonnes grâces d’un juge dans l’intimité très très intime des vestiaires, ce qui était abominablement injuste car Rachel Boudin (comme elle l’avait, sous le coup d’une amertume vindicative bien compréhensible, rebaptisée par la suite) nageait comme une enclume tandis qu’elle, elle était si gracieuse sur l’eau que, dans son club, on l’avait surnommée « la sirène ». Maladivement attirée par tout ce qui se rapportait de près ou de loin à l’élément aqueux, Mireille fut immédiatement fascinée par le navigateur d’opérette qui, auditeur accidentel de son récit quelques jours plus tôt, avait immédiatement perçu le ″point faible″ de l’ex-nageuse et conçu, à suivre, un plan d’abordage ad hoc. À aucun moment, elle ne sembla interloquée par son attitude grotesquement stéréotypée, ni par le fait que, la côte la plus proche se situant à plusieurs centaines de kilomètres, rien ne justifiait sa présence dans ce bar-là, et encore moins par l’affaissement progressif de son perroquet factice qui se dégonflait en cours de conversation. Il n’eut pas été aberrant de lui prêter un niveau intellectuel inversement proportionnel à celui de sa naïveté, si le clin d’œil complice qu’elle adressa à Angèle en sortant du bar au bras du boiteux Capitaine ne laissa supposer qu’elle était finalement plus amusée que dupe.

Aujourd’hui, le spectacle est plus ordinaire.
– Il continue l’autre con ? demande Monika en donnant un coup de tête en arrière.
Isidore, le con en question, fait indubitablement de gros efforts pour donner l’illusion d’une studieuse concentration sur le journal déployé devant lui, sans parvenir cependant à dissimuler complètement les coups d’œil insistants qu’il adresse, à son insu, à Monika.
Angèle, qui a initialement repéré son manège, n’a eu aucun mal à identifier la catégorie d’appartenance du mateur.
– Voyeur distant à tendance opiniâtre, précisa-t-elle à Monika après l’avoir informé qu’un type assis au fond de la salle fixait, depuis un bon moment, sur ses cuisses à découvert, un regard dont elle ne pouvait garantir absolument une expression exclusivement humaine.
Habituée à être de la sorte examinée de pied en cap par d’indélicats obsédés qui prétendent donner à leurs libidineuses pulsions valeur de compliments galants et poussent parfois le vice jusqu’à s’indigner que l’objet de leur admiration malsaine ne s’en trouve pas flatté, Monika n’a néanmoins jamais pu se résigner à feindre, en la circonstance, l’indifférence. Elle pivote sur elle-même, fait face à son admirateur du jour, lui sourit aimablement, croise lentement les jambes, bombe ostensiblement le torse. Isidore se tasse sur sa chaise, oublie définitivement son journal, laisse béer sa lèvre inférieure, écarquille ses yeux luisants. Pendant que des gouttes de sueur commencent à s’accumuler à la cime de son front rosé, Monika, d’une voix étonnement puissante, lui demande subitement s’il souhaite qu’une paire de jumelles lui soit prêtée. Le brusque empourprement du garçon fait, un instant, craindre à Angèle qu’il ne s’enflamme réellement. Pour prévenir une probable auto-combustion, il vide d’un trait le fond de son verre, se lève en tremblant et titube jusqu’au trottoir à la recherche d’un peu d’air frais.
« Pourquoi donc en effet sont-ils comme ça ? » se demande invariablement Angèle après avoir assisté à ce genre de scène.

Encore, ce soir-là, sur le chemin qui la ramène chez elle, la question l’accompagne. Alors, forcément, elle pense à Émilienne, sans savoir que le matin même, faute d’avoir retrouvé la trace d’un héritier ou d’un parent, les autorités administratives compétentes ont demandé que son appartement soit libéré. Des déménageurs sont venus, ont vidé les armoires, les placards, les tiroirs ; sorti les vêtements usés, la vaisselle ébréchée, les documents archivés ; jeté dans des grands sacs en plastique tout ce qui ne pouvait être donné ou vendu, souvenirs d’une vie que personne ne réclamera jamais, des vieux chiffons, des vieux journaux, des vieilles cartes postales, des vieilles photos. Tout finit au fond d’une grande poubelle rangée sur le trottoir qu’Angèle contourne, ignorant évidemment que sur l’une de ces photos, une photo toute jaunie, toute froissée, écornée, déchirée puis recollée puis pliée et dépliée et repliée, un nouveau-né, emmailloté dans un lange, fixe sans le voir, du fond de son couffin de fortune, l’objectif de l’appareil qui immortalise sa venue au monde. Si elle la récupérait, cette photo, et qu’elle la comparait avec une photo d’elle au même âge, elle serait fatalement troublée par la saisissante ressemblance entre les deux enfants.
Mais elle n’en possède aucune, Angèle, de photo d’elle, au même âge.
Elle passe son chemin, Angèle. Perdue dans ses pensées.
Pourquoi regarderait-elle dans la poubelle ?