Vers la joie

Lorsqu’au sortir d’une nuit agitée, Isidore émergea de sa tente surchauffée, un quintet de campeuses, tongs aux pieds et serviette à l’épaule, avançait d’un pas tranquille dans sa direction en partageant, dans une langue inconnue, des phrases ponctuées d’éclats de rires. Elles passèrent devant la tête hirsute sans lui prêter attention, ni remarquer l’œil gourd agrippé à leurs bustes, puis disparurent, au loin, entre les dunes. Rien que de très banal. Toutefois, Isidore avait senti, en lui, gonfler une inédite émotion dont la soudaineté interrompit sa malhabile reptation.
Dès son arrivée, quelques jours plus tôt, il s’était aperçu que son regard était, cette année, attiré, d’une manière bien plus impérieuse que les précédentes, par les poitrines féminines qui, inévitablement, se rencontraient nombreuses et peu couvertes dans les allées du Camping de la Grosse Mouette. Ses irrépressibles motivations ne s’inscrivaient certes pas dans une démarche artistique (étude de proportions : le tronc), ni médicale (ligaments de Cooper et diversité morphologique), ni même sociologique (le bikini comme marqueur social), mais relevaient plus probablement de pulsions aux lourdes influences hormonales qui le maintenaient, depuis quelques mois, dans un permanent état de stupeur aboulique.
De retour au collège, il put constater qu’il ne faisait pas, en la matière, preuve d’une grande originalité, puisque cette manie mammoscopique semblait partagée par la population masculine dans des proportions avoisinant les 99,85% (les 0,15% restant étant intégralement composé de Mathieu Bernique, élève non-voyant de 5emeA). Outre les potentiels ravages qu’elle infligeait à son système hypothalamo-hypophysaire, dangereusement sursollicité, elle entrainait par ailleurs d’inévitable dommages collatéraux liés à la participation, involontaire et indirecte, de tiers (propriétaires des seins visés) qui acceptaient avec un enthousiasme mitigé d’être constamment épiées. Certaines, résignées ou craintives, tentaient d’ignorer les miteux mateurs et attendaient passivement que l’envie leur en passe en remerciant intérieurement le hasard et la nature de leur avoir épargné ce type de tares en les dotant de deux chromosomes X. D’autres, moins dociles ou plus soucieuses de veiller à l’abaissement du niveau de médiocrité de l’espèce humaine, refusaient de s’abandonner à une inertie de principe qui, non seulement altérait gravement leur dignité personnelle, mais pouvait, de surcroît, apparaître comme un encouragement à la poursuite des coupables comportements. De ce groupe de résistantes, Monika Poussin et Angèle Grandourse étaient, chacune dans leur style, les plus farouches représentantes.
Tel le judoka, Monika avait pris le parti d’utiliser la force de l’assaillant en le poussant si loin dans ses retranchements libidineux qu’il finissait par s’y auto-ratatiner. Appâter les regards était, bien entendu, aisé. Une lascive contorsion, accentuant une cambrure ou une tumescence, permettait généralement de capter les plus furtifs d’entre eux. Au besoin, l’usage d’accessoires vestimentaires judicieusement choisis donnait d’excellents résultats tout en limitant les risques de froissage musculaire. La mini-jupe en stretch était d’une saisissante efficacité sur les amateurs de contours fémoro-glutéaux. Le crop-top convenait particulièrement à la capture des fétichistes ombilicaux. Mais pour les obsédés de la glande mammaire, comme Isidore, l’arme fatale restait incontestablement le débardeur échancré. L’astuce consistait à dissimuler le piège derrière un buisson de cheveux, que Monika portait longs, roux et ondulés, jusqu’à ce que le regard soit durablement accroché, ce qui demandait rarement plus de deux secondes. Repoussées d’un rapide mouvement de tête, les mèches dévoilaient alors le creux axillaire en direction duquel les yeux se précipitaient invariablement, s’entravant d’eux-mêmes dans le collet de l’emmanchure avant que le filet du soutien-gorge, libéré par relèvement du levier huméral, ne les immobilise définitivement. Il ne restait plus qu’à asséner le coup de grâce à l’aide d’une réplique aiguisée. Monika optait fréquemment pour un « Tu veux des jumelles ou quoi ? » qui garantissait le repli de la bête, rouge de honte et suante d’humiliation, a minima jusqu’à la fin de la journée.
Moins à l’aise avec les manœuvres de contournement, Angèle, qu’une puberté anticipée exposait de manière privilégiée aux sollicitations visuelles de son entourage scolaire en général, et de la fraction virile de celui-ci en particulier, avait pour sa part fait le choix d’une stratégie plus expéditive, mais également plus engageante physiquement, construite sur un mélange habilement dosé de bourre-pif et de coups de boule. Pour discutable qu’elle puisse paraître, cette façon de faire avait valu à Angèle, outre une exclusion temporaire de trois jours, un respect craintif de ceux qui lui en montraient auparavant si peu, et à Isidore, un arrêt maladie d’une égale durée assorti d’une déviation irréversible de la cloison nasale.
Ces contrariants désagréments excitaient tout à la fois la frustration abyssale et la convoitise délirante du garçon qui, malgré l’apparente apathie dans laquelle l’expression bovine de son boutonneux faciès laissait supposer qu’il pataugeait ordinairement, se trouvait, nuit et jour, tourmenté par d’oppressants désirs qu’il ne cessait paradoxalement d’attiser en échangeant, à longueur de temps, avec ses pairs des considérations, diverses mais peu variées, relatives aux mensurations estimées d’unetelle ou à la supposée rigidité aréolaire de telle autre.

