chapitre 1

Mystère au musée des beaux-arts

C’est le printemps à Tours, et partout ailleurs.

Le soleil, depuis peu couché, a cédé sa place à une lune pleine dont l’éclat dessine sur la cathédrale Saint Gatien de grandes ombres zigzagantes. Le dernier office dominical est terminé depuis longtemps. Les orgues se sont tues, les vitraux éteints, les cloches endormies. Les paroissiens ont regagné leurs demeures et seules les gargouilles observent encore les rues désertées. Rien ne semble vouloir perturber le silence de cette nuit de juin 1914. Tout est calme, tranquille, assoupi. Derrière les vitres d’un bâtiment voisin pourtant, une forme s’active prés d’une lueur vacillante. Dans sa petite loge, Ernest Lahurie, gardien du musée des Beaux-arts, s’apprête à effectuer l’une de ses rondes nocturnes.
Bâtit en 1767, l’aile principale de l’ancien palais de l’archevêché, a fait office tour à tour, après la Révolution, de théâtre, d’Ecole centrale, de bibliothèque et de musée, avant d’être, sous l’Empire, à nouveau affecté à l’Eglise. En 1910, lorsque la ville devint propriétaire des lieux, les collections réintégrèrent le palais archiépiscopal qui devint ainsi officiellement le Musée des Beaux-arts de Tours (préfecture d’Indre-et-Loire). Mais ce n’est que deux ans plus tard que Lahurie prit ses fonctions, déclenchant, bien malgré lui, une polémique aussi virulente qu’inattendue. En ces temps troublés, alors que les rumeurs de guerre se faisaient chaque jour plus précises, entretenant un climat d’extrême tension au sein du petit monde politique local, tout était prétexte à empoignades et à invectives. Le musée s’étant passé de gardien depuis son ouverture, la soudaine création d’un tel poste enflamma les esprits. Par la voix de leur chef de file, Richard Dassault, les conseillers municipaux de l’opposition interpellèrent avec virulence à ce sujet monsieur le conservateur Formollet, Théophraste de son prénom, le sommant de s’expliquer sur l’intérêt de dépenser de l’argent public pour régler le salaire, même modéré, d’un employé dont ils jugeaient « l’utilité autant que l’efficacité pour le moins discutables ». Il leur semblait autrement plus judicieux d’utiliser ces fonds à la restauration de la statue du Colonel de Poulay, véritable héros national, selon eux, qui avait été « honteusement dégradée » l’année passée, lors des manifestations contre la loi militaire, par « des saligauds qui ne méritaient pas le nom de patriotes ». Cette proposition fit bondir les conseillers socialistes qui, se sentant directement visés par « cette attaque odieuse », affirmèrent quant à eux que la priorité était plutôt d’achever la construction de l’école Michelet, car « au bruit des bottes sur le pavé » ils préféraient toujours « celui de la craie sur le tableau noir ». Seul face aux attaques venant de toutes parts, Formollet restait inflexible : à son musée, il fallait un gardien, et ce gardien, ce serait Lahurie. Son entêtement fit bientôt jaser. Certains prétendirent qu’il avait pour Lahurie des penchants inavouables qui lui faisaient oublier l’intérêt public. Ce n’était que pure calomnie. Un lien secret pourtant unissait les deux hommes. Lien que Formollet n’aurait pour rien au monde révélé à quiconque, y compris à sa propre femme, et qu’il ne pouvait donc pas faire valoir pour défendre sa position. Celle-ci devenait de plus en plus inconfortable lorsque le dénouement d’un fait divers rocambolesque lui offrit un secours imprévu : la Joconde, dérobée au Louvre deux ans plus tôt, venait d’être retrouvée chez un certain Vincenzo Peruggia, vitrier italien, après une enquête qui avait tenue en haleine le pays tout entier et dont l’un des rebondissements les plus inattendus conduisit en prison le poète Apollinaire. Formollet trouva là un argument pour sa défense. Après avoir affirmé qu’il n’était pas envisageable de laisser le patrimoine artistique local à la merci d’un éventuel brigand « aux origines inconnues », il justifia la présence d’un gardien de nuit par la nécessité absolue de protéger des œuvres qui devaient « rester accessibles à tous afin de contribuer à l’édification culturelle et intellectuelle de chacun ». Flattant avec une machiavélique habileté, les détracteurs de tous bords, il les réduisit au silence et Lahurie conserva son emploi.
