Léon ne sait même plus comment réagir.
– Vous avez vu ça ? demande-t-il à Jean-Claude.
– Vu quoi ?
Est-ce que Léon pourrait passer à travers celui-là ? Il lui suffirait de tendre le bras pour vérifier. Mais si ça ne passe pas, c’est gênant. Il est tout nu quand même. Pas complètement mais quasiment.
– Le professeur a disparu.
– Ah bon ? Je n’ai pas fait gaffe. Je regardais votre amie, là…
Léon tourne la tête dans la direction que Jean-Claude a indiqué d’un coup de menton.
Emporté dans sa conversation avec Alfred, il n’a pas remarqué que Valentine était revenue, accompagnée cette fois de son amie Sidonie. La première chose qui lui saute aux yeux, c’est qu’elle s’est changée. Elle a troqué sa robe à rayures contre une à fleurs. Des grosses fleurs. Mauves et vertes. Plein. Presqu’autant que dans le pommier. D’où sortent-elles d’ailleurs ces fleurs ? Pas celles de la robe de Valentine, celles de l’arbre. Il n’était pas fleuri à ce point, tout à l’heure. Pas fleuri du tout même. Des bourgeons, tout au plus.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire encore ? grommelle-t-il.
– De quoi ?
Tout en faisant part à Jean-Claude de ses questionnements floraux, Léon pressent que ce n’est pas auprès de lui qu’il pourra obtenir des explications, si elles existent.
– C’est parce qu’on est dans un pli temporel.
Le plus surprenant, ce n’est pas forcément l’explication elle-même. Ou du moins son ébauche parce que, franchement, un pli temporel, est-ce qu’il sait ce que c’est, Léon ? Non. Il faudrait développer, étayer, illustrer sûrement, étant donné que le concept doit être à peu près aussi impénétrable que les strates de lumière en béchamel. Le plus surprenant, c’est l’assurance avec laquelle Jean-Claude a énoncé l’affirmation. Léon pourrait presque croire qu’il comprend ce qu’il dit.
– Un pli temporel ? risque-t-il.
Jean-Claude se lance dans une explication décousue faite de souvenirs approximatifs et de mots déformés, faute d’être bien compris, que Léon parvient à recombiner tant bien que mal pour donner un semblant de cohérence aux propos tenus, dont il ressort que le temps serait comme une feuille de lasagne – décidément ! – repliée sur elle-même de telle sorte que des évènements éloignés de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, se trouveraient, en un point donné, non plus successifs mais simultanés.
– Une spirale tannée comme qui dirait relaxive, conclue Jean-Claude.
– Vous voulez dire “une simultanéité relative“ ?
– Peut-être bien.
– Est-ce que le professeur vous a dit s’il était possible de le mesurer malgré tout ?
– Mesurer le professeur ?
– Mais non, le temps.
– Le temps de quoi ?
– Eh bien…
Ne pas s’énerver. Ça ne sert à rien de s’énerver. Jean-Claude est probablement au maximum de ses capacités.
– Eh bien, la différence entre les deux niveaux de temps.
– Elle est jolie votre amie
Le regard de Jean-Claude est fixé sur les deux femmes.
– Ce n’est pas mon amie, c’est l’une de mes employées.
– Elle a de beaux cheveux blonds.
– Alors non, la blonde je ne sais pas qui c’est. Une amie de Valentine je suppose.
– Elle s’appelle Valentine ?
– La brune oui.
– Et l’autre.
– Je viens de vous dire que je ne la connaissais pas.
– Elle est jolie.
Elle est jolie, c’est certain. Même en admettant que le beau absolu n’existe pas, force est de reconnaître que, par rapport aux critères habituellement mis en avant pour évaluer la beauté d’une personne, en l’occurrence féminine, Sidonie peut se voir attribuer l’épithète “jolie“.
– Elle me fait penser à Francine.
Léon n’a aucune idée de qui peut être cette Francine. Personnellement, il ne connaît aucune Francine et, autant qu’il se souvienne, n’en a simplement jamais croisé.
– Qui est Francine ? demande-t-il.
Dans le fond, il se moque éperdument de le savoir et préfèrerait revenir à son sujet premier, mais rien qu’à voir l’air stupidement émerveillé de Jean-Claude il sait qu’il n’y coupera pas. Alors autant prendre les devants. Si ça peut écourter le supplice qui s’annonce.
– Francine Teigne.
– La chanteuse ?
– Vous la connaissez ?
– Comme ça.
Il se souvient que sa mère, à une époque, écoutait en boucle un disque de Francine Teigne sur lequel figurait la chanson lauréate du concours de l’Eurovision, de quelle année déjà ? Sa mère adorait cette chanson dont elle parvenait, malgré le niveau sonore de diffusion extrêmement élevé, à couvrir le chant enregistré en braillant comme une insensée. Un tempo assez pop. Et une histoire de poupée. Qui le laissait perplexe.
