Un été avec Monika

Un phare pour quoi faire ?

Tous les matins, il lui suffit d’avancer un pied sur le balcon, l’œil rivé sur le bourrelet de brume entre le ciel et l’eau, fermant d’une main son col aux rafales qui s’essaient à crocheter la capuche tenue de l’autre, et l’éternelle même question refait bientôt surface : Un phare pour quoi faire ?
Pour guider un bateau perdu dans le brouillard, pareil à l’escargot sur le fil du rasoir. Courir les rues, battre la campagne, fendre les flots, et, au bout du monde, malgré tout, faire face en solitaire aux ergots des récifs. Un phare, alors, pour prévenir le naufrage qui s’annonce. Pour échapper aux rumeurs du monde, aux lumières de la ville, au parfum de la dame en noir. Un phare comme un abri. Comme un refuge ou un cachot. Comme un nid dont il faudra bien, un jour, cependant s’envoler. Isidore regarde d’un côté, de l’autre. La silhouette minuscule d’un chalutier à l’horizon. La nuée des goëlands qui suivent, indolents compagnons de voyage, le filet boursouflé de poissons pris au piège. Plus loin, un cumulonimbus en forme de calamar géant, avec sa grosse tête allongée, ses tentacules enchevêtrés, ses ventouses menaçantes. Et plus loin encore, le creux sans fond des vagues, dressées soudain au large en rugissants remparts, puis nappées en écume sur les brisants saillants où la sirène s’étale dans les brèches du…

Une sirène ?

– ça n’existe pas, une sirène, marmonne Isidore en allant chercher sa longue-vue. Un fragment de thon, éventuellement. Ou une moitié de planche à voile.
Il règle la mise au point, fronce d’abord les sourcils, relève l’œil au-dessus de l’oculaire, regarde de nouveau, hausse ensuite les sourcils et recommence. Il a beau savoir que ça n’existe pas, il peut la voir, couchée au pied du phare, entre deux blocs de granit.

Est-ce que c’est du granit ?

Il vérifiera plus tard. Pour l’instant : la sirène. Ses mèches vermeilles tressées d’algues se collent à son visage blafard. Deux coquilles Saint Jacques assemblées par des brins de raphia lui tiennent lieu de maillot. Sa queue aux écailles bleutées ballote dans le reflux des flots. La sirène des histoires partagées à la belle étoile, dans la chaleur des nuits estivales, pour préparer le sommeil. Celle des gravures jaunies par les ans, empilées au fin fond des brocantes. La sirène des contes mythologiques. Celle des aventures fantastiques, aquatiques, parfois les deux. Une sirène, quoi.
– ça n’existe pas, bredouille-t-il derechef.
Il lui suffirait d’aller voir, de dévaler l’escalier qui colimaçonne dans le tronc du phare, en répétant la même phrase, une fois, deux fois, dix fois, tentant de se convaincre lui-même. Arrivé à destination, néanmoins, il lui faudrait se rendre à l’évidence : elle serait là, sous ses yeux.
Peut-être pas une véritable sirène, mais une authentique naufragée. Avec une queue en tissu synthétique, brillant, élastique, plus collant qu’une seconde peau, et couvert de larges sequins superposés dont les reflets irisés mêlent à la turquoise l’émeraude. Plus vraie que nature. Immobile. Inconsciente. Un fard de sable fait briller ses paupières closes. Un fin ruisseau salé s’écoule de ses lèvres azurées. Son flanc strié de griffures écarlates se soulève imperceptiblement. Du bout de ses doigts glacés, Isidore cherche le pouls de la noyée. Faible, lointain, mais régulier. Il l’attrape par les aisselles, la plie sur son épaule et bondit de rocher en rocher.

Le soleil est haut lorsqu’elle reprend vie. Ses cheveux sont tenus par une épaisse serviette éponge et son corps enroulé dans une moelleuse couverture d’un orange plus que vif. Sur le dossier d’une chaise, son costume encore humide pend. Quand elle prend appui sur son coude pour se relever, le sommier métallique de l’exigu lit-cage grince. Près d’un évier ébréché, Isidore s’apprête à verser de l’eau bouillante dans une haute tasse d’où sort le manche d’une cuillère à thé. Elle le considère d’un air plus intrigué qu’inquiet.

