Serrer. Serrer les poings.
Les os, sous ses doigts crispés, pouvaient craquer d’un coup. Il avait peur de ça. Peur qu’ils craquent. Alors, il retenait son souffle. Et serrait les poings.
– Tiens le, lui avait dit sa mère parce qu’il restait, debout, les bras ballants.
Isidore a attrapé les pattes arrière du lapin mort, entre ses poings serrés. Il les a tenues écartées pendant qu’elle découpait la peau, autour de l’os. Une incision le long des cuisses, jusqu’au râble. Elle a enfoncé ses ongles dans l’entaille, sous la fourrure.
– Tiens le bien.
Elle a commencé à tirer. La peau se détachait lentement, avec un bruit de papier déchiré, et découvrait la chair à vif. Quand ça coinçait, elle redoublait d’effort, sa mère. Elle bloquait sa respiration et grinçait.
Et lui serrait, serrait les poings.
Avec le crépuscule, un épais brouillard s’est étendu sur la ville, drapant chaque artère, chaque intersection, chaque trottoir, chaque porte cochère, d’un voile glacé dans lequel les rares piétons s’avancent à tâtons.
Isidore n’est pas pressé de retrouver la solitude de sa chambre au plafond moisi, au plancher vermoulu, ni l’odeur de linge sale mêlée à celle du tabac froid. Il préfère tromper son ennui dans la rue. Marcher au hasard. Presque au hasard.
– Tiens le bien, répétait sa mère.
Isidore serrait plus fort.
Elle a dégagé les pattes avant et tiré encore, une dernière fois. Retournée comme une chaussette, la peau pendait mollement sur la tête de l’animal, recouvrant l’œil injecté de sang, qui, pendant tout ce temps, avait fixé Isidore.
Sa mère a déposé le cadavre sur la planche, l’a bloquée d’une main, a levé le hachoir. La lame a brisé les os, net.
– Garde la.
D’un mouvement du menton, elle désignait une patte qui, sous le choc, avait roulé sur le carrelage.
– Ça porte bonheur.
Il l’a ramassée sans réfléchir.
Isidore ne cherche pas le contact. Il n’espère pas se faire des relations, encore moins des amies. Il se contente de marcher à distance, à l’abri des regards. Il observe les passantes. Les femmes qui marchent, devant lui. Mais le brouillard, ce soir. Le brouillard. Épais comme une chape de plomb.
Les jours suivants, c’était l’œil qui l’avait hanté. Pas tellement l’œil injecté de sang, accusateur et suppliant. L’autre. Celui qui manquait. Celui que sa mère avait sorti avec la pointe d’un couteau. L’orbite vide. Le trou béant. Il ne se souvenait même pas s’il en avait mangé, de ce lapin. Mais le trou de son œil manquant, lui, il s’en souvenait. Il s’était calé dans un coin sombre de son cerveau. Il y pensait sans cesse, en manipulant la patte coupée entre ses doigts gourds.
Le claquement de talons hauts sur l’asphalte. Le bruit des pas qui s’éloigne, se rapproche, s’éloigne à nouveau, s’arrête. Isidore tente d’apercevoir la silhouette, spectre sombre cerné par la brume. Il tord le cou, penche la tête, enfonce ses yeux dans l’obscurité moite. Une porte s’ouvre sous une enseigne qui clignote, laissant filer quelques mesures d’une musique sourde. Puis le silence, à nouveau. La femme tient les pans de son manteau fermés autour de son cou. La buée entre ses lèvres se mêle au brouillard bleuté. Il la regarde.
Le trou, il le voyait partout. Le jour, la nuit. Rond, fripé, profond. Comme un puits sans fond. Comme l’ombilic des filles du collège.
C’était juste avant l’été, à la fin de l’année scolaire. Les tee-shirts étaient plus légers, les bustiers plus courts. Les jupes de certaines s’arrêtaient haut sur les cuisses que d’autres laissaient dépasser entièrement de leurs shorts. Ce qui d’habitude était couvert ou caché, se trahissait ou s’exhibait. Des omoplates, des clavicules, des voutes plantaires, des chutes de reins, des creux axillaires, des creux poplités. Et des nombrils. Les mâles de la classe perdaient progressivement leur peu de moyens restants. La plupart passaient leur temps à hocher la tête, de tous côtés, et n’arrêtaient de lancer des œillades égrillardes aux filles environnantes que pour en échanger avec des garçons aussi rougeauds qu’eux et tout autant ricanant. Une sueur aigre ruisselait de leurs cheveux gras, s’accumulait sur le récif boutonneux qui leur crevassait le front avant de déborder la digue acnéique pour s’écouler dans leurs yeux exorbités. Les plus audacieux tentaient un commentaire supposément flatteur, parfois une proposition navrante, sur un ton dont l’agressivité mal maîtrisée trahissait leur frustration latente. Pour les proies, blasées, narquoises ou mortifiées, le choix se limitait à ça : crever de chaud ou être reluquées. Chacune le faisait, selon son humeur du jour et l’emprise de ses craintes.