– Poupée de cuir, poupée de sang, précise Jean-Claude.
– C’est bien possible.
Étant enfant, il comprenait “poupée de cire, poupée de son“ mais a-t-il envie d’en faire état présentement, au risque de s’entendre débiter l’historique intégral de la conception, de la composition et de l’enregistrement du titre ? Non.
La ressemblance entre Francine Teigne et Sidonie émeut Jean-Claude au-delà du raisonnable.
– Elle est jolie, répète-t-il pour la millième fois.
Ou à peu près.
– Il va falloir vous en remettre, mon vieux.
Le truc c’est que Jean-Claude François, s’en remettre, il ne peut pas. Avec ses yeux de biches aux pupilles bleu pâle cernés de longs cils recourbés et la peau nacrée de ses pommettes rondes parsemées de taches de rousseur, Sidonie n’est pas seulement le stéréotype de la gracieuse blonde à la fois candide et sensuelle si prisée des amateurs de clichés qui ont oublié qu’une femme ne saurait être réduite à un visage, mais aussi le presque sosie de Francine Teigne à l’époque où Jean-Claude François s’était mis en tête de la prendre en main pour, officiellement, lui permettre, en tirant profit de son potentiel, d’accéder à la gloire et, officieusement, pour ne pas dire inconsciemment, la modeler selon ses fantasmes.
– Elle est jolie, murmure-t-il encore et encore.
Une grosse larme gonfle au coin de son œil. Se détache. Glisse le long de son nez. Jusqu’au bout. Y pend une seconde ou deux. Avant qu’elle n’ait touché le sol, le corps de Jean-Claude François a disparu. Pas sa serviette, bizarrement. Elle reste suspendue dans l’air. Insouciante de la gravitation universelle. Puis, prenant conscience de la désertion de son propriétaire, elle tombe mollement à terre.
Léon reste seul. À côté de Valentine et Sidonie qui, indifférentes à son sort dont elles ignorent tout, continuent de discuter gaiement.
– Rappelle-moi comment vous vous êtes retrouvés sous cet arbre, demande Sidonie.
Elle le sait très bien. L’envie de taquiner son amie est trop forte.
– Il pleuvait à torrent.
Valentine explique, avec un luxe de précisions saisissant, l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait après avoir diné en face d’un sale type – c’est le terme exact qu’elle emploie – qui, au boulot, la poursuivait depuis des mois de ses assiduités à peine voilées, l’avait attiré dans ce qu’il était permis d’appeler un ignoble guet-apens et l’avait dévisagée d’une manière particulièrement insistante pendant tout le repas. Dévisager, si l’on peut dire. Ses yeux tombaient plus facilement en dessous qu’au-dessus de son menton. Des gros yeux globuleux. Comme ceux d’un veau trépané. Et luisants. Comme ceux d’un merlan frit. Et il bavait, qui plus est.
– Il bavait ? s’étrangle Sidonie.
Oui, il bavait. Valentine le confirme. Elle évitait de croiser son regard autant que cela était possible mais à certains moments elle ne pouvait faire autrement que tourner la tête vers lui, par exemple quand elle devait repousser du plat de la paume la bouteille de vin qu’il ne cessait d’incliner au-dessus de son verre dans le but évident de l’enivrer. Et là, à la troisième tentative, elle l’a vu très distinctement, la bulle de salive qui s’échappait de ses lèvres disjointes.
– Quelle horreur !
Valentine est bien de cet avis. C’est pour ça qu’elle a préféré affronter la pluie que faire demi-tour et prolonger le tête-à-tête forcé avec « ce porc libidineux ». Mais bon, lorsque la pluie est devenue trop violente, il a bien fallu qu’elle fasse une halte. Sous le pommier. Où il a essayé de l’embrasser.
– Beurk !
Il y a tant de virulence et de dégoût dans ce cri du cœur rugissant que les deux femmes éclatent ensemble d’un rire incontrôlable.
Un qui n’est pas à la fête, par contre, c’est Léon. D’abord parce qu’il n’a rien perdu de ce lynchage en règle. Ensuite parce qu’il ne peut intervenir pour se défendre. Enfin parce qu’il assiste impuissant au piétinement pur et simple de son amour propre.