Il dit : Vous étiez évanouie. Je vous ai porté jusqu’ici et…

Il baisse les yeux, se râcle la gorge, se retourne pour pencher la casserole d’où s’échappe un brûlant nuage.
– Vos cuisses…
Non. Vos jambes. Il dit : vos jambes.
– Vos jambes étaient bleues et je n’étais pas sûr que ce soit leur couleur naturelle. Dans le doute, je me suis permis de… Il a fallu que je retire votre…
Il dépose la tasse sur le tabouret qui fait office de table de chevet.
Monika tend la main. Un sursaut interrompt son geste dès qu’elle découvre son bras glissé dans la manche d’un pull à rayures qui ne sort pas de sa garde-robe. Elle lève les yeux vers Isidore, debout à la tête du lit.
– C’est à moi. Je me suis également permis de… C’est plus chaud que des coquillages.
Monika sourit.
– Et plus confortable, dit-elle.
Elle aspire la boisson chaude, à petites gorgées rapprochées, avant de reposer la tasse pour réajuster la couverture sur son cou.
– Où sommes-nous ?
D’une étagère basse sur laquelle une mappemonde en plastique translucide trône au milieu d’objets divers – une paire de lunettes noires, quelques baies de sureau, une barbe postiche, une cravate en soie, une patte de lapin, une flûte à six trous, quoi d’autre ? – il tire une carte chiffonnée entre deux piles de livres. Se faufilant par l’étroite fenêtre, un rayon traverse le globe de part en part, de San Francisco à Tananarive.

Alignement à vérifier.

Il déploie le plan sous le nez de Monika en pointant un doigt assuré.
– Ici.
Elle secoue lentement la tête. Elle ne sait pas du tout où se trouve ce minuscule point vert pomme entouré d’un large aplat cyan mais ça la rassure de se savoir quelque part, dans un endroit identifié.
Alors qu’il retourne à l’étagère, elle le suit du regard. À côté, une chaise paillée a été tirée devant une table en bois blanc, couverte de feuilles de papier noircies, raturées, chiffonnées, éparpillées autour d’une machine à écrire éclairée par une lampe aux articulations cuivrées.
– Vous écrivez ?
Isidore se gratte le crâne.

Est-ce que j’écris ?

Là, non. Là, il pense plutôt à ce qu’il pourrait écrire, justement. Il ne sait jamais trop quoi répondre, non plus, à ce genre de questions : Vous écrivez ? ça parle de quoi ? Où en es-tu ? S’il le savait.
– J’essaie mais, en ce moment, je tombe sur un os, comme on dit.

Qui dit ça ?

Monika attrape la tasse de thé. Il en profite pour prendre sa place sur le tabouret.
– C’est l’histoire d’un garçon qui rencontre une fille. Ou vice versa…
– Ah, l’amour. Comme par hasard.
Elle a dit “l’amour” en laissant trainer exagérément la dernière syllabe, pour rajouter une couche de cynisme appuyé sur l’incrédulité manifeste, quelque chose comme “l’amoûûûûûûûûûûr”.
– Je vois le tableau : il cherche très loin ce qu’il a sous les yeux ?

Dessous ? Derrière ?

Isidore s’étire, croise les bras, esquisse un sourire pour moitié navré, de connivence pour l’autre.
– Et vous, qu’est-ce qui vous est arrivé ?
– J’ai été attaqué par un poussin.
– Un poussin ?
Monika opine du chef.
– Quelle taille ? demande-t-il sans être certain d’avoir envie de plaisanter.
– Environ un mètre soixante-quinze.
Il y aurait une fête sur un yacht. Un bal masqué sur le voilier du milliardaire Truc ou Machin. Lucien de son prénom. Son grand-père s’est enrichi dans l’industrie pétrolière avant que son fils, le père de Lucien donc, ne fasse fructifier le pactole par des opérations boursières douteuses. Lucien, quant à lui, se contente de fumer des cigares gros comme ça (Monika montre son avant-bras) et de dilapider la fortune familiale en organisant des réceptions somptueuses dans des châteaux en Espagne, dans des lofts sur Central Park, dans des grottes à Pétaouchnock. Monika a réussi à s’y faire inviter par le neveu de la belle-sœur du fumeur de havane.

D’où le connaît-elle, celui-là ?

– Qu’est-ce que j’en sais ? grogne Monika avant d’enchaîner.
Les mondanités, le gotha, le caviar à la louche, ce n’est pas forcément son truc, mais, cette fête, c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour approcher du coffre-fort dans lequel elle espère trouver les preuves de l’innocence de son père, injustement accusé du meurtre d’un ténor de renommée internationale, en pleine interprétation de Hilf, Jesu, hilf, vous voyez ?

