– Alors ? l’interpelle Jean-Claude. Ça fout les chocottes, non ?
– Mais que…, dit Léon après avoir reproduit la manœuvre une demi-douzaine de fois.
Alfred le contemple. Impassible. Seul un rictus à la commissure de ses lèvres trahit la vindicative satisfaction du mesquin blessé dans son orgueil. S’il ne va pas jusqu’à accabler Léon d’un lapidaire “Alors c’est qui l’idiot maintenant ?“, c’est essentiellement parce que le trouble de ce dernier fait peine à voir. En rajouter une couche relèverait de la méchanceté pure et simple, indigne d’un homme de son rang qui a passé l’âge de ces enfantillages. Même si ce n’est pas l’envie qui lui manque.
– Qu’est-ce que…, reprend Léon. Nous sommes des fantômes, c’est ça ? Nous sommes morts et transformés en spectres ?
– Ah non, pas du tout.
La réponse qui pourrait rassurer Léon ne fait qu’éliminer une possibilité de la liste des hypothèses qu’il a établi dans sa tête pour tenter de comprendre la situation. Il s’apprête donc à passer à la suivante quand il se rend compte que, de suivante, il n’y a pas.
– Mais alors quoi ?
– Quand on est mort, on est mort, affirme Alfred. Le corps se décompose, les éléments qui le constitue se dispersent peu à peu pour se recombiner. La vie après la mort, le paradis, l’enfer, la réincarnation, les fantômes, tout ça, ce sont des sornettes. Pour ne pas dire des calembredaines. Désolé de vous l’apprendre, au risque de briser vos illusions.
Illusions est un bien grand mot. Léon n’a jamais vraiment adhéré à ce genre de croyances mais dans l’état de confusion où il se trouve, faute de mieux, c’est la première idée qui lui est venu à l’esprit. La première et la seule.
– Nous ne sommes pas morts. Nous sommes vivants mais, comment dire ?… à côté.
– À côté de quoi ?
– À côté du monde dans lequel nous avions l’habitude de vivre.
– Comme un monde parallèle ?
– Si vous voulez. À ceci près que les parallèles, comme vous le savez, ne se coupent jamais. Alors que le monde dans lequel nous nous trouvons occupe le même espace que celui dans lequel vous vous trouviez il y a peu et où évoluaient encore vos amis à l’instant…
L’usage de l’imparfait accroche l’oreille de Léon qui se retourne brusquement pour voir Valentine monter dans la voiture des gendarmes, la portière se refermer et le véhicule s’éloigner.
– Un même espace mais deux temporalités d’occupation qui bien que différentes se déploient simultanément. Le phénomène tient en partie au caractère à la fois corpusculaire et ondulatoire de la lumière.
Léon affiche une face suffisamment hébétée pour qu’Alfred, qui n’a pas besoin de ça, y voit un encouragement à développer. Il se lance alors dans une explication plutôt absconse émaillée de termes tels que “principe d’indétermination“, “réseau de diffraction“ et autre “décohérence de la fonction d’onde“.
– Essayez de considérer la lumière comme un quanton.
– Un canton ?
– Non, un quanton.
Léon ne demande pas mieux que considérer la lumière comme un quanton mais encore faudrait-il qu’il sache ce qu’est un quanton.
– Connaissez-vous la physique quantique ?
– Pas trop non.
– Ah.
On ne mesure pas toujours la quantité d’émotions qu’il est possible de faire passer dans un simple “Ah“. Celui d’Alfred contient, dans des proportions variées, une dose d’embarras, un trait de déception et une tranche d’amertume, le tout saupoudré de lassitude navrée.
– Vous voyez une vague à la surface de l’océan ?
Heureux de se sentir soudain moins ignare, sinon plus intelligent, Léon secoue la tête avec un enthousiasme excessivement énergique.
– Alors imaginez une vague très haute avec un baigneur qui se trouverait sur la crête et un autre, au même moment, dans le creux. Les deux occupent le même ensemble matériel mais dans des repères différents.
– Oui mais, quand la vague va se dérouler, ils vont finir au même endroit. En l’occurrence sur le sable.
– Une fois ça m’est arrivé avec mon cousin, dans les Landes, intervient Jean-Claude. Un rouleau nous a emporté et je peux vous dire que lorsque j’ai été aplati comme une crêpe sur le bord avec trois kilos de sable dans le slip et que Bruno, Bruno c’est mon cousin, m’a atterri sur le ventre, on était vraiment au même endroit au même moment parce que Bruno il n’est pas gros gros mais un peu dodu quand même…
Alfred se demande si la représentation métaphorique de la vague était vraiment une bonne idée.
