Combien de temps Léon est-il resté inconscient ? Il est bien incapable de le dire. Lorsqu’il rouvre les yeux, le soleil revenu fait monter une sorte de nuée diffuse du sol humide sur lequel il est étendu de tout son long. À ses pieds, Valentine est en grande conversation avec un ventripotent moustachu dont l’uniforme marque l’appartenance au corps de la Gendarmerie Nationale.
– Comment ça “disparu“ ? demande le sous-officier.
Son regard vitreux atteste que sa question découle bien plus de l’incompréhension que de la suspicion.
– Je ne peux pas vous dire mieux, répond Valentine. Il était là et d’un seul coup, paf ! il n’y était plus.
– Paf ?
– Oui paf !
Pour illustrer son propos Valentine désigne de sa main tendue l’endroit où “il“ était censé être avant de “paf ! “ disparaître.
Léon comprend sans peine que le “il“ en question n’est nul autre que lui-même. La preuve : l’emplacement indiqué par Valentine est celui qu’il occupait avant de s’évanouir. Et que, du reste, il occupe encore.
Le gendarme lisse sa pilosité sus-labiale du bout des doigts en simulant une dubitative méditation. Son expression parait à ce point désappointée que Léon craint un instant qu’elle puisse être consécutive à quelques méchantes plaies, voire quelques atroces mutilations, dont il serait victime sans même s’en rendre compte. Hormis un léger bourdonnement entre les oreilles, il ne ressent pas de douleur particulière, mais, inquiété par la physionomie du maréchal des logis chef, il jette un œil sur ses membres pour constater qu’ils vont toujours par paires et semblent opérationnels puisqu’il parvient à se relever sans effort.
– Bin où qu’il est alors ? marmonne le gendarme.
– Je suis là, répond timidement Léon.
– Hein ? grogne l’autre.
– Je dis : je suis là, répète-t-il plus fort.
– On ne disparaît pas comme ça, poursuit le gendarme en faisant volteface.
Le haussement d’épaule de Valentine valide son adhésion pleine et entière à cette dernière assertion.
– Même s’il a été frappé par la foudre, comme vous l’avez-dit, on devrait trouver, je ne sais pas moi, un tas de cendres.
Léon n’en croit pas ses oreilles.
– Mais là, rien.
Si c’est une plaisanterie, elle est d’un goût assez douteux. Très mal venue. Faite, qui pis est, aux dépends d’un pauvre bougre qui vient de subir un violent traumatisme. Peut-être même de frôler la mort.
– Rien de rien, ajoute le gendarme en scrutant le sol autour de l’arbre.
– Par là non plus, surenchérit un second moustachu arborant un identique uniforme orné de galons inférieurs en nombre.
Les deux hommes se tournent vers Valentine qui fait un effort notable pour se forger un faciès contrit. Sans y parvenir tout à fait.
– Je ne sais pas quoi vous dire.
– Il ne s’est quand même pas évaporé, votre patron.
Le plus jeune et le moins gradé des deux essaie de forcer un peu l’autorité que lui confère son statut de représentant de la loi en fronçant les sourcils. Valentine ne sait pas très bien s’il veut l’impressionner ou se donner une contenance mais, quel que soit son objectif, il en est encore fort éloigné.
– Il n’a pas été enlevé par des martiens, insiste-t-il.
Presque malgré lui, son supérieur lève les yeux vers le ciel, pour vérifier la présence éventuelle d’un objet volant non-identifié. Il aimerait bien que son réflexe quasi-pavlovien soit passé inaperçu. Le discret sautillement qui agite la fossette de Valentine lui indique qu’il n’en est rien.
– Ça va aller Mortier, grogne-t-il. Allez donc jeter un œil derrière le bâtiment.
Léon qui assiste ébahi à l’échange commence vraiment à s’agacer.
– Je suis là, hurle-t-il.
En plus d’être fâché, et inquiet, il est un peu vexé.
Pourtant, malgré les inflexions rageuses de sa voix, soutenues par des gesticulations enragées, ni Valentine ni le gendarme ne font montre de la moindre réaction. Soit leurs nerfs sont en acier trempé, soit ce sont des comédiens hors pair. Léon n’est pas loin de s’abandonner à son impatience irritée en attrapant les deux comiques par le bras afin de les agiter d’importance.
– C’est déplaisant, n’est-ce pas ?
Il n’y a aucune trace d’ironie dans la remarque qui résonne dans le dos de Léon.
En se retournant, celui-ci fait face à un petit homme tout sec et vouté dont les rares cheveux sont intégralement blancs.
– Vous vous demandez sans doute qui je suis ?
En plus, il est télépathe.
– Mais vous vous demandez surtout ce qu’il se passe et pourquoi ces deux zouaves vous ignorent ?
Télépathe et alerte.
Léon confirme d’un haussement de sourcils appuyé qui se veut une invite à poursuivre.
– Tout simplement parce qu’ils ne vous voient ni ne vous entendent.
Même s’il est toujours prudent de se méfier des apparences, il se trouve que celle du bonhomme n’évoque en rien le joyeux drille ou le farceur impénitent. Et puis la docte assurance avec laquelle il a prononcé ces mots pour le moins surprenants n’encourage pas le soupçon d’intention facétieuse.
Quoi ? Comment ? Quand ? Les questions les plus diverses commencent à chahuter l’esprit embrumé de Léon. Et d’ailleurs, qui ? Qui est ce type qui prétend lui faire ainsi gober l’incroyable ?