Ce soir-là, comme tous les précédents à la même heure, celui-ci s’avance donc, une lampe à pétrole à la main, dans les couloirs obscurs du musée. Lui qui n’a connu aucun jour d’école, trace à grand’peine les lettres de son prénom et, faute d’en savoir déchiffrer les mots n’ouvre jamais un livre autrement que pour en contempler les images, est aujourd’hui le gardien d’un véritable trésor composé d’œuvres d’artistes aussi admirables que Rembrandt, Champaigne, Ingres, Delacroix et bien d’autres encore. En vérité, si quelque voleur s’introduisait par effraction dans le bâtiment pour en décrocher une ou deux de leurs cimaises, il serait fort peu probable qu’Ernest Lahurie, véritable gringalet, soit en mesure de contrecarrer ses sombres desseins par la seule force de son pouvoir d’intimidation, quasi inexistant, ni de sa capacité d’interposition physique, fort restreinte. Quoi qu’il en soit, il fait preuve dans l’exercice de ses fonctions d’une bonne volonté et d’un sérieux irréprochables, même s’il montre à l’égard des œuvres dont il a la garde, une indifférence manifeste.
Peu après son arrivée, Formollet l’avait interrogé sur ce qu’il pensait des œuvres présentées dans le musée. « Vous êtes une sorte de spectateur privilégié, avait-il commencé avant de se demander si cet adjectif n’était pas un peu compliqué à comprendre pour son interlocuteur.
– Enfin, s’était-il repris, je veux dire que vous les voyez souvent, et même très souvent, ces tableaux. Et la plupart du temps vous êtes seul, ce qui n’est pas le cas des autres visiteurs. Quel est donc celui que vous préférez ?
Lahurie fit un effort considérable pour trouver une réponse qui lui semblait aussi proche que possible de l’idée qu’il se faisait de la politesse. En vérité, les tableaux, il ne les regardait simplement jamais autrement que pour en vérifier la présence. Après quelques minutes d’un silence embarrassé, désignant l’un d’eux comme au hasard, peut être simplement parce qu’il était dans son champ de vision, et qui se trouvait être de François Boucher, il bredouilla : « Celui là est bien joli mais les ch’vaux là, comme ils sont bâtis, je vois pas pourquoi qu’c’est l’gosse qui les mène aux champs. » Formollet avait écouté cette appréciation avec un mélange de désarroi et de perplexité. Il réprima une première réaction par trop affective. Appolon révélant sa divinité à la bergère Issé était, coïncidence que le gardien de nuit ne pouvait soupçonner, l’un des tableaux que le conservateur affectionnait tout particulièrement, non seulement pour ses indéniables qualités picturales mais également parce qu’il avait été saisi au Château de Chanteloup lors de la Révolution. Pour le républicain convaincu que Formollet se flattait d’être, cette circonstance conférait indéniablement à l’œuvre une qualité supplémentaire. Il décida cependant de ne rien laisser paraître de son désappointement. Certes, il ne s’attendait pas à ce que Lahurie se lance dans des explications très argumentées sur les techniques de représentation, ni sur la composition toutes en courbes du tableau qui mariait dans un élan voluptueux la nature et les corps. Mais les mots du gardien et surtout le ton sur lequel ils avaient été prononcés, le laissèrent finalement plus intrigué que déçu. Formollet ne pouvait se résoudre à abandonner qui que ce soit, non pas dans l’ignorance, mais dans l’indifférence de l’art. Il admettait fort bien qu’on pu ne pas s’intéresser à la peinture mais estimait que ce choix, comme tous ceux d’un honnête homme, devait se faire en connaissance de cause. Sinon, son travail n’avait aucun sens, ni aucune utilité, et les êtres humains n’étaient que « des pantins dépourvus de tout libre arbitre ». Ce qui, pour Formollet, était inadmissible.

