S’il y a bien une chose qu’il ne faut jamais faire pendant un orage, c’est s’abriter sous un arbre isolé.
Tout le monde sait ça.
Valentine et Léon comme n’importe qui.
Néanmoins, lorsque le tonnerre s’est mis à gronder et la pluie à tomber – pas une de ces petites giboulées printanières, une véritable averse, diluvienne, de celles qui vous douchent jusqu’aux os en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer le mot “parapluie“ – leur premier réflexe, sans même se concerter, a été de trouver refuge sous un pommier. Un pommier de belle taille. Aux branches bien feuillues. Planté tout seul au beau milieu du terrain qu’ils s’apprêtaient à traverser en sortant de cet ancien moulin transformé en auberge étoilée.
Pour sa part, Valentine vient d’y passer l’un des déjeuners les plus calamiteux de sa jeune existence.
À en juger par le sourire niais qui déforme une partie de son visage rosi, Léon, de son côté, parait moins déçu.
L’initiative de ce rendez-vous, annoncé comme une réunion de travail, c’est lui qui l’a prise. Normal. Prérogative de patron. Sur son adresse professionnelle, Valentine a reçu un message assez sobre, sinon sec, dont le contenu relevait de la sommation bien plus que de la prière et se concluait par un laconique « Je compte sur votre présence » qui, pensa-t-elle, faisait office de formule de politesse.
En arrivant sur place, elle ne fut pas longue à flairer la sournoise entourloupe, la fourbe feinte, la ruse machiavélique ou, pour reprendre l’expression dont elle usera en rapportant les faits à son amie Sidonie, « le traquenard de maboule ». D’abord parce que la table à laquelle la conduisit un obséquieux chef de rang était indubitablement trop exiguë pour que les dix collaborateurs prétendument conviés puissent envisager s’y installer. Au mieux pouvait-elle accueillir un cinquième d’entre eux, et encore, un dixième dorénavant puisque l’une des deux chaises qui l’entouraient était d’ores et déjà occupée par Léon. Ensuite parce que la façon dont celui-ci la détailla de la tête aux pieds lorsqu’elle hésita à s’assoir ne laissait que peu de doutes quant aux pensées réelles de « l’immonde vicelard ». Valentine le connaissait bien, ce regard qu’elle subissait depuis des mois et à longueur de journées dès qu’elle avait le malheur de croiser son employeur. Plus d’une fois elle avait été tentée de réagir, de protester, de s’insurger. Sans jamais oser le faire. Moins par crainte d’un licenciement expéditif que par soumission inconsciente à un modèle relationnel aussi objectivement révoltant que passivement intégré. Valentine mesurait tout cela. Jusqu’à un certain point. Résistait autant que possible. S’agaçait fréquemment de n’être pas plus pugnace, d’esquiver au lieu d’affronter, de préférer la fuite au combat. Et à nouveau ce jour-là, elle se sentit bien bête d’être tombée dans le piège qu’il lui avait tendu, mais au lieu de tourner les talons comme son instinct aurait dû l’y inciter, s’abandonnant au même processus d’habitude résignée, elle prit place en face de Léon.
Le repas qui suivit fut pour elle un calvaire. Son dépit ôtait toute saveur au suprême de volaille et faisait du vin millésimé une vulgaire piquette. Toute son énergie était consacrée à l’élusion des allusions graveleuses de Léon et au laborieux maintien de la conversation dans un registre strictement professionnel. Passer la porte lui fut un soulagement que rien ne pouvait entamer, pas même les grosses gouttes qui commencèrent à les frapper alors qu’ils n’avaient pas fait plus de dix pas à l’extérieur. Le bon sens eut été de rebrousser chemin jusqu’au bâtiment parfaitement étanche qu’ils venaient de quitter, mais Valentine était si pressée de se rapprocher de son véhicule et d’échapper à la compagnie du rustre qui, obstinément indifférent aux signes pourtant manifestes de rejet qu’elle lui avait adressé de manière ininterrompue, semblait, lui, si fermement disposé à tenter sa chance jusqu’aux limites du harcèlement, qu’aucun des deux ne laissa cette éventualité accéder à sa raison. Malgré l’ondée déjà drue, ils persistèrent à marcher à découvert jusqu’à ce que les trombes, devenues par trop violentes, les contraignent à chercher l’abri le plus proche. Ce fut un arbre, donc. Un pommier.