Il la suit dans la pénombre de l’arrière-cour. Elle attend, immobile. La lueur syncopée de l’enseigne fait danser l’ombre de sa silhouette qui s’étire, s’étale, sinue. Elle ondule, strip-teaseuse fatiguée. Son manteau s’entrouvre, tombe de ses épaules, puis au sol. Elle plante ses mains sur sa taille, agrippe la ceinture de sa jupe orange. Le tissu élastique s’enroule sur lui-même, descend le long de ses cuisses, jusqu’aux chevilles et sur ses pieds. Ses bras sont croisés sur son torse. Le bas de son sous-pull doré remonte, découvre brusquement son nombril, son ventre, sa poitrine, passe par-dessus sa tête qui disparaît sous la maille synthétique. Le col étroit enveloppe son visage, s’accroche à son menton, égratigne ses lèvres, retrousse son nez, s’enlise dans ses cheveux emmêlés contre ses tempes, ses oreilles, son front.
Isidore ne sortait pas du lot. Mais quand la meute des mateurs guettait les formes, lui traquait la peau. D’un cou, d’un bras, d’un pied, d’un genou. Qu’importait, pourvu qu’elle fût volée. A l’épaule dénudée, à la cuisse découverte, il préférait toujours le dos sous l’empiècement de dentelle, la cuisse dans le pli de la jupe ou le nombril au ras du débardeur. Son truc, c’était le trou de serrure, la porte entrebâillée, le volet mal fermé par lequel on épie, on piste, on scrute. Ça, que ça, toute la journée.
La bretelle de son soutien-gorge glisse sur son bras, entraînant le bonnet satiné qui dévoile un sein pâle. Une agrafe saute. La seconde résiste à peine, avant de céder. Un bord de sa culotte abaissée s’accroche à l’arête de sa hanche vrillée. La tension s’accentue, un peu, un peu plus, jusqu’à ce que le tissu froissé se déchire en chiffonnant la peau meurtrie de l’aine garrotée. Ses chaussures rebondissent au loin.
La discrétion lui faisait défaut. Invariablement, ses victimes le repéraient. Elles ne cachaient jamais leur mépris dégoûté, exprimaient quelque fois leur lasse irritation, le renvoyaient toujours à sa médiocrité. Un matin qu’il essayait d’apercevoir, à travers les boucles vermillon de ses cheveux défaits, les taches de rousseur dans le cou de Monika, celle-ci, alertée sans doute par le râle sourd qui accompagnait la respiration sporadique, se retourna soudainement. Il n’eut pas le temps de fuir. Elle le toisait. Il se crispa en attendant la riposte qui ne vint pas. Elle le dévisageait, les sourcils froncés, les yeux plissés, les lèvres pincées. Ses pupilles luisaient. Isidore chancelait. Un échange, certainement pas, mais, au moins, un contact. Il hésita : rester bouche bée ou esquisser un sourire ? Avant qu’il n’ait eu le temps de dénouer le dilemme qui lui vissait les sens, Monika s’écria : « Qu’est-ce qui pue comme ça ? C’est ta bite ou quoi ? » L’éclat de rires général couvrit la protestation outrée du professeur. Avec une insistance satisfaite, Monika toisait Isidore en affichant les bagues nickelées de sa prothèse dentaire.
Elle est nue à présent. Entièrement nue. Isidore la regarde, sans dire un mot. Elle frémit, frissonne, grelotte à moitié. Ses doigts tremblants attrapent, entre deux ongles, l’extrémité d’un cil qu’elle tire, doucement. La peau fine de sa paupière s’étire. Le cil se détache. Elle recommence avec le suivant. Le suivant. Le suivant. Sur la paupière supérieure, puis sur la paupière inférieure. Le suivant. L’œil droit, puis l’œil gauche. Elle saisit la pointe de son sourcil, juste au-dessus du nez, et d’un geste franc, le retire. Comme un sparadrap. Elle recommence avec le second sourcil, qui se décolle avec la même facilité.