Qu’il ait une attirance pour Valentine, il ne le nie pas. Est-ce un tort de la trouver charmante et de lui faire savoir ? Il n’existe pas, à sa connaissance, de lois qui interdisent d’aimer les belles choses, ni de faire des compliments aux gens. En plus d’être grossière, méchante et cruelle, Valentine lui parait bien ingrate à cet instant. Elle devrait être flattée qu’un homme de son importance accorde de l’intérêt à une fille comme elle. Elle oublie sans doute que c’est grâce à lui qu’elle touche un salaire à la fin du mois. Ah ça, son père l’avait bien prévenu quand il a pris sa succession à la tête de l’entreprise : le pouvoir isole. Il ne sert à rien d’espérer la reconnaissance de ceux qui vous doivent cependant tant. Il ne demande pas à être aimé, mais qu’on le respecte au moins. Le traiter de porc libidineux, ce n’est pas respectueux. Avec papa, c’est certain, les choses se seraient passées autrement. Il était moins conciliant. Moins diplomate. Ça filait doux. Il menait son monde à la baguette. D’aucuns disaient « à la braguette », en ricanant sous cape. Mais en tout cas, les employés qui lui tenaient tête ou lui manquaient de respect, ils prenaient la porte illico. Surtout les femmes. Elles ne la ramenaient pas. À part l’autre là, comment s’appelait-elle ? La secrétaire qui prétendait qu’il en avait après elle. Elle était allée jusqu’à clamer qu’elle était enceinte de lui. Matou. Martine Matou, elle s’appelait. Quel scandale, ça avait fait. À l’usine comme à la maison. Léon s’en souvient bien, des larmes de sa mère. En revanche, ce qu’elle est devenue, Martine Matou, il ne s’en souvient pas. L’a-t-il jamais su ? Était-elle seulement enceinte ? N’essayait-elle pas de faire chanter son père pour obtenir une augmentation ? Il ne sait pas, Léon. C’était il y a longtemps. Un peu plus de vingt ans. Trente peut être. Si vraiment elle l’avait eu cet enfant d’on-ne-sait-pas-qui, il aurait une trentaine d’années aujourd’hui. L’âge de Valentine et Sidonie. Enfin, l’âge qu’elle avait quand il a été frappé par l’éclair. D’ailleurs, elle a des faux airs de Martine Matou, Valentine. C’est le même genre de physique. Pas un sosie comme Sidonie et Francine Teigne mais le même genre. Le même âge. L’idée laisse Léon muet.
Valentine reviendra de temps à autre près du pommier. Jamais seule. Avec Sidonie, deux ou trois fois. Et des collègues. Léon reconnaîtra Mireille Loupe de la comptabilité, Séverine Moizan du service Achats, Estelle Panisse de l’accueil et le petit barbu qui gère les stocks de consommables. Son nom échappera à Léon comme il lui a toujours échapper. Ils défileront les uns après les autres. Chacun voudra voir l’endroit où le patron a disparu. Chacun ira de son commentaire, de son sourire narquois, de son exclamation incrédule. Et toujours Valentine racontera la même histoire. Son ton sera moins virulent avec le temps. Par lassitude plus que par résignation. Un jour ce sera un inconnu qui l’accompagnera. Inconnu de Léon. Un homme que Valentine attirera sous le pommier pour lui donner le baiser que Léon n’avait pu lui voler, sous prétexte qu’il était trop moche – dixit Valentine -, trop flippant – selon Sidonie – et surtout trop vieux – d’après les deux. Trop vieux ! Léon croira rêver. Il n’était pas plus vieux que ce type qu’elle embrassera à présent à pleine bouche. Il faut dire qu’avec ces histoires de plis temporels dans la sauce bolognaise, Valentine qui avait l’âge d’être sa fille quand il la “courtisait“ aura maintenant celui d’être sa mère. Après avoir eu celui d’être sa sœur. Elle sera mariée, avec l’homme à qui elle aura donné ce qu’elle avait refusé à Léon. Ce qu’elle aurait refusé, si elle en avait eu le temps. Mais l’éclair l’avait, comme elle le dira si souvent, « sauvé du pire ». Le pire, vraiment… ça n’aura pas l’air de la déranger de coller ses lèvres à celles de son désormais futur mari. Léon ne pourra s’empêcher de penser que ça aurait pu être lui. Il aurait pu épouser Valentine. Parce que vraiment, elle lui plaisait. Il l’aimait bien. Mal mais bien. Pourquoi ?
Et puis un jour, elle ne viendra plus. Le moulin sera racheté par un groupe d’investissement qui en fera un complexe hôtelier de luxe. Le parking sera déplacé, le pommier coupé, ses racines arrachées. Un bâtiment flambant neuf sera construit à sa place. Un bâtiment abritant une dizaine de chambres tout confort. Certains clients prétendront que dans la 43, les soirs d’orage, une sorte de couinement sourd s’échappe du conduit de la cheminée. La direction multipliera les ramonages et convoquera les meilleurs artisans. Mais rien n’y fera. Toujours la même plainte agaçante.
Alors on condamnera la chambre 43.
Pour ne pas indisposer la clientèle.
Quand même, au prix des chambres.