Trempés, grelotants et transis, ils se blottissent contre le tronc. Dans une tentative désespérée de se préserver, dans le même temps, du déluge et de Léon, Valentine s’est recroquevillée dans sa veste trempée dont elle tient les pans fermement joints entre ses deux poings crispés tandis que ses lèvres bleuies tremblotent et que ses longues boucles brunes se collent à ses pommettes écarlates telles les lanières d’une vieille serpillère dégoulinante. La mine désolée plus encore que l’apparence peu avantageuse de la malheureuse appelle l’empathie. Léon ne voit toutefois à cet instant que l’opportunité inespérée qui lui est offerte de s’approcher un peu plus de sa proie. Il contracte sa bouche jusqu’à lui donner la troublante apparence d’un rectum de gallinacé et tend le cou comme le ferait une tortue au sortir de sa carapace. À peine a-t-il le temps de percevoir le frisson dégoûté qui remonte le long de l’épine dorsale de Valentine que la pointe d’un éclair surpuissant se plante à la cime de son crâne.
Cent ans plus tôt, au même endroit, le professeur Alfred Cailloux présentait à une poignée de savants, réunis en colloque informel dans la maison de campagne de l’illustre Alphonse de Brüth, doyen de la faculté d’astrophysique, une expérience hors du commun. « à couper le souffle » laissait même entendre Emiliano Tornado, éminent scientifique transalpin et ami personnel de Cailloux. Plus sobrement, le principal intéressé se bornait à annoncer, d’une voix pleine de modestie, une exposition pratique de ses derniers travaux de recherche. Il conviendrait de dire, plus exactement, des derniers travaux de recherche qu’il avait entreprit avec son épouse, Vilema. Ou, encore plus précisément, des derniers travaux de recherche de Vilema, travaux que Cailloux s’était chargé de compiler par écrit. Nul ne nierait qu’il s’agissait là d’une besogne conséquente, menée à bien avec le plus grand soin, Cailloux n’hésitant pas à prendre sur ses heures de sommeil pour noircir des pages et des pages de formules mathématiques longues comme le bras et plus mystérieuses qu’un oracle du Sphynx. La logique aurait voulu que ce soit Vilema elle-même qui présente l’expérience en question mais la pauvre femme était malheureusement retenue à la maison par une vertigineuse pile de linge à repasser. Si brillante fut-elle, Vilema ne pouvait à elle seule tenir un foyer et résoudre des équations différentielles à multiples inconnues. Qui l’en aurait blâmée ? Certainement pas Alfred qui lui annonça sans atermoiement qu’il irait, lui, expliquer à ses copains savants les idées révolutionnaires qu’il avait quand même un petit peu contribué à faire émerger, donc dans l’absolu ce n’était pas non plus complètement aberrant qu’il prenne en charge leur présentation. Pas aberrant et même plutôt cohérent quand on y pensait. C’était du moins l’avis d’Alfred. Et sans doute ses amis l’auraient-ils partagé s’ils avaient été informés des détails de l’affaire. Le professeur Cailloux se dispensa de les révéler. Parce que ce n’était pas le sujet de leur réunion. Et que, de toute façon, ça n’apportait pas grand-chose à la compréhension générale de son intervention.
Afin de donner plus de poids aux révélations qu’il s’apprêtait à faire, Cailloux avait donc choisi d’introduire son exposé par une expérience visant à démontrer les effets d’un champ électrostatique de forte intensité sur une barre de titane, le clou du spectacle étant la réorganisation atomique du métal selon un processus que le professeur jugeait apte à laisser ses collègues « littéralement babas ». De fait, à peine placé entre les sphères d’un puissant générateur de Van de Graff, l’échantillon métallique se déforma pour se réorganiser selon une structure cristalline du plus bel effet. Des « Oooh ! » montèrent de l’assistance jusque-là silencieusement attentive, bientôt suivis de « Aaah ! » et même de quelques « Haaan ! ». Malgré leur âge avancé, les uns commencèrent à trépigner sur leurs chaises alors que d’autres bondissaient sur leurs vieilles jambes au risque d’endommager irrémédiablement leurs rotules fatiguées.
N’y tenant plus, le professeur Tornado se précipita vers Alfred Cailloux.
– Hip hip hip ! s’écria-t-il de son inimitable accent piémontais.