Oui, Isidore voit. Puisque c’est précisément l’air qui bruisse dans la pièce.

Elle ne l’a jamais connu, son père, parce qu’il était au bagne au moment de l’accouchement de sa femme, la mère de Monika, et de sa sœur Angèle. Fou furieux qu’il était, le pauvre homme, en apprenant qu’elle était morte en couche (la mère, pas la sœur). Il s’était évadé en creusant un tunnel. Avec l’aide d’une taupe. Apprivoisée.

Une taupe !?

– Apprivoisée, soutient Monika.
Et après ? Mystère. Monika ne sait pas où il est passé, ni s’il est encore vivant. Quoi qu’il en soit, elle a opté pour un déguisement de sirène et sirote un cocktail multicolore en réfléchissant au moyen d’atteindre les documents convoités. Assise au bar, elle a inévitablement remarqué le poussin obèse qui la lorgne avec des yeux bovins sans trop prendre la peine de se montrer discret. Bon, à moitié nue, en public, avec les seins calés dans l’exosquelette d’un mollusque bivalve, il faut malheureusement s’y attendre, à être la proie des voyeurs. Dans le couloir, elle remarque qu’il la suit. Ce n’est pas super discret un habit en moumoute jaune citron d’un mètre cinquante de diamètre. La façon dont il la reluque, ou plus exactement dont il reluque une certaine partie de son anatomie située entre sa quatrième vertèbre lombaire et son sacrum, laisse peu de doutes sur la nature de ses intentions. Elle s’efforce de le semer, tourne à droite puis à gauche et se retrouve dans la salle des machines où l’agressivité du poussin monte d’un cran. « Angèle » s’écrie-t-il, le visage rougit par une surexcitation hargneuse. Monika comprend qu’il la confond avec sa sœur qui lui ressemble beaucoup, fatalement, puisqu’elles sont jumelles. Des jumelles tellement jumelles qu’on pourrait croire que ce sont des clones.
– Jusqu’à ces taches de rousseur sur l’épaule, qui forment comme une constellation. Vous avez remarqué ?

Le hochement de tête d’Isidore passe probablement pour une confirmation. À moins que ce ne soit la pièce qui commence à bringuebaler.
– Sauf qu’elle, Angèle, c’est une activiste libertaire qui se prétend la fille d’un prince islandais…

Islandais ou scandinave ?

– Scandinave ?
– Oui, pourquoi pas ?
Effectivement : pourquoi pas ?
Enfin bref, Monika ne sait pas ce qu’Angèle lui a fait, au poussin, mais il n’a pas l’air du tout ravi. Une bagarre s’engage. Il veut l’étrangler. Elle expédie son genou en direction de ses testicules. La queue de la sirène limite l’impact que le duvet du moineau amortit. Il lui tire les cheveux. Elle se dégage, parvient à rejoindre le pont où il la rattrape et paf ! ni une ni deux, la balance par-dessus bord. L’eau est tellement froide que Monika s’évanouit. Sur le coup. Elle se serait sans aucun doute noyé si un banc de sardines qui passe par-là ne l’avait ramenée à la surface et transportée jusqu’aux rochers.

Elle est évanouie, comment peut-elle savoir que ce sont des sardines ?

Isidore ouvre la bouche, hésite. Sa poitrine se gonfle mais s’affaisse immédiatement.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? finit-il par grommeler en froissant la feuille de papier.
Il se lève, regarde par la fenêtre, fait tourner la mappemonde, avale la dernière gorgée de thé à peine tiède tandis que la chambre, désormais, tangue furieusement d’un bord sur l’autre. Le vent s’est levé. Il serre les poings sur la barre, cherche au loin l’œil luisant du phare. Comme s’il lui suffisait de porter un pull marin pour savoir tenir le cap, d’avoir du sable sur les paupières pour être capable de rêver, de laisser parler en lui Monika pour…

Mais elle ne dit plus rien, à présent. Ils attendent la fin de l’histoire. Ensemble.

Remarqueront-ils que tu les observes, depuis le début ? Que tu suis des yeux chacun de leurs mots ? Que tu lis chaque détail de leurs faits et gestes ?
Sa tête, sous sa capuche, tiraillée en tous sens par le vent, c’est à deux mains, dorénavant, qu’il lui faut la tenir.