Toutes ces femmes

Frustration et contrariété.

Voilà ce qu’il ressent, Isidore, ce soir-là, en rentrant chez lui. Frustré de n’avoir pas trouver l’occasion de lui adresser la parole. Contrarié d’être, à présent, seul avec ses regrets.
Frustré, contrarié, et pas qu’un peu.

Il l’avait repérée instantanément, en entrant dans le bar, à cause de ses longues boucles rousses qui lui dégringolaient sur les épaules. Tournant le dos à la porte, elle était perchée sur un tabouret haut, un verre à cocktail à moitié plein dans une main, les doigts de l’autre pinçant la tige d’une paille dont l’extrémité disparaissait entre ses lèvres. Isidore balaya la salle du regard, de gauche à droite, puis de droite à gauche, puis de gauche à droite, et encore une fois dans l’autre sens, à la recherche d’un ami imaginaire avec lequel il feignait d’avoir rendez-vous, tout en multipliant les coups d’œil furtifs en direction de la buveuse qui, pour sa part, ne lui prêta pas une once de l’attention qu’elle consacrait intégralement à la dégustation de son breuvage multicolore. Insister eut été hasardeux, grotesque ou déplacé, et peut-être même tout cela en même temps, comme le suggérait l’expression désabusée de la serveuse qui, le poing fermement serré sur le levier de la tireuse à bière, le considérait avec cette insistance menaçante qu’elle réservait vraisemblablement aux petits malins de son espèce. Il esquissa un maladroit hochement de tête qui resta sans réponse, avant de se diriger vers une table inoccupée, idéalement située pour mettre en œuvre le projet de reluquage distanciel qu’il venait de concevoir : assez proche du bar pour lui permettre d’étudier, entre autres, les faits et gestes de l’inconnue ; suffisamment en retrait, pour éviter, autant que faire se peut, le flagrant délit de voyeurisme. Il se cala au fond de la banquette, déploya devant lui un journal dans la consultation duquel il pourrait subitement s’absorber au cas où son activité moralement, sinon légalement, discutable venait à d’être découverte, et écarquilla les yeux bien au-delà des limites ordinairement considérées comme acceptables par la décence élémentaire.
La méticuleuse inspection débuta par la partie basse de la silhouette espionnée.
Le talon pointu de sa bottine en appui contre la barre latérale inférieure de son siège, la jeune-femme pliait et dépliait sa cheville autour de cet axe de rotation improvisé, pointant du bout de son pied le ciel puis le sol, à un rythme lent et régulier, pendant que son mollet, ceint d’un fin voile sombre, s’arrondissait puis s’étirait selon le même tempo. Ses genoux étaient croisés l’un sur l’autre et le haut de ses cuisses disparaissait sous une jupe dont la souple étoffe synthétique couvrait ses hanches et son ventre plus fidèlement qu’une seconde peau.
Isidore était sur le point de poursuivre son examen anatomique à la partie supérieure du sujet, lorsque celui-ci tourna la tête, sinon vers lui, du moins dans sa direction, lui dévoilant les détails d’un visage dont il n’avait, jusque-là, qu’entrevu des parcelles imprécises.
Le brouhaha des discussions alentours s’estompa mystérieusement, la lumière ambiante déclina soudainement pour concentrer ses faisceaux sur la figure à découvert tandis qu’Isidore chavirait dans un monde parallèle, un monde dans lequel la peur du ridicule est à tel point abolie que des iris à forte concentration en lipofuscine se transforment en “émeraudes aux reflets divins”, un angle naso-labial supérieur à 120° devient “une mutine trompette” et des éphélides éparses forment de “féériques constellations”.
Le faciès d’Isidore se figea dans l’expression de la plus navrante hébétude. Les yeux vitreux, la lèvre inférieure molle et moite : un veau trépané eut présenté, à cet instant, une apparence plus humaine que la sienne. L’observée, découvrant par hasard la présence de cet inquiétant admirateur, tenta d’établir avec lui un contact visuel, mais l’apparente mort cérébrale d’icelui finit par lui faire détourner des yeux dépités qu’elle leva au ciel avec un ostensible haussement de sourcils qui sortit Isidore de sa stupeur. Le timide sourire qu’il esquissa bien trop tard se perdit dans le vide intersidéral le séparant à nouveau de la rousse, retournée à sa position initiale.
L’heure suivante ne fut pour Isidore, impatient désormais de saisir le moment adéquat pour tenter une approche, qu’une succession de faux espoirs et de vraies déceptions.
Dès que l’inconnue abandonnait son téléphone, elle reprenait sa conversation avec la serveuse, et si celle-ci, hélée par un consommateur, s’éloignait temporairement, elle était illico approchée par quelque importun qui se proposait de lui offrir un verre dans le probable, mais vain, espoir de l’entraîner sur la banquette arrière de sa voiture. Tant et si bien qu’au moment où elle se laissa glisser de son siège dans l’intention manifeste de quitter les lieux, seule l’alternative d’une poursuite dans la rue, où il pourrait improviser le prétexte d’une potentielle rencontre ultérieure, s’offrait désormais à Isidore. Malgré la vélocité paniquée dont il fit preuve pour régler sa consommation, lorsqu’il se rua sur le trottoir, elle avait déjà disparue au milieu d’un épais brouillard dans lequel déclinait lentement le son de ses pas dans la nuit.