Emporté par l’enthousiasme, il saisit le poignet de son ami pour lever haut son bras, comme on le fait de celui des athlètes qui viennent de remporter une compétition d’importance, et brandir au zénith la barre de titane que le savant avait détachée de son support. Hélas, l’arc de cercle ainsi exécuté fit passer le morceau de métal pile entre les deux électrodes toujours puissamment chargées. Avant que les spectateurs extatiques n’aient pu hurler en chœur le très attendu “Houraaa !“, un flash aveuglant illumina la salle, et lorsque les uns et les autres recouvrirent leur acuité visuelle, ils durent se rendre à l’évidence : le professeur Alfred Cailloux s’était purement et simplement volatilisé.
Cinquante ans plus tard, au même endroit, le chanteur à succès Jean-Claude François prenait un bain. À cette heure de la journée, ce n’était pas habituel pour lui qui, par ailleurs, préférait les douches glacées plus aptes, selon ses propres dires, à « fouetter le sang et donner la niaque ». C’était son truc, à Jean-Claude François, la motivation du winner. Plus que son truc, sa raison d’être. Toujours à fond. Dès le petit déjeuner. Deux tartines de combativité trempées dans un grand bol de compétitivité. Pourtant, ce jour-là, il l’avait mauvaise, le roi du hit-parade. Tellement mauvaise que sur un coup de tête et sans prévenir personne, il avait quitté Paris pour aller s’isoler dans sa maison de campagne, un magnifique moulin du XVIIe siècle entièrement restauré par ses soins (il avait signé de sa propre main les chèques pour le cabinet d’architecte) et aménagé selon ses goûts (il avait personnellement entretenu une liaison clandestine avec la décoratrice d’intérieur). Plus qu’un havre de paix, c’était pour lui un sas de décompression, le seul endroit où il s’autorisait à lâcher prise, à l’abri des regards et du jugement de tous ces vautours qui le flattaient bassement en guettant sa déchéance. Mais il ne leur donnerait pas ce plaisir. Jamais. Plutôt crever. Alors, quand il avait senti que la cocotte-minute qui lui tenait lieu de ciboulot était sur le point d’exploser, il avait filé se mettre au vert. Et comme il était tout particulièrement contrarié, il s’était même fait couler un bain bouillant, espérant que la chaleur parviendrait à amollir la hargne qui lui vrillait les nerfs. En marinant sous la mousse, il remâchait sa rage et ruminait sa rancœur. Qu’est-ce qu’il lui avait pris à Francine Teigne de gagner ce concours de chanson international ? Y participer, déjà, c’était tordu, mais gagner c’était franchement machiavélique. Tout ça pour quoi ? Pour le blesser ? Pour l’humilier ? Quelle mesquinerie ! Quelle indignité ! Quelle ingratitude ! Une petite moins que rien qui lui devait tout. Qui connaissait seulement le nom de la péronnelle avant qu’il ne la prenne sous son aile ? Personne. Personne ne s’intéressait à cette godiche à voix de crécelle. C’est lui qui l’avait sortie de l’ombre, qui lui avait appris à chanter, à se trémousser, à poser pour les photographes. Lui qui lui avait fait enregistrer ses premiers tubes. Et lui encore qui, accessoirement, lui avait fait découvrir les secrets de l’amour. Et comment le remerciait-elle ? Comment ? En remportant un prix. À la télévision. Devant le monde entier. Et puis quoi ? Francine Teigne, la petite fiancée de Jean-Claude François, allait devenir Francine Teigne, la grande gagnante de l’Eurovision ? Il l’avait en travers, Jean-Claude François. En travers. Et lui, il aimait ce qui était droit. Pas de travers. Comme cette applique, là, au-dessus du lavabo. Qui est-ce qui lui avait foutu une applique de guingois, comme ça ? Ce n’était pas possible. Le monde entier avait décidé de le tourmenter ou quoi ? Mais il ne se laisserait pas faire. Sûrement pas. Il allait lui dire sa façon de penser à Francine Teigne. Elle allait le sentir passer. Il allait mettre les points sur le i. Et, pour commencer, remettre cette foutue applique en place. Pas plus tard que tout de suite.
Un autre aurait attendu d’être sorti de la baignoire puis, s’étant séché avec soin, d’avoir chaussé une solide paire de bottes en caoutchouc aux semelles bien épaisses, pour s’adonner à des réparations électriques. Jean-Claude François, non. Il n’avait pas le temps d’être patient et ce fut avec les jambes immergées jusqu’à la base des rotules et les doigts plus moites qu’une cave à champignons qu’il empoigna l’applique bancale. Une gigantesque gerbe d’étincelles crépita contre le miroir dans lequel le reflet du corps nu tressauta furieusement, se tordit en tous sens et soubresauta à tire-larigot avant de disparaître soudainement.