– Enfin bon, c’est une image, grogne-t-il pour couper court aux souvenirs balnéo-familiaux.
– En parlant d’image justement, dit Léon, comment se fait-il que nous puissions voir ceux qui se trouvent dans l’autre monde et pas l’inverse ?
– Parce que la translation tridimensionnelle du continuum… Enfin, l’énergie potentielle des strates de… Comment dire ?
– Comment dire quoi ?
Comment dire des choses compliquées avec des mots simples aisément compréhensibles, y compris par des auditeurs n’ayant que des connaissances parcellaires ou basiques des concepts abordés, voilà le défi auquel le professeur Cailloux se trouve confronté. En d’autres temps, il était toujours parvenu à contourner ce genre de difficultés en faisant en sorte de limiter son périmètre d’influence à des groupes d’initiés ou de pairs. Après avoir rencontré Jean-Claude François, il avait dû admettre que ses capacités de vulgarisation étaient aussi limitées que sa patience. Et le nouvel arrivant ne lui donne pas l’impression d’être beaucoup plus futé. Plus habillé, c’est déjà ça. Mais plus futé, rien n’est moins sûr.
– Vous voyez des lasagnes ? tente-t-il.
– Où ça ?
– Est-ce que vous voyez à quoi ressemble un plat de lasagnes ?
– Bin oui quand même, je ne suis pas bête à ce point.
À ce point, non. Alfred n’en doute pas.
– Vous avez une succession de couches de viande cuisinée, de sauce béchamel et de pâtes alimentaires…
– Et le gruyère ? ajoute Jean-Claude.
– Pardon ?
– Le gruyère râpé.
Alfred pourrait lui faire remarquer qu’il y a là un abus de langage et que, le plus ordinairement, il s’agit d’emmental râpé mais la perspective d’ouvrir un second front sémantique au sein même du premier dont la conclusion est encore, à ce stade, incertaine lui parait imprudent sinon suicidaire.
– Oui, le gruyère râpé. Au moment de la cuisson, les différentes couches sont associées sans se mélanger vraiment.
– C’est pour ça que c’est bon, les lasagnes, affirme Jean-Claude.
– Sans doute…
– Vous n’aimez pas ça ?
– Si mais…
– Parce que vous avez dit “sans doute“ comme si vous n’étiez pas trop sûr.
– Non mais…
– C’est votre droit, hein. On n’est pas obligé d’aimer les lasagnes. Même si c’est bon.
– Je…
– Chacun ses goûts, après tout. Les goûts et les cou…
– Qu’importent les lasagnes, s’emporte Alfred.
Surpris par la virulence subite du professeur, Jean-Claude a fait un pas en arrière pour se préparer, par réflexe, à un éventuel passage de la joute verbale à la distribution de gifles.
– Les lasagnes, c’est juste pour illustrer le propos, comprenez-vous. J’essaie d’expliquer à monsieur que nous sommes comme dans un plat de lasagnes dont la béchamel laisserait passer les saveurs de la viande jusqu’aux pâtes sans pour autant que les deux couches se mélangent. Ça se déplace dans un seul sens. Et bien c’est la même chose entre les deux mondes, la lumière ne circule que dans un sens. C’est pourquoi nous pouvons voir sans être vus.
– Comme les policiers, dans les films, quand ils interrogent un suspect, dit Jean-Claude.
– C’est-à-dire ?
Alfred met un point d’honneur à se montrer, en toute circonstance, respectueux de ses interlocuteurs. À cet instant il n’est pas impossible qu’il se sente prêt à faire une exception.
– Ils sont derrière une vitre pour suivre l’interrogatoire mais de l’autre côté on ne les voit pas.
– Un miroir sans tain ? propose Léon.
– Exactement, s’écrie Alfred.
Comment n’y a -t-il pas pensé plus tôt ? Au lieu de s’engager dans des histoires de lasagnes. Cinquante ans de recherches pour finir par comparer les variations de longueur d’ondes lumineuses à de la sauce béchamel, franchement, quelle honte. Si Tornado l’entendait… Le miroir sans tain, c’est parfait comme exemple. Il est peut-être moins ahuri qu’il n’en a l’air ce garçon.
– Sauf que…
Un hoquet jovial oblige Jean-Claude à s’interrompre. Il tente de se ressaisir, rechute, pouffe à nouveau, fait un signe de la main pour signifier à Léon et Alfred que s’ils veulent bien patienter un instant, juste le temps qu’il retrouve son souffle et domine son hilarité, ils vont en entendre une bien bonne.