Isidore n’a plus qu’à rentrer chez lui. Seul. Méchamment frustré et rudement contrarié.
Mais pas découragé pour autant. Résolument décidé, au contraire, à se remettre au plus vite sur la trace de cette apparition qui lui chamboule le cerveau et l’empêche de trouver le sommeil. Il envisage des méthodes de recherche, réajuste sa couverture, imagine des stratégies de rapprochement, tapote son oreiller, élabore des manœuvres de séduction, se tourne et se retourne dans son lit, tire des plans sur la comète et se laisse emporter par le cours de ses songes éveillés.
Demain, il retournera au bar. Elle sera là et…
Pas demain. Il n’aura pas le temps demain. Il a trop de rendez-vous.
Après-demain, il retournera au bar. Elle sera là et…
Mieux que ça : le hasard sera son allié et, demain, son premier rendez-vous, ce sera elle. L’appareil défectueux avec la tige de transmission qui sort de son logement lors de la mise sous tension (signalement d’incident n°2305-GS45), ce sera elle.
Il sonnera. La porte s’ouvrira et elle sera là. Il affectera de n’être pas surpris. Elle l’invitera à la suivre en lui précisant qu’elle se prénomme… Qu’elle se prénomme…
Quand elle a quitté le bar, la serveuse l’a salué par son prénom. Un prénom en A. Erika, Angela… Il n’a pas bien entendu. Eva, peut-être ? Ou Sarah ? Non, pas Sarah. C’est le prénom de sa tante.
Elle l’invitera à la suivre en lui précisant qu’elle se prénomme… Monika. Monika, c’est bien.
Au collège, il était amoureux d’une Monika. Rousse, également. Mais, un roux différent. Plus acajou. Moins cuivré. Il lui vouait une muette adoration qui confinait à l’obsession. Pas seulement à cause de la couleur de ses cheveux, bien sûr. Un culte clandestin qui le tourmenta des mois durant, alternativement terribles et délicieux. Simultanément, parfois.
Elle l’invitera à la suivre en lui précisant qu’elle se prénomme Monika. Il marchera derrière elle, dans le couloir. Lui parlera-t-il du bar ? Lui demandera-t-il si elle y va fréquemment ? Si elle aime les cocktails ? Ou vaudra-t-il mieux rester strictement professionnel ? Il cherchera ses mots.
Dans le bus qui le ramenait chez lui après les cours, il voyait souvent Monika sans jamais oser lui adresser la parole, persuadé que ce qu’il pourrait trouver à lui dire, si tant est qu’il fut capable d’aligner deux mots sans bafouiller lamentablement ni rougir outrageusement, lui semblerait forcément stupide ou insignifiant.
Il marchera derrière elle, dans le couloir, la regardera s’avancer. Les talons de ses bottines martèleront le carrelage. Elle lui expliquera ce qui ne va pas avec la machine, lui décrira l’incidence que ça peut avoir sur son travail, lui précisera son impatience, alors, de le voir arriver.
Lorsque le hasard et l’encombrement du véhicule plaçaient les deux camarades de classe côte à côte, c’était toujours Monika qui prenait l’initiative d’une conversation dont le contenu tournait invariablement autour de sujets anodins : le dernier devoir de maths, l’abusive sévérité du professeur d’anglais ou le comportement véritablement inapproprié de Lucien Poussin.
Il la regardera s’avancer, devant lui. Ses hanches rouleront sous le tissu de sa courte jupe. Il essaiera de regarder ailleurs. Mais où ? Il aura envie de la complimenter sur sa chevelure, sur son parfum, se contentera de ponctuer les explications qu’elle lui donnera d’un “okay” entendu. Tout en la regardant rouler des hanches.