Issu d’un milieu aisé, Théophraste Formollet montra très jeune pour le dessin, des dispositions remarquables que ses parents, proches des milieux artistiques, avaient toujours encouragées. Des très nombreux artistes qui fréquentaient le domicile parental, Gustave Courbet avait la préférence du garçonnet. Ce peintre immense et barbu l’avait plus d’une fois fait sauter sur ses genoux et, lorsqu’à l’âge de huit ans, le petit Théophraste avait commencé à manier pinceaux et fusains, il le conseilla et l’encouragea. Lors des années qui suivirent, le talent de Théophraste se confirma et son admiration pour Courbet ne fit que croître, lorsque celui-ci lui présenta l’anarchiste Proudhon, dont les théories libertaires donnèrent à son esprit fougueux de jeune-homme révolté une raison nouvelle de croire en un avenir meilleur. C’est ainsi qu’à peine âgé de dix-huit ans, il suivit son mentor dans la folle aventure de la Commune. Au plus fort de la tourmente, il tenta d’ouvrir une école d’initiation artistique qu’il souhaitait librement accessible à tous, en particulier aux plus modestes et aux moins instruits, clamant à qui voulait l’entendre que « l’art est aussi important que le lard », formule dont il n’était pas peu fier. Ce projet, fruit d’un esprit tout à la fois généreux et exalté, se heurta à celui d’Adolphe Thiers qui avait de son côté entreprit, avec la sanglante assistance de ses alliés versaillais, de remettre de l’ordre dans la capitale. Les relations haut placées de monsieur Formollet père évitèrent à Théophraste de suivre nombre des ses compagnons au bagne mais il du s’exiler chez un oncle de Lozère où il lui fallu mettre ses ambitions révolutionnaires de côté. Sa carrière de peintre et ses prétentions éducatives s’en trouvèrent également fort contrariées. Il rangea au fond d’une malle sa palette et ses tubes de couleurs. Dix longues années s’écoulèrent avant qu’il pu remettre les pieds à Paris sans risquer d’être rattrapé par son passé. Pour faire plaisir à ses parents qui l’encourageaient à reprendre ses activités artistiques, il enseigna un temps le dessin et petit à petit reprit le chemin des musées. C’est au Louvre, précisément devant le Saint Joseph charpentier, qu’il rencontra celle qui allait devenir sa femme et qu’il suivit à Tours, dont elle était native, pour y poursuivre son travail d’enseignant. En épousant Joséphine, il devint, par la magie des alliances matrimoniales, le beau-frère du maire de la ville, un certain Jean Goth, puis, quelques années plus tard, par la magie du piston municipal, conservateur du musée des Beaux-arts qui venait d’ouvrir ses portes, renouant ainsi, jusqu’à un certain point, avec ses ambitions passées.

Lahurie avance avec assurance au milieu des tableaux, des meubles et des statues. Son allure d’abord modérée s’accélère progressivement tandis qu’il traverse les unes après les autres les salles d’exposition, et c’est au pas de course qu’il arrive enfin en bas de l’escalier principal, empressé comme un jeune homme qui se rendrait à son premier rendez-vous. Parmi tout ce qui peut être admiré en ces lieux, il est une chose qui a su gagner le cœur de Lahurie et lui fait ainsi hâter le pas. Cette chose n’est pas une œuvre d’art et, du reste, ne se trouve pas exactement dans le musée. Lorsqu’il a visité tous les recoins du bâtiment, c’est à l’extérieur que le gardien de nuit poursuit sa ronde, pour aller à la rencontre de cette chose qu’il a baptisé son « animal de compagnie ». Car, plus que celle de ses frères humains, Lahurie recherche et apprécie la compagnie des animaux.