– Sauf que dans les lasagnes, hihihi ! il y en a, du thym !
À peine le dernier mot prononcé, Jean-Claude éclate d’un rire tonitruant qui lui fait jaillir les larmes des yeux et le plie en deux au point qu’il doit se tenir les côtes pour ne pas rouler-bouler sur le sol. Une profonde tristesse envahit soudain Alfred.
– Ça fait six mois que je supporte ce genre de choses, pleurniche-t-il auprès de Léon qui n’a rien d’autre à lui proposer qu’un sourire maladroit.
Tentant d’ignorer l’horripilant hilare, il interroge Léon.
– Vous m’avez dit avoir été frappé par la foudre ?
– Il parait oui.
– Et s’il s’agissait d’une décharge nuage-sol positive ?
– Ah ça je n’en sais rien.
– Si le canal précurseur présentait une uniformité différente de ce qui se produit dans une décharge négative, lors de l’établissement du contact, une seule décharge de retour interviendrait, avec un pic de courant qui pourrait atteindre plus de 200 000 ampères.
Léon, qui n’a pas compris qu’Alfred pense à voix haute, s’obstine à marmonner toute une série de « Je ne saurais vous dire », « C’est bien possible » ou « Heu quoi ? » auquel le soliloqueur reste parfaitement sourd, emporté dans un processus analytique qui l’abasourdit lui-même. Soudain, ses mots se font murmures, son œil s’illumine et son menton se relève.
– Et si…
– Si quoi ? l’interroge Léon.
– Si nous parvenions à reproduire un tel champ électrostatique par retournement des pôles.
– Retourner l’épaule, ça doit faire super mal, s’inquiète Jean-Claude.
– Comment voulez-vous vous y prendre ? demande Léon.
La réponse tarde à venir. Alfred est étrangement mutique. Il a la trogne de quelqu’un qui est incapable de se souvenir de l’endroit où il a bien pu poser ses clés de voiture, cherche, creuse dans sa mémoire, essaie de repasser dans sa tête ses faits et gestes des dernières heures, en vient à se demander s’il retrouvera un jour ce fichu trousseau.
Léon le considère quelques secondes sans rien dire. Puis, prenant conscience que la fixité de ses traits n’est pas plus naturelle que celle de son regard, il l’interpelle. Une fois. Une autre, plus vivement. Et comme le vieillard ne réagit pas, il finit par s’approcher de lui, la main tendue, dans l’intention de lui saisir l’épaule pour la secouer un peu. Pas la retourner, seulement la secouer. Pour faire sortir Alfred de sa torpeur impromptue. Ses doigts s’enfoncent dans la zone claviculaire sans rencontrer la moindre résistance. Sans ressentir le moindre frottement. Même infime. S’enfoncent et disparaissent. Léon qui pensait avoir atteint l’apogée de la sidération, en reste bouche bée. Le professeur serait dans l’autre monde ? Mais comment se fait-il alors que celui-ci pouvait le voir, alors que pour Valentine il était invisible ? Comment cela se fait-il ? Est-ce que ça voudrait dire que… ? Ou alors… ? La température intracrânienne de Léon s’élève lentement, suivant une progression exponentielle au fur et à mesure que les questions sans réponse se bousculent dans les recoins de son encéphale. Il essaie de se remémorer les explications d’Alfred mais le peu dont il se souvienne n’est pas plus compréhensible qu’auparavant. Il n’y a guère que cette histoire de lasagnes qu’il parvient vaguement à appréhender. Il visualise très bien le plat sortant du four. Il les voit les couches de viande, de béchamel et de pâtes superposées. Il les voit, à travers la paroi du moule en pyrex. Superposées et répétées. Viande, béchamel, pâtes, viande, béchamel, pâtes, viande, béchamel, pâtes, etc. Et tout en haut, le gruyère râpé. Fondu. Gratiné. Alors oui, se dit-il, peut-être qu’en fonction de la couche dans laquelle on se trouve, il est possible de communiquer avec la couche du dessus mais pas avec celle qui est au-dessus de celle du dessus ni avec celle qui est en dessous de celle du dessous. À moins que ce ne soit…
– Je ne sais pas, dit Alfred, d’une toute petite voix. Je ne sais pas.
Il a l’air vraiment malheureux.
– Si Vilema était là, je saurais. Ensemble, nous saurions. Nous en avons résolu des problèmes, tous les deux. Elle est tellement intelligente. Peut-être plus que moi-même. Sûrement plus. Si seulement…
Cette phrase non plus, il ne la finit pas. Mais cette fois, il n’est pas absent : il a disparu.