Lucien Poussin était une sorte de crétin tout en muscle et sébum dont la pomme d’Adam anormalement pointue s’agitait affreusement à chaque fois que l’imbécile laissait entendre l’éraillé ricanement qui ponctuait chacune de ses affligeantes interventions, constituées essentiellement de remarques ouvertement moqueuses, voire insultantes, sur les performances sportives des garçons les plus chétifs, dont Isidore faisait partie, et de commentaires prétendument élogieux, mais en définitive tout aussi insultants, sur la morphologie des filles les plus matures qu’il lorgnait constamment avec une assiduité aussi pénible que son manque de discrétion.
Elle entrera dans une pièce, se retournera pour lui désigner la machine en panne, avec son axe décalé sous son capot ouvert. Son sous-pull, celui qu’elle portait la veille, en haut de son tabouret, sera très ajusté. Il devra faire attention aux regards indiscrets, pour ne pas la mettre mal à l’aise, l’indisposer, l’irriter.
Quand la plupart des victimes de Lucien Poussin supportaient sans réagir, par peur ou résignation, les incessantes agressions verbales de la brute épaisse, Monika, qui n’était quant à elle pas plus craintive que soumise, réagit vigoureusement dès sa première attaque.
Elle se retournera vers lui pour lui désigner la machine. Ses grands yeux verts brilleront. Son sous-pull sera si ajusté qu’il pourra distinguer les reliefs de sa lingerie à travers la maille.
En plein cours de sport, surprenant Poussin occupée à épier d’un peu trop près le roulement de ses fesses sous son short, elle lui proposa, d’une voix puissante et assurée, de lui fournir une paire de jumelles avant de lui aplatir, d’un coup de genou vigoureux et ajusté, un autre genre de paire. Après cet incident, l’envahissante et secrète attirance qu’Isidore ressentait à l’endroit de Monika se mua en passion, toute aussi discrète, mais plus dévorante encore.
La dentelle sous la maille et la peau sous la dentelle. Il pensera à sa peau, couverte de taches de rousseur. La peau de ses hanches roulant sous le tissu de sa courte jupe quand elle marche dans le couloir.
Les échanges que les deux adolescents pouvaient avoir lors de leurs brèves rencontres dans les transports en commun, tenaient en vérité du monologue tant Isidore, trop occupé à ravaler l’excès de salive qui ne cessait de s’accumuler dans sa bouche, s’avérait incapable d’émettre autre chose que d’improbables borborygmes. Un jour qu’il se trouvait coincé dans une telle posture, un coup de frein inattendu avait entraîné le brusque tassement de la masse compacte des voyageurs et, bousculée par ses voisins, Monika trébucha en avant.
Derrière elle, dans le couloir. Les reliefs à travers la maille dorée. Sur sa peau nue. Ses hanches qui roulent. Ses boucles rousses sur ses épaules.
Son buste vint percuter la barre autour de laquelle Isidore tenait, précisément, mais sans intention délibérée, son poing serré. Des années plus tard, il lui semble encore sentir le frottement, pourtant fugace, sur ses phalanges du tee-shirt de Monika, une sorte de croc-top en coton blanc sur lequel les mots « Allez les filles ! » avaient été floqués en lettres d’or.
Les boucles sur sa peau nue, derrière elle, dans le couloir du bus. Ses talons. Ses épaules et ses hanches, et son ventre et ses cuisses et ses…

Isidore n’a pas eu le temps d’arriver au bout du couloir.