Fils unique d’un couple de paysans de la région lochoise, Ernest Lahurie avait passé son enfance au milieu des poules, des lapins, et d’un troupeau de vaches dont, dés l’âge de six ans, il s’était vu confié la garde. Alors que les enfants du village exerçaient leur mémoire dans la récitation des noms des sous-préfectures, des tables de multiplications et des fables de La Fontaine, Ernest menait des bovins aux champs, observait les mésanges et poursuivait les libellules. Solitaire et discret, il n’avait pas d’autre compagnon de jeu que Moumoute, sorte de bâtard aussi malodorant qu’affectueux, dont la morphologie singulière laissait deviner des ascendances mélangées de setter irlandais et de berger picard. Ernest Lahurie se plaisait dans la compagnie des bêtes et sans doute eut-il repris avec un plaisir entier la ferme familiale si un incendie ne l’avait réduite en cendres, le laissant subitement sans toit et orphelin. Livré à lui-même, sans ressource, il s’était résigné à accepter l’hospitalité d’un oncle, boucher aux Halles de Tours, et avait abandonné, la mort dans l’âme, sa chère campagne pour rejoindre la ville. En plus du gîte et du couvert, Tonton Emile, le mari de Ginette, la sœur de sa défunte mère, lui offrit un emploi à ses côtés. « Une place de grouillot », avait-il précisé, mais qui offrait selon lui l’alléchante perspective d’une évolution rapide dans le monde fascinant de la découpe de viande. Sans grand enthousiasme, Ernest accepta malgré tout la généreuse proposition de son parent avec une sincère reconnaissance. Cependant, malgré les efforts réels qu’il fit pour accomplir au mieux les travaux qui lui étaient confiées, et qui consistaient essentiellement à transporter des demi-carcasses de porc à dos d’homme, il ne parvenait pas à se satisfaire de sa nouvelle condition. Ce n’était pas tant le labeur en lui-même qui le rebutait. Assurément, la tâche était rude. Mais, sans être un athlète accompli, présentant même l’apparence première d’un freluquet, Ernest était doué d’une grande résistance physique, héritage de son passé campagnard. Après six longues années passées à déplacer des morceaux de viandes, Tonton Emile, estimant qu’Ernest pouvait entamer son vrai apprentissage, commença à lui enseigner l’art du désossage. C’est alors que l’enthousiasme du jeune-homme, assez faible jusque là, s’affaissa totalement. Des mois durant, il lutta pour ne pas céder à la tentation de tout abandonner mais la vérité était par trop visible : il ne faisait aucun progrès, ne montrait aucune volonté d’en faire et semblait même, le temps passant, devenir de moins en moins doué. Ce qui lui posait un problème et pour tout dire finit par le dégouter tout à fait, c’était de devoir passer ses journées dans la proximité immédiate du sang des bêtes. Lui, l’ami des animaux, marqué au plus profond de son être par la disparition récente de Moumoute, qui avait fini carbonisé en même temps que ses parents, ne pouvait se résoudre à colporter à longueur de temps des morceaux de cadavres. Il faut dire qu’à la terrible épreuve qu’il avait traversée, s’ajoutait une expérience traumatisante survenue le jour même de son arrivée en ville.
– Si tu aimes tant les bestiaux, t’avais qu’à aller à l’école et être vétérinaire ; lui lâcha un jour Tonton Emile, agacé par les atermoiements de son apprenti et blessé par ce qu’il percevait, à tord, comme de l’ingratitude. Après quoi, il le mit à la porte.
Ernest survécut, tant bien que mal, les années suivantes, multipliant les petits travaux, jusqu’à ce qu’un heureux concours de circonstances lui offrit l’opportunité de devenir gardien de nuit au musée, condition qui convenait parfaitement à son tempérament solitaire.