Bien qu’ayant passé l’âge auquel la prétendue innocence juvénile peut éventuellement tenir lieu d’excuse, Isidore s’obstina durablement dans son vice, au point de se bâtir, tant sur son lieu de travail, où son allure introvertie et sa mine fuyante concouraient conjointement à entretenir l’unanime mépris de ses collègues, que dans son quartier, où sa solitude suspecte et ses regards en coin attiraient l’expéditive menace de la rumeur, une solide réputation de voyeur qui maintint durablement ses relations sentimentales et sexuelles au point mort.

Et puis, ce soir…

Quand Isidore passe devant un bar au comptoir duquel une femme sirote un cocktail multicolore, son œil est attiré par l’oscillation thoracique produite par les courtes mais vigoureuses aspirations rapprochées. La prudence la plus élémentaire devrait l’enjoindre à détourner son regard, au moins le temps de s’assurer que la rue au milieu de laquelle il s’engage est dégagée. Cela lui permettrait de distinguer le camion poubelle qui la remonte à vive allure. Il est couché sous son pare-chocs lorsqu’il en prend une conscience toute relative car, après que son crâne a percuté successivement le capot du véhicule et la chaussée, il perd connaissance.
à l’hôpital, où il est mené d’urgence, une IRM permet d’évaluer l’ampleur des dégâts.
– Comment vous sentez-vous ? lui demande la radiologue qui, debout au pied de son lit au centre d’un aréopage de spécialistes, attendait sa sortie du coma avec une manifeste impatience.
Isidore l’assure qu’hormis une assez vive douleur à l’omoplate et un léger bourdonnement dans les oreilles, il se sent « pas trop mal ».
– Bien, marmonne-t-elle avant d’ajouter : Bien bien bien…
Isidore l’observe un moment sans comprendre ce qu’ils attendent, tous, pour sortir de la chambre.
– Il y a un problème ? demande-t-il.
D’une enveloppe, la doctoresse sort une radio qu’elle pose contre la fenêtre.
– C’est votre lobe occipital. Une zone du cerveau appelée cortex visuel, située entre les lobes pariétal et temporal, à l’arrière de la tête. Le traitement des informations lumineuses captées par la rétine se fait ici, après passage par le corps géniculé latéral.
Elle s’interrompt pour se tourner vers Isidore qui opine timidement de la tête en feignant de s’intéresser à l’assemblage de tâches contrastées sur lesquelles passe l’extrémité du crayon. Ses yeux l’abandonnent bientôt pour s’immobiliser sur les ombres sphériques qui, à la faveur du contre-jour, se devinent sous la blouse de la spécialiste.
– Vous voyez bien ?
Le silence pesant qui suit cette question inattendue sort le malade de sa contemplation. La doctoresse le toise avec une insistance pesante.
– Pardon ? bredouille-t-il.
– Vous n’avez jamais eu de troubles visuels, par le passé ?
Malgré la simplicité de la question, Isidore se contente de garder la bouche entrouverte et la face amollie.
– Des flashs lumineux ? Des crépitements colorés ? Des hallucinations, peut-être ?
– Il y a un problème ? répète-t-il d’une voix que l’inquiétude rend presqu’inaudible.