– Alfred Cailloux, annonce l’homme avant de préciser que ce n’est pas tant son statut de professeur émérite en physique appliquée qui l’autorise ainsi à user de ce ton catégorique, voire péremptoire, que son expérience personnelle.
– J’ai connu ça également.
Avant que Léon n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche pour en laisser sortir la nouvelle salve de questions que lui inspire cette confidence, le professeur Cailloux lui explique par quels chemins d’incompréhension, de doute, de colère et de désespoir il est passé lorsqu’il s’est lui-même trouvé confronté à des proches, des collègues, des amis, enfin bref tout un tas de gens qu’il connaissait très bien et parfois depuis de nombreuses années, des gens qui le côtoyaient régulièrement ou de longue date, se mirent à le délaisser ostensiblement, feignant de ne pas le voir, de ne pas l’entendre, parlant de lui comme s’il était absent alors qu’il se tenait face à eux, en pleine lumière.
– Comme moi, commente Léon sans savoir s’il doit accueillir comme un réconfort ou une menace le fait qu’un autre que lui ait pu se trouver dans cette fâcheuse posture.
– Et moi, ajoute une voix inconnue.
Léon se tourne d’un quart de tour supplémentaire pour découvrir un demi-nudiste ne portant pour tout vêtement qu’une serviette éponge nouée autour de la taille.
– Jean-Claude François, annonce-t-il avant que la question ne lui soit posée.
Il tend une main moite que Léon s’abstient de serrer.
– Vous êtes physicien vous aussi ?
S’il s’était accordé quelques secondes de réflexion, Léon aurait vraisemblablement trouvé une plus judicieuse prise de contact.
– Oh que non, soupire Alfred Cailloux sans laisser à Jean-Claude François le temps de répondre par lui-même.
– Auteur compositeur interprète.
La contrariété du chanteur est perceptible sans qu’il soit pour autant possible de savoir si elle est motivée par le fait que l’un a répondu à sa place ou par celui que l’autre ne l’a pas reconnu.
– Ah, dit laconiquement Léon.
Coupant court à cet échange sans intérêt, Alfred poursuit son témoignage en expliquant comment, après quelques minutes de contorsions forcenées assorties de vociférations ad hoc, il avait fini par se résoudre à établir un contact physique avec le professeur Tornado.
– Tornado ? s’étonne Léon.
– Emiliano Tornado, l’un des plus éminent spécialistes de la thermodynamique appliquée. C’est avec lui que je faisais ce jour-là une démonstration des propriétés électromagnétiques du titane. Du titane purifié par le procédé Van-Arkel-De-Boer, bien sûr.
– Bien sûr, acquiesce Léon qui ne comprend pas un traitre mot à ce que lui raconte Alfred.
– Enfin bref, poursuit celui-ci, Tornado était le plus proche de moi, c’est donc tout naturellement vers lui que je me suis dirigé. Et là…
Le professeur s’interrompt. Son regard est fixe, sa lèvre inférieure pendante. Il est difficile de savoir s’il cherche ses mots ou ménage ses effets. Léon l’observe, silencieux, puis, la reprise tardant à venir, tente une relance.
– Et là ?
Et là, rien, justement. Si Alfred a marqué ainsi un temps d’arrêt discursif, c’est précisément parce que le scientifique à l’esprit rationnel et à la logique cartésienne qu’il se targue d’être sait que l’information qu’il s’apprête à livrer va inévitablement se heurter à un mur de stupéfaction dubitative à l’ombre duquel il risque fort de passer pour un menteur, un farfelu ou, pire, un crétin. Pour autant, la vérité est là. Que son caractère exceptionnel confère une dimension proprement incroyable à son exposition ne peut en rien le dissuader de la décrire avec la plus grande exactitude.
– Mes mains sont passées à travers son corps.
Le prévisible résultat de cette déclaration ne se fait pas attendre. Léon pose sur le savant un regard morne dans lequel le désarroi le dispute à l’embarras. Il le tourne ensuite vers le chanteur dénudé auprès duquel il cherche le signe éventuel d’un hypothétique démenti des propos tenus ou d’une remise en cause, même discrète, de l’équilibre mental de leur auteur.
– Essayez par vous-même, si vous ne me croyez pas.
Le soupir qui accompagne cette dernière remarque témoigne assez de la vexation qu’Alfred, bien que préparé à la chose, ne peut s’empêcher de ressentir.
– Allez-y, ajoute-t-il en désignant Valentine et le gendarme qui à quelques mètres à peine continuent à explorer les lieux à la recherche de résidus de combustion.
Léon hésite, se tourne vers eux, se retourne vers Alfred, vers Jean-Claude, puis de nouveau vers Valentine dont il s’approche prudemment. Il tend une main tremblante vers son épaule, hésite encore, avance, se reprend, se lance et constate qu’effectivement ses doigts passent à travers le corps de la jeune femme.
Le corps est là, tout aussi dense en apparence que quelques heures auparavant lorsqu’il se tenait en face de lui, de l’autre côté de la table du restaurant, ou contre son épaule sous l’arbre qui était censé les protéger des intempéries. Pourtant, sa main s’y enfonce sans rencontrer la moindre résistance. S’enfonce et disparaît. Léon est abasourdi et quand il prend conscience que, de surcroît, Valentine ne réagit aucunement à cette insertion sauvage son ébahissement se fait effroi.