Ce soir là, l’air est doux et le ciel presque totalement dégagé. Seuls quelques nuages, rapidement chassés par le vent, viennent de temps à autre glisser devant la lune, en atténuant la brillance et rendant la nuit plus sombre. Lahurie referme la porte derrière lui et descend les marches du perron. Une odeur inhabituelle attire son attention. Un mélange de bois et d’herbes brûlés, auquel se joint un parfum indéfinissable. « Tiens, pense-t-il, le curé a changé d’encens ? » De la cathédrale toute proche, Lahurie ne connait que le bruit et l’odeur. Il ne met jamais les pieds à la messe, non par anticléricalisme affirmé mais parce que, simplement, il n’y a jamais pensé. Une même absence d’intérêt le tient éloigné des théâtres, des salles de concert, des bibliothèques, des cafés, des établissements de bains et, donc, des lieux de culte. Il observe parfois les gargouilles grimaçantes qui ornent la cathédrale, se demandant quel animal cela peut bien être et l’absence de réponse satisfaisante ne l’empêche nullement de dormir. Il entend souvent le carillonnement des cloches et, plus rarement, lorsque le vent en pousse les relents vers ses narines, renifle les effluves d’encens. Ce sont là les seuls rapports que Lahurie entretient avec ce haut lieu de la vie religieuse tourangelle.

Certaines bigotes issues de la bonne bourgeoisie, ce dont la ville ne manque pas, membres plus ou moins actives d’une ligue de vertu aux objectifs imprécis, s’étaient émues de cette situation. S’engouffrant dans la polémique lancée par l’opposition municipale, elles adressèrent à monsieur Formollet un courrier dans lequel elles le priaient de faire le nécessaire pour que son employé assiste aux offices religieux, comme tout « respectable tourangeau », insistant sur le fait qu’il n’était pas « tolérable » qu’un salarié dont les émoluments mensuels étaient assurés par la contribution fiscale de « bons chrétiens », fasse ostensiblement étalage de son statut assumé de « mécréant. » Théophraste Formollet n’est pas homme à s’en laisser compter. Après avoir pris connaissance du courrier de la Ligue de Défense Catholique Tourangelle, signé de la main même de madame Suzanne Douchette, présidente de la respectable association et par ailleurs épouse de monsieur le Préfet, il envisagea dans un premier temps de l’archiver avec le soin qu’elle méritait dans sa corbeille à papier. Un sursaut de diplomatie et, peut être, une certaine réticence à l’idée de devoir subir les réflexions que ne manqueraient pas de lui adresser son beau-frère, qui estimerait, à juste titre sans doute, qu’il n’avait pas besoin de donner à l’opposition des raisons supplémentaire de le tourmenter, l’en empêcha. Il faut dire que la fameuse Ligue, ne passait jamais à côté d’une occasion de s’en prendre au conseil municipal, qu’elle n’hésitait pas à qualifier de « ramassis de gauchistes ». Si le conseil en question comptait effectivement en son sein, depuis les élections municipales de 1912, une majorité de radicaux, une poignée de progressistes et même quelques socialistes unifiés, il menait une politique qui pourrait être qualifiée de « centriste » et ne manifestait aucune sympathie particulière pour les idéaux communistes. Cette position des plus modérées apparaissait manifestement comme encore beaucoup trop à gauche pour les amis de madame Douchette. Le souci de ne pas jeter de l’huile sur le feu et, sans doute, celui de veiller à la cohésion familiale, poussèrent donc Formollet à faire l’effort d’une réponse. Il commença à rédiger un courrier dans lequel il expliquait, en des termes choisis, afin qu’on ne puisse y discerner la moindre trace d’ironie, que Lahurie n’était en rien un mécréant, que son esprit était trop simple pour échafauder des stratégies délibérément blasphématoires, et que, par ailleurs, il ne lui appartenait pas de dicter à ses employés leur conduite, à partir du moment où celle-ci relevait d’activités extra-professionnelles. Avec une prudence rédactionnelle extrême, il se permettait de rappeler, en guise de conclusion, que la loi de séparation de l’église et de l’état, sur laquelle chacun était libre d’avoir son opinion, avait été votée depuis près de dix années déjà. La lettre ainsi rédigée resta quelques jours sur son bureau. Un effort supplémentaire lui était nécessaire pour qu’il trouve la force de l’envoyer. Durant ce court laps de temps, un groupuscule d’excités royalistes qui se faisaient appelés les Louveteaux Ligériens et prétendaient défendre, quant à eux, « l’ancestrale et vénérable identité tourangelle », sans que jamais personne n’ait réellement su ce qui la menaçait exactement, décida de monter au créneau, avertissant Formollet dans un courrier au ton résolument agressif, que s’il ne répondait pas immédiatement à la demande de la Ligue de Défense Catholique Tourangelle, ils se réservaient le droit de « lui rappeler les bonnes manières » par tous moyens qui leur sembleraient appropriés. Il n’en fallu pas plus pour emporter la décision du conservateur qui, déjà sérieusement échaudé par les attaques multiples dont il faisait l’objet, déchira sa lettre et l’envoya rejoindre celles des bigotes aigries et des fascistes avant l’heure dans les flammes de son poêle.