Il n’y a pas véritablement de problème. Pas avec son état de santé, en tout cas. Ce qu’il y a, ce serait plutôt un mystère. Un phénomène ou un élément ou une donnée, enfin bref, un truc qui échappe à la compréhension immédiate du corps médical. Un truc qui mérite d’être un peu creusé et nécessite une batterie de tests et d’analyses auxquels Isidore se prête sans rechigner. Après des semaines d’hospitalisation, émaillées de prises de sang, de scanner, de biopsies, d’électroencéphalogrammes et autres facéties du même acabit, il finit par apprendre qu’il a, dans la tête, une sorte de noyau radioactif d’origine inconnue, émettant, par l’intermédiaire de ses nerfs optiques, qui agissent en l’occurrence à la manière d’accélérateurs linéaires d’électrons, des faisceaux de rayon X à très haute énergie.
– Un peu comme les appareils utilisés dans le traitement des tumeurs, lui explique un éminent professeur avant de lui demander s’il accepterait de se livrer à une expérience.
Après avoir donné son accord, il est mené dans une petite salle de soins où deux fauteuils identiques ont été disposés face à face. Tandis qu’il s’installe sur l’un, une femme vient s’assoir sur l’autre.
– Je vous présente madame Moinot, dit l’infirmière qui l’accompagne.
– Enchanté, dit Isidore.
Il n’a pas fini d’articuler la formule de politesse que madame Moinot ouvre son peignoir sous lequel elle ne porte rien d’autre que sa peau nue.
– Vous allez fixer le sein droit pendant une minute, poursuit l’infirmière.
Jamais l’expression « ne pas en croire ses yeux » ne s’est avérée plus littéralement pertinente.
Isidore a l’air si prodigieusement ahuri que l’infirmière estime nécessaire de préciser : « Je vous ferai signe lorsque le temps sera écoulé. »
– Il est très important, intervient le médecin qui se tient à ses côtés, que vous gardiez les yeux pointés sur le mamelon. Grands ouverts et sans ciller.

Trois semaines plus tard, Élise Moinot, à qui les spécialistes les plus optimistes avaient conseillés de prendre promptement des dispositions au sujet de ses obsèques, quittera, avec un grand sourire, le service d’oncologie expérimentale pour n’y plus jamais remettre les pieds.
Au cours des quinze années qui suivront, plus de trois mille cinq cents femmes verront leur cancer du sein régresser puis disparaître après être passée sous les yeux d’Isidore qui sera grassement rémunéré pour l’exécution quotidienne d’une tâche qui au préalable ne lui rapportait qu’injures, quolibets ou menaces.
Lorsque, ses cristallins commençant à s’opacifier notablement, il finira par faire valoir ses droits à une retraite amplement méritée, une réception sera organisée pour saluer comme il se doit sa contribution inestimable à l’avancée de la science et des thérapies alternatives. La Ministre de la Santé y prononcera un discours plein d’émotions, que salueront des applaudissements nourris, avant d’agrafer la Légion d’Honneur sur la veste du récipiendaire. Au journaliste qui lui demandera si, parmi les dizaines de milliers de seins qu’il a vu passer, il en est un dont il garde un souvenir particulier, Isidore, après un bref moment de réflexion, répondra : « Le mamelon de madame Moinot. »
Pourtant, même si, au grand jamais, il ne l’avouerait à quiconque, y compris à lui-même, c’est aux longs cheveux pourpres de Monika Poussin qu’il pensera ce jour-là. Comme tous les autres jours de sa vie, d’ailleurs.