Les tempes d’Isidore s’empourprèrent exagérément. Sa gorge se noua, jusqu’aux limites de l’étouffement, tandis que ses muscles se délitaient en une lente mais inexorable liquéfaction intérieure. Autour de lui, ce n’était que railleries et quolibets. L’une le montrait du doigt. Sa voisine se bouchait les narines. Toutes se moquaient, à gorge déployée.
Elle aplatit sa main droite sur le dessus de son crâne, en laissant pendre ses doigts, bien écartés, sur son front. Elle les replie, délicatement, serre le poing, fermement, et tire en arrière. Ses cheveux se soulèvent, de la zone frontale jusqu’à l’occipitale. La touffe ébouriffée se répand au milieu des vêtements déchirés. Isidore ne dit rien. Sa respiration est saccadée, son haleine brûlante, son souffle court.
L’interrogation de Monika, cependant, ne relevait pas uniquement d’une vindicative saillie, alimentée par des semaines de harcèlement visuel. Elle exprimait, haut et fort, le questionnement lancinant qui nourrissait les conversations depuis qu’une odeur de plus en plus désagréable avait commencé à envahir la classe.
Elle plaque sa main sur sa toison pubienne qu’elle empoigne violemment et déracine tout entière, sans une hésitation, sans un cri. Mais elle titube. Elle doit faire un pas en arrière pour rétablir son équilibre. Ses épaules s’appuient au mur. Son dos frotte la pierre nue. À demi accroupie, elle plie sa jambe droite, ramène son talon contre son nombril, pose son pied sur son genou bancal. Un à un, elle arrache les ongles de ses pieds. Le droit d’abord, le gauche ensuite. Elle se redresse brutalement. Son dos s’écorche aux dents saillantes de la paroi. Un à un, elle arrache les ongles de ses mains. Dès que la prise lui manque, elle utilise ses dents.
Une puanteur persistante dont la source se trouvait effectivement au niveau de l’entrejambe d’Isidore. Non pas, toutefois, une nécrose inattendue de ses parties génitales. Juste une lente putréfaction de la patte de lapin qu’il gardait précieusement dans la poche de son pantalon.
Isidore ne la quitte pas des yeux. La fièvre embrase ses joues. L’horreur l’enivre. La femme relève la tête, péniblement. Il ne lui reste que la peau. La peau sur la chair. Elle presse ses deux mains sur sa nuque et tire. Sa peau se fissure le long de sa colonne vertébrale. Elle tire, tire encore. La lézarde progresse, des cervicales aux dorsales, aux lombaires, disparaît entre les fesses, vers les sacrées, les coccygiennes, cale sur le périnée. Les doigts s’enfoncent entre la chair et la peau, qu’ils dissocient. La femme tire, tire encore, tire, et retire, enfin, sa peau qu’elle tend à Isidore. Il hésite à saisir la molle étole sanguinolente.
Il dut bien admettre, à cet instant, face à la honte et sous les huées, qu’elle ne lui avait pas précisément apporté la chance annoncée par sa mère, la patte du lapin mort.
Lorsque les forces de police, prévenues par des voisins que les cris stridents auront réveillés en sursaut, arriveront sur les lieux, ils trouveront le corps de la femme écorchée recroquevillé entre deux poubelles. Dans le coin opposé, celui d’Isidore, prostré. Ses vêtements, ses cheveux, ses doigts seront couverts de sang. Des gouttes dégoulineront de ses lèvres inertes.
Il ne répondra pas aux questions qui lui seront posées, n’obéira pas aux ordres qui lui seront donnés.
On le saisira par le bras en le sommant de se lever. On remarquera son poing bizarrement serré.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? grommellera un policier entre ses dents.
Il lui faudra quelques secondes pour comprendre. L’ongle verni, l’anneau d’or, l’os brisé…
– Un porte-bonheur, gémira Isidore, tiré de sa torpeur par la crainte d’être déposséder de son trophée.
Il tiendra ses poings si serrés qu’ils devront s’y mettre à deux pour récupérer l’annulaire arraché.
– Lâche, diront-ils. Lâche ça.
Mais il s’obstinera à serrer, Isidore.
Serrer les poings. Serrer.