Ernest Lahurie s’avance dans la cour, en direction du cèdre gigantesque qui en occupe le centre et d’où s’échappe un ronflement sourd. Un autre que lui, plus prudent ou plus craintif, aurait sans doute tourné les talons. Mais le gardien de nuit n’en fait rien. Sans modifier le moins du monde ni son allure ni sa direction, il s’avance vers l’obscurité menaçante. Dans l’ombre des branches deux points brillants apparaissent, ronds et immobiles. Lahurie s’immobilise. Le ronronnement se fait plus puissant. D’un mouvement de lèvres presqu’imperceptible, l’homme émet une onomatopée qui évoque à la fois le grincement du gond rouillé et le décollement de la ventouse. Doublé de manière rapide et rapprochée, l’étrange son a une conséquence qui ne l’est pas moins : les deux billes lumineuses s’animent et une ombre imposante glisse de l’arbre jusqu’au sol. Avec une souplesse étonnante pour un animal de cette corpulence, un énorme chat noir et blanc vient de quitter la branche sur laquelle il s’était installé pour la nuit et a bondi sur la pelouse. Lahurie l’accueille d’un enjoué : « Bonsoir monsieur Dimitri. » Le chat fait le dos rond en se frottant contre le tibia de son visiteur qui le gratouille entre les oreilles. Dimitri est un vieil ami de Lahurie.

Lorsque celui-ci, sans travail ni logis, s’était retrouvé seul comme jamais dans cette ville inconnue, il avait plus d’une fois été contraint de dormir à la belle étoile. Avec le temps, il s’était constitué un petit carnet d’adresses qui lui permettait de choisir sa « chambre » en fonction des conditions climatiques. De toutes, c’est le jardin du musée des Beaux-arts qui eut, dés l’ouverture des lieux au public, sa préférence. D’abord parce que l’endroit était calme. Ensuite parce que les branches imposantes du cèdre offraient un appréciable abri. Enfin et surtout parce qu’il s’y trouvait une chose qui lui était chère. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Dimitri, chat errant habitué lui aussi des lieux, qui raviva dans le cœur du vagabond le souvenir de Moumoute. Lorsqu’il ne trouvait pas à s’employer ailleurs, ce qui arrivait très souvent, il passait donc ses journées dans la cour et les jardins du musée où Formollet finit par le remarquer. Un jour, il se décida à l’aborder, autant pour l’interroger sur les raisons de ses visites répétées que pour lui proposer une pièce dont le vagabond semblait avoir grand besoin. Lorsqu’il fut assez proche pour voir le visage de ce dernier, aucun mot pourtant ne sortit de sa bouche. Il resta paralysé, les yeux écarquillés, la lèvre pendante. Dans les traits de Lahurie, Formollet avait cru reconnaitre l’un de ses compagnons de barricade. La stupeur passée, il réalisa bien vite que la jeunesse de Lahurie rendait la chose impossible. Ce ne pouvait être le même homme. Un parent peut être.
– Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
– Lahurie, Ernest Lahurie, monsieur.
Le patronyme ne correspondait pas mais la ressemblance physique était si troublante que Formollet avait senti subitement une vague de souvenirs, depuis si longtemps contenu au plus profond de sa mémoire, le submerger. Depuis des années, il avait déployé des efforts colossaux pour que personne n’ait connaissance de son passé révolutionnaire. Dans le cas contraire, il savait que son emploi en serait compromis, et peut être sa vie toute entière bouleversée. Pouvait-il malgré tout en rester là ? Il considéra l’apparence miséreuse du jeune-homme qui se tenait devant lui et se souvint des jours anciens. Tourner les talons comme si de rien n’était, c’était comme tourner le dos à son passé.
– Cherchez-vous un emploi ? dit-il enfin.
Et sans attendre la réponse de Lahurie, il précisa : « Nous aurions bien besoin d’un gardien de nuit. »
Ernest Lahurie n’eut pas une seconde d’hésitation.

Pourtant, aussi attaché soit-il au chat, l’« animal de compagnie » de Lahurie, qui tient une si grande place dans son cœur, n’est pas Dimitri. Celui pour lequel il fait chaque nuit avec un tel empressement ses rondes nocturnes, celui qui lui donne quotidiennement (à l’exception du mardi, jour de fermeture hebdomadaire) tant de joie à l’idée de venir travailler, c’est Fritz. Fritz, un éléphant d’Asie pesant pas moins de sept tonnes et mesurant prés de trois mètres au garrot, qui trône impassible car empaillé, un peu plus loin, dans la cour du Musée.
Lorsque le gardien de nuit termine l’une de ses rondes de surveillance, son grand plaisir est donc d’aller saluer le pachyderme. Il se place face à lui, sans parler, fixant son œil immobile, et se laisse aller à ses souvenirs. A chaque fois, lui revient alors en mémoire les circonstances de sa toute première rencontre avec l’imposant animal. A chaque fois, l’émotion l’envahit. A chaque fois, il se souvient…
C’était il y a douze ans, il y a un siècle, il y a une éternité.

Les rues étaient presque désertes ce jour là et la fraîcheur du soir laissait flotter dans l’air la promesse d’une nuit paisible. Les glycines commençaient à emplir les jardins de leur parfum enivrant. Dans les arbres encore tièdes du soleil printanier, des oiseaux sifflotaient gaiement leurs chants du crépuscule. Tout était calme. Si calme. Trop calme, en vérité. Au point qu’Ernest Lahurie, jeune homme tout juste sorti de sa campagne et foulant pour la toute première fois les trottoirs de la ville, aurait pu se croire égaré au milieu d’une cité fantôme, désertée par ses habitants, abandonnée par toutes formes de vie. Pourtant, en remontant le boulevard Béranger vers l’ouest, il perçut au loin une rumeur grandissante, une sorte de bourdonnement étrange et concentré au milieu duquel il entendit soudain monter des cris affreux. Des cris déchirants qui vinrent bientôt occuper tout l’espace. Sa surprise passée, le sang du garçon se glaça dans ses veines, car ces cris qui à présent couvraient le bourdonnement lui-même et faisaient vibrer les volets des maisons vides, ces hurlements qui lui déchiraient les oreilles n’avaient rien d’humain : c’étaient les cris d’une bête, monstrueuse sans doute, d’autant plus terrifiante qu’il ne pouvait la voir encore. Une femme au visage écarlate surgit au coin de la rue et le dépassa en s’arrachant les cheveux, courant en tous sens au comble de la terreur. A quelques mètres, un jeune homme la suivait, dans un semblable état d’affolement mais le teint livide, plus pâle qu’un cadavre. Puis un autre, et un couple qui traînait dans sa fuite démente un enfant au visage envahi par les larmes. Et encore, et encore. En quelques secondes, les rues se remplirent d’une foule hystérique. Pourtant notre promeneur réunit ses dernières forces, et, ses jambes se dérobant aux injonctions de son cerveau qui leur suppliait de fuir, il se fraya un chemin jusqu’à la place Nicolas Frumeau pour découvrir enfin l’origine de ces cris terrifiants. Alors, le spectacle qui s’offrit à lui fut le plus inattendu et le plus terriblement saisissant qu’il lui eut été donné de voir de toute son existence.
C’était le soir du 11 juin 1902. Après la dernière représentation donnée par le cirque Barnum à Tours, le démontage avait été rapide et la troupe se dirigeait en parade vers le point d’embarquement pour Saumur, prochaine étape de la tournée. Une foule compacte de curieux s’était réparti le long des rues que le convoi devait traverser. Les éléphants, en particulier, attiraient ceux qui n’avaient pu se payer le luxe d’une place de spectacle. Le cirque en comptait seize, de ces pachydermes, dont trois de très grande taille. L’un d’eux, Fritz, le doyen, marquait ce soir là des signes de nervosité suffisamment importants pour que ses gardiens aient pris la peine de lui entraver les pattes. Mais, arrivé au milieu de la place Nicolas Frumeau, dans un formidable effort, l’animal avait réussi à briser ses chaînes et, devenu incontrôlable, s’était mis à arracher des arbres. Apeurés, affolés, hommes, femmes et enfants, tous s’étaient sauvés dans une indescriptible bousculade tandis que les employés du cirque n’osaient approcher la bête en furie. Pourtant, il fallait agir avant qu’un irréparable incident ne survienne. En un instant, le directeur du cirque avait pris une décision que sa raison ne pouvait éviter mais que son cœur repoussait avec force : il fallait tuer Fritz. Au plus vite. Habitués à comprendre les intentions des animaux, les dresseurs n’avaient pas tardé à établir un plan d’action. Deux éléphantes avaient été placées de chaque côté de Fritz, pour dissimuler à sa vue les employés chargés de s’en rendre maîtres. Lorsque ceux-ci furent parvenus, au moyen de câbles, à l’immobiliser au sol, le maître du terrifiant pachyderme avait insisté pour glisser lui-même autour du cou de l’animal une chaîne aux maillons impressionnants. Des larmes plein les yeux, il s’approcha de la bête, haletante et écumante, et dans un effort terrible, quasiment surhumain, entoura son énorme cou. Épuisé, à bout de force, le pauvre homme se laissa tomber sur le flanc de cet éléphant avec lequel il avait partagé plus de dix années de son existence et, avant de se retirer pour permettre aux « bourreaux » de faire leur office, il se retourna une dernière fois vers Fritz. Les spectateurs qui n’avaient pas encore désertés les lieux assistèrent à une démonstration de tendresse pathétique qui emplit leur gorge de sanglots. Après cela, trois costauds procédèrent à la strangulation, à l’aide d’un très fort palan. Petit à petit, le souffle de l’éléphant faiblit. En retrait, les directeurs du cirque assistaient à ce triste spectacle.
– Mais quelle mouche l’a piqué ? murmura l’un d’eux, le cœur gros.
Aucun souffle ne sortait plus à présent de la bouche de l’animal terrassé et seul son œil encore luisant semblait le tenir attaché à la vie. Il n’en était rien pourtant, Fritz était bel et bien mort. Dans la foule des curieux hébétés, Ernest Lahurie, orphelin de fraiche date, perdu dans cette grande ville inconnue, laissa tomber son baluchon et resta comme paralysé sur son bout de trottoir, indifférent aux gens qui le bousculaient en passant. Le visage déformé par la tristesse, il fixa longuement l’œil à jamais figé de l’animal mort.

C’est de ce même oeil immobile que Fritz, devenu depuis sa naturalisation la mascotte des tourangeaux, observe les chats errants et les visiteurs dans le jardin du musée des Beaux-Arts.
En cette nuit du 14 juin 1914, Lahurie marche seul au milieu de la cour, impatient de retrouver son ami. Celui-ci, installé dans les anciennes écuries, est encore inaccessible à sa vue. Au loin, l’horloge de l’hôtel de ville commence à sonner minuit. Un nuage vient couper la lune. L’obscurité se fait plus dense. Quelques pas encore. Le septième coup de minuit retentit. Lahurie est tout proche. Puis le huitième coup. Alors que le nuage s’effiloche devant la lune, Lahurie s’immobilise. Le neuvième coup. La lune resplendit à nouveau pleinement. Le dixième coup. Lahurie reste bouche bée. Le onzième coup. Ernest Lahurie n’en croit pas ses yeux. Le douzième coup de minuit retentit et, là, ce qui devrait être là n’y est pas : l’éléphant Fritz a disparu !

à suivre